16 février 2018

Le sommeil et la neige

Claude Haeffely,  Le Sommeil et la Neige, Montréal, Erta, 1956, n. p [28 p.] (Deux sérigraphies de Gérard Tremblay sur deux pages repliées).

Le recueil compte trois parties, la première étant la plus longue : « Les chroniques d'Esseigne », « Le sommeil et la neige » et « L'appareil du silence ». Premier et unique recueil publié dans la collection Mandragore. 

LES CHRONIQUES D’ESSEIGNE
Qu’est-ce qu’« Esseigne » ? Un lieu ? On ne trouve rien sur internet et dans les critiques qui ont été faites de ce livre dans les journaux de l’époque. On lit dans le texte : « Nous écoutons le passage sur la vitre. C’est Esseigne, un signe de vie ».
Dans un décor urbain, plutôt hostile, le narrateur décrit le sentiment d’étrangeté qu’il éprouve à l’égard du monde : « C’était dimanche soir, et je rentrais seul. C’était un beau moment vide et parfait. Je n’étais plus rien. Libre, je me déplaçais au centre d’un désespoir bien chaud, bien vivant. Qu’aurai-je pu encore désirer ? » Haeffely fait à quelques reprises référence à la période de l’après-guerre : «  C’était à nouveau comme autrefois la guerre. La vieillesse sur les remparts tuait la jeunesse qui riait et s’enroulait de serpentins pour mourir. » Des hommes et des femmes, errant dans la ville, livrés à leur solitude, cherchent à se reconstruire après une catastrophe : « Au fond d'une après-midi pleine de sommeil, les yeux ouverts sur un univers qui ne participe plus à la naissance de la magie, je me retrouve mêlé aux hommes et aux femmes de ma race atteints comme moi de la maladie innommable. » L’amour, la création et le voyage semblent les voies de guérison de cette « maladie innommable ». 

LE SOMMEIL ET LA NEIGE 
Au plan thématique, « Le sommeil et la neige » est une reprise de « La chronique d’Esseigne ». Le décor est quand même différent : «  C’était le silence de la neige qui triomphait du sommeil de l’été. »  La neige apparaît comme le creuset où tout peut recommencer : « Tout était blanc. Tout était si bouleversé que je ne pouvais plus prononcer un nom sans songer que la vie pouvait renaître d’un instant à l’autre comme un mystère en terrain vague. »

L'APPAREIL DU SILENCE
« L’appareil du silence » reprend aussi le même sujet, mais nous plonge plus froidement dans l’épisode de l'après-guerre (le mot n’est pas employé dans le texte). Haeffely décrit la lourde démarche de tous ces éclopés qui « espèrent désespérément » retrouver leur vie : « Mais le silence était déjà trop lourd. Nous étions engloutis sous un océan de plomb. Le sang dans le corps pesait plus qu’un sac de cailloux. Au fond de nos trous, nous nous en retournions au pays natal. La respiration reprenait plus douloureuse qu’une étreinte. La sueur qui perlait de nos fronts ressemblait hélas à une coulée de sperme. Le silence qui suintait des voûtes nocturnes pénétrait comme une graine féconde, vivace, impitoyable. » 
Le rapprochement entre la thématique de Giguère et celle d’Haeffely s’impose de lui-même. Bien que leurs références historiques soient en partie différentes (la grande noirceur et l’après-guerre pour l'un et l'autre, et l’existentialisme pour les deux), tous les deux décrivent un monde dévasté et des êtres aliénés; tous les deux espèrent la venue d’un monde neuf qui permettra aux hommes et aux femmes de retrouver leur dignité. Le recueil de Haeffely se termine ainsi : « Le chemin s’ouvrait ni trop large, ni trop étroit, tout juste praticable. Nous nous étions remis en marche, comme toujours, nous faufilant à pas de loup dans un nouveau monde encore anonyme et sans voix. »

La lumière peine à émerger dans les sérigraphies très noires de Conrad Tremblay.

9 février 2018

La vie reculée



Claude Haeffely, La vie reculée, Montréal - Paris, Erta, 1954, n. p. [32 p.] (5 linogravures d’Anne Kahane).

Claude Haeffely est né en France en 1927. Il débarque au Québec en 1953, se lie à Roland Giguère, mais retourne en France où il se fait agriculteur pendant un temps. Après plusieurs vagabondages, entre autres à Toronto et Boston, il s’installe au Québec en 1962. Il est décédé en 2017. (Jean Royer, Claude Haeffely à la pointe du vent, Le Devoir, 3 mai, 2017)

Le premier poème, « À la ville comme au bord de mer », donne le ton : le recueil va aborder le thème de la résilience, soit la capacité de se reconstruire après une période difficile : « la victoire dans ses mains / serpente à fleur de peau / et balance toutes voiles dehors / ce navire de haute terre ». Encore dans le deuxième poème, « Les oiseaux se passent le mot », se retrouve le même cheminement : le sujet évolue vers un mieux-être, ici qui suit les voies de l’amour et de l’érotisme : « le flot parlait parasol / à tes yeux qui n’en finissaient plus de grandir / et moi de nouveau caché par les buissons de cendres infinies / je te parle dans l’algue douce de nos corps ». Beaucoup des 13 poèmes qui composent le recueil se termine dans l’amour salvateur, ou à tout le moins, dans l’amour qui rend la vie habitable : « Le visage des mimosas / je porte la houle de ces fleurs / jusqu’à ces yeux / jusqu’à tes lèvres embrassées / par la faim l'exil et les coups de force de l’espoir » (Percussion).

Quelle est la cause de ce mal-être que le poète cherche à oublier ? Bien entendu, compte tenu du vécu de Haeffely (né en 1927), on est porté à croire qu’il s’agit de la guerre. Et parfois, cette explication est on ne peut plus plausible : « Il y a lumière aux fenêtres des wagons / la tête des hommes aux portières / à travers les yeux des femmes / qui regardent filer / le train du soir » (Sérieux-sourire). Mais ce serait simplifier la portée du recueil de s’en tenir à cette interprétation : on pourrait aussi bien dire qu’il s’agit d’une interrogation existentielle (c’est l’époque!) qui est à l’origine de ce malaise : « Le poète et ses oiseaux / des cages, des cages, des cages encore / pour les enfermer, les oublier, les tuer, / parce que la poésie n'a plus cours sur terre / et que la mer a bu tout le ciel des oiseaux » (L’épistolair [sic] des jours). Mais mieux encore, il me semble, c’est tout le passé de l’auteur (ce qui englobe la guerre), cette « vie reculée » qui est dure à porter, qui a engendré le désir de partir et dont l’amour demeure la voie de l’apaisement :

LA VIE RECULÉE
Aux frontières des mots frontière du rire
la voix n’est déplacée par aucune onde d’outre-monde
je n’entends ce soir au salon
que les voix des femmes et parfois
une note plus grave
les paroles d’un homme durement éprouvé
par des chagrins très loin retirés
dans les jardins d’un précoce hiver
il neige nos rêves sur la neige des nudités
l’oubli la saveur des écorces d’incertitude
de navires d’avions de chemins de fer encore
au plus fort de nos colères
une automobile dernier modèle
cela signifie simplement les yeux cernés les mains fermées
sur des silex sans force et sans chaleur.
Je n’en puis plus de vie reculée, d’amis perdus.

Recherches faites dans les journaux de l’époque, il me semble que ce recueil n’a pas reçu l’attention qu’il méritait. Cette poésie, dont le surréalisme n’est pas envahissant, est riche et les illustrations de Kahane sont d’une beauté rarement égalée.





2 février 2018

Le jardin zoologique écrit en mer

Théodore Koenig, Le jardin zoologique écrit en mer, Montréal, Erta, 1954, s. p. [36 p.] (Coll. de la Tête armée no 3) (Dessins de Conrad Tremblay)

Théodore Koenig a vécu seulement quelques années à Montréal. Il a quand même publié quatre recueils chez Erta, dont un en collaboration avec Roland Giguère. (Voir Les éditions Erta)

C’est un voyage sur le Saint-Laurent qui aurait inspiré Le jardin zoologique écrit en mer. Un Saint-Laurent rêvé, il faut bien le dire, car on ne retrouve rien de près ou de loin qui puisse nous faire voir notre fleuve. À moins que nous n’ayons jamais su voir… 

Ce recueil est d’abord un voyage dans les mots. On pourrait penser à Gauvreau, mais non, rien à voir avec l’exploréen. Koenig compose un bestiaire — le titre et les dessins de Tremblay nous aident à le comprendre — qui donne dans le merveilleux. Rien d’agressif dans le ton, on est plutôt dans la fantaisie et l’humour. Le recueil ne véhicule pas vraiment une vision du monde, peut-être une vision artistique, mais encore.  

Mots inventés, mots-valises, mots dérivés, mots tronqués, jeux de mots, clichés, les mots deviennent des objets qui permettent toutes les dérives. Dès le premier poème du recueil, intitulé « Avertissement de l’auteur », on a droit à « l’oiseau Courvite » au « pupiaire Hyppobosque », au « mollusque Circé », à « l’antilope Sing-Sing », à la « raie Pastenague », au « lézard Sauvegarde ». Drôle de ménagerie, vous l’admettrez. 

Et  le plus souvent, ce sont les associations lexicales et sonores plutôt que le sens qui guident l’avancée du poème. « Ane ou bien cheval / ce nerf tout bouc tout cerf O confrères / ce couvreur couvert / pustules rondes et carrées / fond les dociles chèvres aux douces montagnes de Bièvre » (L’Hicorcerf). Pour peu qu’on accepte le jeu, on parcourt un monde qui n’existe pas, qui a encore moins de consistance que celui des contes merveilleux. Koenig jette les mots sur le papier comme certains peintres le font pour la peinture. Dadaïsme, surréalisme, automatisme, dripping, le recueil de Koenig appartient à cette époque et s’en nourrit.

On a parlé jusqu’ici de l’écriture, mais chaque poème est accompagné d’une illustration de Conrad Tremblay. Et quelles illustrations! Je vois peu de recueils où texte et image soient aussi nécessaires l’un à l’autre. Ils s’interpellent davantage qu’ils se répondent et il y aurait une étude savante à tirer de leurs relations, ce dont je me garderai. Chose sûre, il serait absurde de re-publier ce recueil sans les images de Tremblay. 




26 janvier 2018

Le défaut des ruines est d’avoir des habitants

Roland Giguère, Le défaut des ruines est d’avoir des habitants, Montréal, Erta, 1957, 107 pages. [illustré de 3 dessins de l'auteur]‎

Le défaut des ruines est d’avoir des habitants réunit sept poèmes en prose écrit entre 1950 et 1956. S’il en était encore besoin, ce recueil viendrait une fois de plus confirmer que Giguère est l’un des intellectuels les plus éclairés des années 50. Il partage l’immense solitude des poètes de sa génération, tout en cherchant les racines de son mal dans l’environnement social de ces années de grande noirceur. Comment habiter une société en ruines, telle est la question qu’il soulève dans ce recueil. Voici un aperçu des sept poèmes.

Miror (1950-51)
Miror n’était plus que l’ombre de lui-même. Il craint que les miroirs ne puissent « lui renvoyer [que] le blanc visage de sa solitude ». Incapable de s’harmoniser à la nature et au temps, avec « sa pauvre cervelle noyée dans une eau noire », il n’arrive à rien. Prisonnier qui attend sa condamnation, il se contente de « louvoyer dans sa cellule ». S’échapper, il le voudrait bien… mais on n’échappe pas à soi-même. Autour de lui, il ne trouve que luttes intestines et blessures. Ses tentatives, si minimes soient-elles, de se rapprocher, échouent. Il faudrait partir, mais il en est incapable. Il plonge au fond de lui-même, mais ne rencontre qu’un « gouffre pavé de cœurs en loques ». Lors d’un voyage en forêt, il perd sa vie. Il a beau alerter tout le monde, il ne la retrouve pas : « Elle me faisait souvent du mal mais je m’y étais habitué, nous avions si longtemps vécu ensemble... Nous avions nos habitudes, tous les deux, nos petites habitudes de vie... Ma petite chienne de vie qui faisait la belle, la voilà partie, perdue, comme ça, pour rien du tout... Je l’ai perdue bêtement, sans y penser, comme on perd une vieille dent ou une clef... je ne sais plus quoi... je ne sais plus ce que je ferai sans elle mainteant seul... je ne sais plus . . . je ne sais plus. »

Signaux (1953)
Le poème décrit le décor d’un pays dévasté et des humains qui préfèrent «apprivois[er] les monstres » plutôt que de « découvrir [...] les racines de l’obscur ».

Lettres à l’évadé (1951)
Entre le 10 octobre et le 29 novembre, le narrateur envoie onze lettres à un destinataire inconnu. Il lui raconte son mal de vivre dans un pays qu’il n’habite pas vraiment, les faux semblants, ses illusions, son désespoir, une certaine apathie consentie. « Il n’y a plus de doute possible, la vie serait ici intenable si l’on ne possédait le pouvoir d’être absent. »

Grimoire (1955)
Il arrive assez souvent que Giguère fasse appel au vocabulaire de la magie. Dans ce poème, il nous offre différentes « recettes » pour améliorer notre mieux être. Les unes sont purement ironiques, d’autres quelque peu surréalistes et certaines plus terre-à-terre. Ma préférée : « Pour aller loin : ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer. » Peut-être préférerez-vous celle-ci : « Pour faire le vide dans une forêt : énoncer à haute voie quelques théorèmes de géométrie plane. » Bien entendu, derrière tout cela, pèse la même solitude que l’on retrouve dans les autres poèmes du recueil.

Lieux exemplaires (1954-55)
Le poèmes compte 13 sections, toutes titrées. L’ensemble donne davantage dans le surréalisme. Giguère décrit un monde chaotique, asphyxiant, dans lequel les humains essaient en vain de trouver un peu de paix, un peu d’espoir. Le poème « Signaux inutiles » peut donner une idée : « On signale depuis longtemps un satellite nuisible, un autre non moins nuisible mais invisible celui-là, enfin un anneau qui brise tout élan. On signale d’autre part les innombrables avaries qu’a subies notre planète en cours de route.   Ne sachant plus où vivre, quoi réparer, quoi détruire, nous laissons tout crouler. » Peut-être que le mieux, c’est de « partir après nous être démunis de tout souvenir ».

En pays perdu (1956)
Peut-on renier son passé ? Comment affronter les crises qui nous secouent si nous ne reconnaissons pas d’abord le sol où nous marchons?  « Tout est à apprivoiser : l’air et le vent, la parole et le chant qui écume sur des lèvres lourdes de givre. Il faudra aussi semer des clairières pour que vive cette forêt nouvelle car déjà la flétrissure germe dans la racine. » Personne ne viendra nous sauver : « On croit être sauvé à l’instant fatal par une illusoire lame de fond, comme si le bourreau allait échanger le cou coupé pour la main tendue... » Travail difficile s’il en est qui exige une « transfiguration » de l’individu, une plongée dans l’inconnu « Et j’avance. J’avance une planète verte et vierge au pied de la découverte, j’avance une main libre sur le corps du délit, j’avance mille feux follets pour un loup garou, j’avance et j’abandonne le chemin parcouru aux aveugles de demain. »

La main de l’homme détermine la moisson (1952)
Court poème en prose d’une dizaine de lignes. Très facile à lire. La pureté des intentions ne suffit pas. On ne peut pas laisser tout aller. Il faut intervenir pour protéger la beauté, la justice...

« Lieux exemplaires » et « En pays perdu » ont été repris dans la rétrospective de 1965, L’âge de la parole; « Miror », « Lettres à l’évadé » et « La main de l’homme » dans La main au feu (1973); « Signaux » et « Grimoire » dans Forêt vierge folle (1978).


19 janvier 2018

Images apprivoisées

  Images apprivoisées
Exemplaire de la BAnQ 

Roland Giguère, Images apprivoisées‎, Montréal, Erta, 1953, n.p. [40] p. (illustré de 16 planches photos)

Le septième recueil de Giguère contient seize poèmes, chacun côtoyant une image au verso de la page précédente. Que sont ces images? Des photos, des dessins? Difficile à dire. Giguère explique dans une note préliminaire la conception du recueil : «  Les images de ce recueil proviennent de clichés trouvés tels que reproduits. Les poèmes ont été provoqués par les images, les uns et les autres désormais indissociables. » Aucuns humains, aucuns paysages ne sont représentés sur ces clichés. Ce sont plutôt des objets, des réalités abstraites qui y figurent. Sur certains, on dirait le détail agrandi d’un objet dont on ignore l’identité.

Compte tenu de ces prémisses, on pourrait penser que Giguère va s’aventurer dans de nouveaux sentiers thématiques, que ces photos vont modifier sa vision du monde, mais non, on retrouve le Giguère de ses autres recueils. Comme il le dit dans sa note préliminaire, il n’a pas cherché le sens caché de ces photos dans un dessein d’objectivité : « Elles ont un sens celui que je leur ai donné ». Comment l’ordre des photos a-t-il été établi? À lire les poèmes, on dirait que le propos avance de façon plutôt logique. Allons voir, grosso modo, de quoi il est question.

Chez Giguère, l’être humain a bien de la difficulté à saisir la réel dans lequel il baigne. Il y a partout des murs, des murs qu’il grignote, qu’il franchit parfois pour mieux y revenir : « nous en avons si souvent comme des rats / grignoté les pierres que notre fièvre / à présent y dessine deux ouvertures ». Une porte pour sortir, une autre pour revenir. Ces êtres se bercent d’illusions entourés de dangers qu’ils ne voient pas : « la foule aveugle tournait autour du soleil / comme une mante religieuse / amante heureuse ». Cris, douleurs, torture, cassures, blessures, le monde est un immense champ de bataille : « on torture / on torture la santé les yeux fermés ». Même l’amour semble dérisoire : « un - je t’étreins / deux - tu t’affoles / trois - je m’étoile / quatre - tu t'étioles ». L’être est prisonnier de cet univers de tristesse : « noires années de lumière rayée / filtrée tamisée à petite dose / par ci mo nieu se ment / et le silence à bâtons blancs bâtons rompus  / le silence ronge les barreaux de la tristesse ». La situation semble sans espoir : « Demain prépare aujourd’hui sa propre défaite ».


Y a-t-il quelque chose dans les photos qui appelait un tel parcours thématique? Sûrement pas. Au contraire, on dirait des photos sans affect, presque scientifiques. Mais contrairement à Ponge, Giguère les revêt de sa vision du monde, un monde noir, en perdition, qui trouve parfois comme échappatoire, un « tout petit rêve d’oiseau migrateur ».  

Pour certains historiens, ce livre devrait être considéré comme le premier livre d'artiste au Québec.