19 juin 2017

La corvée

Jean Féron,  La corvée, Montréal, Éditions Édouard Garand , 1929, 67 pages  (Illustrations : Albert Fournier) (Le roman canadien no 53)

Juillet 1779. « Frederick Haldimand, lieutenant gouverneur du pays, avait continué le système dit « des corvées » que son prédécesseur, Carleton, avait établi. Sous Carleton le système avait été supportable, quoique trop tyrannique encore ; avec ses moyens d’exemption le peuple s’en était tiré tant bien que mal et mieux que pire. Sous Haldimand, les corvées furent une abomination, et l’ignoble botte des soudards étrangers pesa bien lourdement sur le pays entier et ses habitants. La corvée fut décrétée sans exemption, de Montréal à Rimouski. Cela fut un immense filet qui enleva tous les hommes valides parmi la classe des paysans et ouvriers campagnards. Dans les villes on saisissait les hommes inoccupés, même si l’ouvrage, interrompu pour quelques jours, allait reprendre bientôt, et on dépêchait ces gens, par charretées dans les chantiers de construction du gouvernement. Souvent les pauvres diables devaient faire le trajet pédestrement pendant deux et, quelquefois, trois jours, escortés de militaires à cheval. Un grand nombre étaient expédiés sur les frontières pour travailler à la construction de forts nécessités pour faire un barrage contre les tentatives possibles d’invasion par les armées révolutionnaires des bords de l’Atlantique. »

Le père Brunel travaille à la corvée avec son futur gendre, Jaunart, fiancé de sa fille Mariette. Ils sont forcés de reconstruire une partie des murailles de Québec. L’officier qui les dirige, un certain Barthoud, leur mène la vie dure. Le père Brunel sent la colère monter en lui. Comme sa femme est très malade, ses deux filles, Mariette et Clémence - deux beautés toutes paysannes qu’elles soient - essaient de le rejoindre. Elles ne connaissent rien à la ville de Québec, même si elles habitent Saint-Augustin. Elles se perdent et sont finalement recueillies par des bienfaiteurs, dont une Anglaise bienveillante. 

Beauséjour, un Canadien français qui ne craint pas de défier le pouvoir anglais, tombe amoureux de la belle Clémence. « Lui ne la quittait pas des yeux… des yeux pleins non seulement de pitié, mais aussi d’admiration et d’extase. Car déjà Beauséjour, sans pouvoir encore se l’avouer, éprouvait dans son cœur jeune et hardi et pour la première fois de sa vie ce sentiment, doux et formidable à la fois, qui du jour au lendemain peut changer toute l’existence d’un homme… l’amour ! » Il aide celle-ci et sa sœur à retrouver leur père. Comme Barthoud refuse que le père Brunel soit libéré pour voler au chevet de sa femme, la situation s’envenime. Barthoud, se croyant menacé, ordonne aux soldats de tirer sur le père Brunel (lire l’extrait). Quelques jours plus tard, on apprend que Beauséjour a défié Barthoud en duel et l’a tué. Les soldats le poursuivent jusque chez les Brunel, le blessent, le laissent pour mort. Mais tel n’est pas le cas, il est bien vivant! 

C’est la formule classique : amour et patriotisme se conjuguent, les Canadiens français subissent stoïquement le pouvoir tyrannique des nouveaux maîtres, même si les sentiments sont nuancés vis-à-vis le conquérant anglais. Bizarrement Haldimand et Barthould étaient des Suisses. Question d’épargner les Anglais? Féron ajoute beaucoup d’explications historiques à ses récits, comme s’il voulait, à l’image des anciens, divertir et instruire.


Extrait

Tout à coup le père Brunel se baissa empoigna le bloc de pierre, le souleva et monta sur la maçonnerie. Là, d’un effort inouï, il leva ce bloc au bout, de ses bras, le balança une seconde au-dessus de la tête, des soldats qui arrivaient à la course. Et le bloc menaçait aussi bien Barthoud lui-même, car il était là à deux pas seulement. Il eut peur… Faisant un bond de côté, il cria aux soldats :

— Feu ! feu ! sur ce chien enragé !

Le bloc de pierre partit, lancé par le maçon avec une force surprenante. Mais au même instant les fusils des soldats crépitaient et le père Brunel s’écroulait de l’autre côté de la maçonnerie.

Quand la fumée des fusils se fut dissipée le moment d’après, la stupeur était tellement à son comble parmi les spectateurs de la scène, que le passage au galop d’une berline ne fut pas remarqué, et une berline qui, pourtant, roulait avec grand bruit…

Puis les soldats, avec Barthoud à leur tête, s’élancèrent de l’autre côté de la maçonnerie. .. mais là ne gisait plus qu’un cadavre criblé de balles.

— Eh bien ! tant pis, c’est sa faute ! murmura Barthoud qui, tout livide et tremblant, essuyait des sueurs à son front… (p. 61)

26 mai 2017

Opuscules (Ferland)

Jean-Baptiste-Antoine Ferland, Opuscules, Québec, Imprimerie A. Côté, 1877, 182 pages. (1re édition : La Littérature canadienne de 1850-1860 , vol. 1, p. 259-274 et p. 289-365 Québec : Desbarats et Derbishire, 1863-1864 publiée par la direction du « Foyer canadien ».)

Jean-Baptiste-Antoine Ferland (l’abbé Ferland) est décédé en 1865. D’abord historien, et professeur émérite selon les témoignages de l’époque, Ferland est surtout connu pour son Cours d'histoire du Canada, 1867, entrepris pour corriger l’histoire de Garneau, trop libérale pour les conservateurs ultramontains. Opuscules contient deux titres : Louis-Olivier Gamache et Le Labrador.

LOUIS-OLIVIER GAMACHE
L’histoire de Louis-Olivier Gamache a été très exploitée en littérature québécoise. Le personnage est devenu une légende.  Plusieurs anthologies en ont fait leurs choux gras, par exemple Robert Choquette : Le Sorcier d’Anticosti et autres légendes canadiennes en 1975. J’ai déjà présenté cette histoire et je n’y reviendrai pas.  Voir ici.

LE LABRADOR
La seconde partie du livre, Le Labrador, raconte le voyage de l’abbé Ferland sur la Basse-Côte-Nord (Le Labrador à l’époque). Le 20 juillet 1858, il quitte Québec pour porter secours au seul missionnaire en poste sur la basse-côte, le Père Coopman, malade. Ferland va rejoindre à Berthier la Marie-Louise, une goélette qui doit se rendre à Blanc-Sablon, en s’arrêtant un peu partout sur la Côte. La vitesse du périple dépend des vents, des courants et des marées. À partir du 29 juillet, la Marie-Louise côtoie successivement Mingan, Pointe-aux-Esquimaux (Havre-Saint-Pierre) et Nataskouan (sic) où elle doit s’arrêter à cause des courants contraires. Là sont établies une quinzaine de familles acadiennes. Par la suite, les voyageurs croisent plusieurs postes (Kégashka, Maskouaro, La Romaine et Wapitugan) où vivent  des familles acadiennes. Le 4 août, la Marie-Louise longe Gros Mécatina, Natagamiou, Tête-à-la-Baleine avant de faire escale à la Tabatière, la « métropole du canton », où l’abbé Ferland doit « donner une mission » aux douze familles catholiques qui résident aux alentours. Le 8 août, il quitte la Tabatière  pour Grosse-Île de Mécatina. Le 12, il reprend la mer, il débarque à  Chikapoué le 13 et au poste de Saint-Augustin le 14. On lui apprend que le Père Coopman est guéri et a repris sa mission. Le 17, le voyage reprend en direction de Blanc-Sablon. On croise ici et là des habitations humaines et des ports très fréquentés, entre autres celui de Bonne-Espérance où mouillent une cinquantaine de goélettes. Trois jours plus tard, les voyageurs parviennent à Blanc-Sablon, terme du voyage. Le 21 août, la Marie-Louise amorce son retour à Québec. L’équipée fait escale dans la Baie de Brador (où mouillent 50 à 60 vaisseaux) : Ferland dit la messe devant 200 hommes. Le 26 ils sont de retour au port de Bonne-Espérance, le 31 à la Tabatière où l’on charge des marchandises, le 2 septembre à Nataskouan, le 7 dans la baie de la Trinité, le 10  à l’Île-Verte. La Marie-Louise, perdue dans les brumes, heurte un gros bateau et dérive jusqu’à l’embouchure de la rivière Saguenay. Le 12 septembre, Ferland embarque dans une grosse chaloupe pour se rendre à Rivière-du-Loup et le 14, il est de retour à Québec. Le voyage a donc duré un peu moins de deux mois.

Opuscules est un récit de voyage informatif. Rien à voir avec le récit de voyage romantique initié par Chateaubriand dans Itinéraire de Paris à Jérusalem en 1811. On peut supposer que l’abbé Ferland s’est servi de notes très précises puisque les dates marquent bien le jour à jour des déplacements, des visites, des services religieux, des distances parcourues. Il y a tout au plus quelques passages thématiques plus développés (la chasse aux loups-marins, la chasse à la baleine, la pêche du homard, les chiens du Labrador, la présence des ours) qui ralentissent, l’espace de quelques pages, le défilement chronologique du voyage. Ferland ne dit à peu près rien du capitaine (son nom est Blais), de l’équipage, de la vie sur le navire, des autres passagers. Il n’épanche pas son âme sur les paysages, sur les découvertes. Il n’est jamais au centre du récit même quand il se met en scène.

On sait que Ferland était une sommité en botanique. De ce voyage, il a rapporté plusieurs spécimens de fleurs et Ovide Brunet (1826-1876),  un de ses anciens élèves du collège de Nicolet, en a rendu compte dans un appendice au récit de son maître (Littérature canadienne, pages 367 à 374).

Bien entendu, il discute de sa mission religieuse, c’est le but de son voyage.  Mais on ne peut pas dire pour autant que c’est l’élément le plus développé de cette relation. La raison en est bien simple : il rencontre peu de fidèles et les services donnés ne le sont souvent que pour quelques familles. Il signale les chapelles et églises existantes, situe l’emplacement qui se prêterait à l’établissement d’une église. Après avoir témoigné de la qualité de la foi des fidèles rencontrés, il souligne le vide que constitue l’éloignement de la religion pour ces catholiques perdus dans la sauvagerie. Il n’est pas dupe du fait que les Amérindiens pratiquent la religion catholique du bout des lèvres.

Ce qui semble l’intéresser par-dessus tout, ce sont les occupations des Labradoriens, leurs moyens de subsistances, pour tout dire le commerce qui s’effectue en ces lieux. Tout au long de son périple, il signale les postes où la Marie-Louise s’arrête : certains d’entre eux appartiennent à la compagnie d’Hudson, d’autres à des intérêts privés. Il tente de jauger de la rentabilité des entreprises. Il note aussi l’étonnante quantité de vaisseaux, la plupart étrangers, qui font la pêche au large de la côte et regrette que les intérêts canadiens soient si mal protégés.

Lire Opuscules

19 mai 2017

La Gaspésie

Jean-Baptiste-Antoine Ferland, La Gaspésie, Québec,  A. Côté, 1877, 298 pages (1re édition : La littérature canadienne de 1850-1860, tome I, pages  259-365 – sous la direction du Foyer canadien)

À l’été 1836, l’abbé Ferland (1805-1865), simple curé de Saint-Isidore,  accompagne Mgr Pierre-Flavien Turgeon dans sa visite épiscopale en Gaspésie. Ferland publiera le récit de ce voyage 25 ans plus tard, soit en 1861. Dans « L’avis au lecteur », il précise que ce sont des notes qu’il a prises pendant le voyage, notes qu’il a «  éventées, époussetées et vernies », qui constituent la matière de son livre. Il s'est permis quand même d’ajouter quelques informations supplémentaires dans des notes en bas de page.

La Sara (la goélette) quitte le port de Québec le 15 juin; le 19 ils sont à  Rimouski, le 27  à Gaspé, le 29 à Percé, le 5 juillet à Newport, le 7 à Port-Daniel, le 15 à Cascapédiac, le 18 à Carleton, le 21 à Ristigouche, le 23 à Campbellton et le 27, à Caraquet.  Le 29 juillet s’amorce le retour à Québec qu’ils atteindront le 9 août. Ferland ne voyage pas seul et dès le départ, il nous présente ses compagnons de voyage, aussi bien les matelots que ceux qui accompagnent l’évêque. Durant tout le voyage, il va faire des remarques sur la navigation, sur les conditions atmosphériques qui permettent à la goélette d’avancer ou pas et sur la vie au quotidien sur le bateau.

Le récit de voyage de Ferland n’a rien d’un guide touristique. Oui, il trace le portrait des gens et esquisse le décor des endroits qu’ils visitent, évaluant  la population, ses origines linguistiques, ses ressources, et parfois sa religion, car il y a des anglais protestants dans la région. Oui, il décrit la topographie des lieux, les facilités d’accostage, la faune marine… Mais son récit déborde largement ces aspects plus attendus dans un tel récit.  La mission première de ce déplacement, c’est d’assurer des services religieux (la confirmation que seul un évêque peut donner) à des populations éloignées. Il décrit les préparatifs qu’on réserve à la venue d’un évêque, il mentionne les prêtres en fonction et les conditions difficiles d’exercice de leur sacerdoce sur un aussi vaste territoire. « Nous avons ici l’occasion d’observer tout le bien moral qui résulte de la présence du missionnaire au milieu de ses ouailles. »  

Mais son regard porte plus loin que la religion. Il regarde un peu les régions visitées comme le ferait un politicien : la pêche ne fait pas vivre ou ne permet pas d’augmenter les effectifs de la population, et il rêve au développement de   l’agriculture : « Dans l’intérieur, les terres sont bonnes, nous dit-on, et pourraient nourrir un grand nombre de familles. En ouvrant des chemins pour lier cette portion du pays avec le district de Québec, la législature encouragerait à s’y établir les cultivateurs peu fortunés des anciennes paroisses. »  Il déplore que la surpêche ait réduit les ressources et il ne se gêne pas de critiquer les Robin qui exploitent les pêcheurs.

Même s’il  reproche aux Micmacs leur incapacité à se prendre en main, il leur démontre une sympathie certaine : « Lorsque, sous cette humble voûte, noircie par les années, et consacrée par les prières des premiers chrétiens de la Gaspésie, les descendants des enfants de la forêt entonnent des cantiques de douleur et de repentir, où quelque prière pour les morts, la pensée se reporte avec tristesse sur ce peuple, jadis maître de toute la contrée, et aujourd’hui disparaissant rapidement en présence de la civilisation européenne. »

Il remarque qu’aux « endroits du district de Gaspé, où l’on a établi des écoles, les habitants remplissent  leurs devoirs  civils et religieux mieux que leurs voisins qui sont privés de ce grand avantage ».  

Ferland est un homme de culture qui connaît son histoire et les légendes de son pays, mais  aussi un littéraire qui s’abandonne au lyrisme ici et là dans son récit : « Cependant, Morphée a beau entasser ses pavots sur nos paupières, il nous coûte de laisser le pont pour la chambre. Le temps est si calme ; la lumière de la lune tombe si mollement  sur les masses obscures des montagnes ! Voyez au large ces feux glissant silencieusement  sur la mer ; une lueur rougeâtre s’attache aux canots, et aux figures fantastiques qui les guident ; elle se répand au loin et s’étend sur les eaux, comme un vaste linceul ensanglanté. » (p.47) La pêche lui inspire un peu de philosophie : « N’est-ce pas là une édition abrégée de la vie de l’homme ? Il a cru apercevoir le bonheur glissant auprès de lui ; et, pour le joindre, il a lancé sa nef. Elle vogue gaîment, légèrement, à la poursuite de l’objet séduisant. Au moment où il va le saisir, le fantôme lui échappe et brille un peu plus loin, pour disparaître de nouveau. Alors naissent des réflexions. »

Les auteurs du XIXe siècle sont parfois difficiles à lire, tant leur manière nous apparaît vieillotte, mais non Ferland : l’écriture est fluide, l’aspect chronologique efficacement rendu, il se permet certaines anecdotes plus faciles, il est capable aussi bien d’humour et de poésie que de notations scientifiques. Bref ce livre est encore très « fréquentable ».


12 mai 2017

Labrador et Anticosti


Victor-Alphonse Huard, Labrador et Anticosti, C. O. Beauchemin & Fils, Montréal,  1897, 509 pages.

Labrador et Anticosti est l'un des nombreux récits de voyage publiés dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’auteur, l'abbé Victor Huard, accompagne Mgr Labrecque en mission apostolique sur la Côte-Nord. Ce dernier doit rencontrer ses fidèles et surtout confirmer les jeunes. Le 25 mai, à Québec, ils s’embarquent sur l’Otter, un steamer qui approvisionne les villages du Labrador (Je le rappelle, à l’époque on distinguait le Labrador canadien  du  terre-neuvien. Le « canadien » désignait la Côte-Nord – pour Huard, elle commence à Betsiamites, aujourd'hui Pessamit – et  la basse-côte-nord.) Le premier arrêt, ce sera Betsiamites, mais Mgr Labrecque ne pourra confirmer les Montagnais car ils ne sont pas revenus de leur campement d’hiver. La première mission aura donc lieu à Godbout. Ensuite, Mgr Labrecque et ses accompagnateurs emprunteront plusieurs bateaux, dont certains voiliers qui ralentiront le voyage, s’arrêtant dans les moindres petits hameaux du littoral, faisant un large crochet vers l’île d’Anticosti, pour finalement aboutir à Natashquan le 24 juillet.  Sur le chemin du retour, ils visiteront encore Betsiamites  le 27 juillet, ce qui mettra un terme à leur périple. Entre-temps Mgr Labrecque sera débarqué dans plus de 20 villages-hameaux (dont Pointe-de-Monts, Baie-de-la-Trinité, Pointe-aux-Anglais, Rivière-Pentecôte, Sept-Isles, Sheldrake, Rivière-au-tonnerre, Magpie, Pointe-aux-Esquimaux…) et aura confirmé 610 personnes.

Ce livre contient une montagne d’informations.  Victor Huard coiffe tous les chapeaux dont un voyageur peut se parer : historien, naturaliste, géographe, démographe, ethnologue, linguiste et… simple touriste.  Il trace en quelque sorte l’état des lieux de la Côte-Nord et d’Anticosti à la fin du XIXe siècle. Dans chaque village, il mène une enquête, surtout auprès des vieux qui peuvent le renseigner sur la petite histoire du lieu visité. Il avoue avoir complété ses informations en puisant dans des documents gouvernementaux mais aussi dans les ouvrages de ceux qui ont raconté ce périple avant lui. Il cite abondamment Le Labrador de l’abbé Ferland, De tribord à bâbord de Faucher de Saint-Maurice et En racontant de Gregory. Document d’une  précision remarquable, Labrador et Anticosti constitue une source précieuse pour qui cherche une connaissance objective de la Côte-Nord à la fin du XIXe siècle. Pour chaque village présenté, Huard décrit le lieu (souvent, avec photo à l’appui), les bâtiments religieux et commerciaux (souvent, avec leur longueur et leur largeur !), il fournit des chiffres concernant la composition de la population, son appartenance religieuse, ses moyens de subsistance, sa fréquentation scolaire s’il y a lieu. Par exemple, sur Rivière-Pentecôte : « Statistiques. — Population : 41 familles ; 240 âmes, dont 150 communiants. Confirmés, 62. Une école. » Ou encore de façon moins synthétique : « Je n’ai donc qu’un bon témoignage à donner de l’Anse-aux-Fraises.  On y vit vraiment assez bien. La pêche, me dit-on, peut y faire gagner deux à trois cents piastres à chaque propriétaire ; puis, si l’on se livre aussi à la chasse, chasse à l’ours noir, à la marte, au renard, à la loutre, c’est encore de cent à deux cents piastres à ajouter au revenu annuel. » (p. 212)

Comme la réalité des Labradoriens est très exotique pour les lecteurs de Québec et Montréal, Huard explique comment on pratique telle pêche (morue, hareng, saumons…), quels sont les outils utilisés (barges, seines, trap-nets), comment se passe la chasse aux loups-marins, comment on engraisse le sol (algues, restes de poisson), l’utilité du cométique et du chien du Labrador, l’accueil de la délégation religieuse (des salves de fusil), la navigation en mer (les goélettes, les barges, les « steamers », la navigation contre le vent, les ports de mer), la pratique du jardinage, etc.

Autrement dit, Labrador et Anticosti est beaucoup plus qu’un récit de voyage. Sa lecture peut même devenir fastidieuse puisqu’on le devine assez bien, tous ces petits hameaux finissent par se ressembler. Et c’est là qu’intervient le « talent » de Huard. L’auteur écrit très bien et surtout il a un sens de l’humour qui commence par une belle capacité d’autodérision. Il admire ces personnes, Montagnais, Acadiens et même Anglo-saxons protestants, qui ont choisi de vivre dans ce pays « sans bons sens », sans donner dans une complaisance béate. Voici comment il conclut l’histoire du pêcheur de Sept-Îles qui aurait vu un monstre marin : « Je laisse au lecteur le soin de se former une opinion sur le fait étrange qu’il vient de lire. S’il a déjà avalé tout rond quelque serpent de mer, je ne vois pas pourquoi il ferait la petite bouche devant le monstre que je viens de lui servir. » Comme exemple d’humour, il faut lire son récit d’une cérémonie funéraire chez les Montagnais (p. 258-262).

Il ne manque pas aussi de transmettre les récriminations des Labradoriens à l’égard de leurs élites politiques : on parle de route, de pont, de fréquence des approvisionnements du « steamer », mais aussi beaucoup du télégraphe. Et tous ceux qui habitent la seigneurie de Mingan réclament l’abolition de la tenure seigneuriale.  Même s’il leur reproche une certaine naïveté, il est sensible au fait que les Amérindiens aient été dépossédés de leurs ressources. Pour obtenir une vue plus précise des sujets abordés, voyez la table des matières très détaillée.

Ce livre est un trésor inestimable pour les habitants de la Côte-Nord. Pour les autres, la lecture d’une couverture à l’autre peut devenir fastidieuse, mais ils y trouveront leur compte en choisissant quelques chapitres à partir de la table des matières.


Extrait

Et le petit navire —  qui avait déjà navigué, et à qui les vivres ne vinrent pas à manquer, grâce à quoi ni le plus jeune, ni personne à la sauce blanche ne fut mangé  — le petit navire se penchait bien sous l’effort du vent d’ouest qui soufflait rudement ; le petit navire dansait sur la crête des vagues furieuses que le vieil Éole, en veine de malice, s’amusait à soulever autour de nous. C’était plaisir de voir la frêle embarcation  se jouer ainsi au milieu de ces montagnes d’eau et sauter vivement de l’une à l’autre. Cela ne manqua point pourtant de tourner un peu au tragique, surtout pour moi. À certain moment, en effet, je causais le plus tranquillement du monde, sans m’attendre à aucun fâcheux événement, lorsque, par suite d’une légère distraction du timonier, le yacht prêta le flanc à l’ennemi, qui ne se fit pas prier : à l’instant un paquet de mer — oh ! pas énorme ! un petit paquet de mer ! — s’élança par-dessus bord, me prit traîtreusement en queue, et, tout en s’en allant courir partout dans l’embarcation, ne manqua pas de s’engouffrer, chemin faisant, dans les béantes ouvertures des poches de ma houppelande. On organisa vite le service de sauvetage ; on fit jouer les pompes avec grande promptitude, et l’on retira en triste état mon bréviaire, et mon tabac, et mes belles allumettes « Flaming Wax Vestas », et toutes ces choses que l’on peut s’attendre de trouver dans les vastes et profondes poches d’un touriste de mon espèce. Ce sont là de petits désagréments  de voyage, qu’il faut accepter gaiement. Mais voilà ce qui arrive quand le timonier est distrait. C’est encore pis, lorsque c’est le mécanicien d’un train express qui a des distractions ! (p. 212)

5 mai 2017

De tribord à bâbord

Faucher de Saint-Maurice, De tribord à bâbord. Trois croisières dans le golfe Saint-Laurent, Montréal, Duvernay frères & Dansereau, 1877, 458 pages.

Ce livre a connu un immense succès si on se fie aux publications rapprochées dont il a bénéficié. Une première version de ces récits de voyages est parue dans De tribord à bâbord en 1877. En plus du golfe Saint-Laurent, l'auteur décrit les Maritimes et la Gaspésie. Dans les éditions (tirages) ultérieures, Faucher (son vrai nom) a scindé son livre en deux, les « promenades » dans le golfe (la visite des phares) faisant dorénavant l’objet d’un livre autonome, intitulé : Promenades dans le golfe Saint-Laurent - une partie de la Côte Nord, l'Île aux Œufs, l'Anticosti, l'Île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine (Typographie de C. Darveau, 1879, 207 p.) . (Je n'ai lu que cette partie du voyage.)

À la lecture, on comprend que Faucher de Saint-Maurice (1844-1897) a accompli au moins trois fois (1873-1874-1875) le trajet dans le golfe Saint-Laurent. Pourquoi? Était-ce lié à ses fonctions (il est fonctionnaire, puis député à partir de 1881) ou simple plaisir touristique? 

On est au printemps 1874. « Le Napoléon III partait ce matin-là pour ravitailler les phares de la côte et du golfe Saint-Laurent. » Les passagers embarquent donc sur un bateau du gouvernement chargé de marchandises. Pointe-des-Monts, au large de Baie-Trinité, est le premier arrêt sur lequel Faucher insiste. Les voyageurs rencontrent le gardien du phare, célèbre sur la Côte-Nord, surtout en raison du livre qu’a laissé sa fille sur la vie dans un phare au XIXe siècle (Élioza Fafard, Légendes et récits de la Côte-Nord du Saint-Laurent). Vont faire partie du trajet deux autres phares de la Côte-Nord (L’Île-aux-Œufs et Sept-Îles), trois phares de l’île d’Anticosti (Sud-ouest, Sud, Pointe-aux-Bruyères), trois phares de l'Archipel de la Madeleine (Île Brion, île du Rocher-aux-Oiseaux, Île de Saint-Paul), et finalement trois des Îles-de-la-Madeleine (l’Anse-à-la cabane, l’île d’Entrée, l’île de la Pierre Meulière [Cap-aux-Meules] ).

Faucher présente les membres de l’équipage et au moins deux autres passagers, dont l’un est un gardien de phare qui retourne sur l’île d’Anticosti. L’autre, Agénor Gravel, tient une place dans le récit parce que, très coloré, il anime le groupe. L’auteur présente aussi la plupart des gardiens de phare, parfois leur famille, leur petite histoire.

L’histoire des naufrages occupe une bonne place dans le livre : on le sait, le golfe Saint-Laurent est un cimetière d’épaves, d’où la multiplication des phares. Les plus célèbres naufrages sont celui de Walker à l’Île-aux-Œufs en 1711 (l’auteur lui consacre tout un chapitre) et celui de la Renommée en 1736 que le Père Crespel a rendu célèbre : Voiages du R. P. Emmanuel Crespel dans le Canada, et son naufrage en revenant en France. Faucher raconte aussi l’histoire des lieux (la possession, les ressources, la configuration) et fait aussi un peu de place à certains personnages célèbres qui les ont marqués, de Jolliet jusqu’à Gamache.

Pour rendre son livre plus attrayant, en plus de se mettre lui-même en scène, Faucher de Saint-Maurice ajoute plusieurs anecdotes liées au voyage; par exemple, le Napoléon III manque de s’enliser en approchant des côtes des Îles-de-la-Madeleine et grâce aux manœuvres du capitaine et à l’intervention de Sainte-Anne-du-Nord, il s’en sort miraculeusement. Beaucoup moins reluisante est la « partie de chasse » menée par les voyageurs sur le Rocher-aux-Oiseaux : « … les pierres et les coups de fusil partaient drus comme grêle. Il fallait voir alors les malheureux volatiles (les fous de bassan) dégringoler par grappes dans l’onde qui, ce jour-là, n’était pas aussi amère que leur existence. Franchement, pareille tuerie devenait dégoûtante. C’était avoir des dispositions au meurtre que de taper ainsi sur ces animaux stupides ; et comme nos gens y prenaient goût, ce ne fut qu’à force d’instances que nous parvînmes à faire cesser cet inutile massacre. »

En terminant, voici un passage sur les Îles-de-la-Madeleine, de l’amiral Bayfield (The St. Lawrence pilot) que Saint-Maurice cite et que je cite à mon tour : « Par une journée chaude et ensoleillée, l’œil ne peut se rassasier de contempler ces falaises multicolores, où le rouge est la couleur dominante, et où le jaune blafard des lagunes de sable fait antithèse au vert tendre des pâturages, au vert sombre des bois, au bleu saphir du ciel et de la mer. Ces contrastes produisent alors un effet extraordinaire, et contribuent à donner à cet archipel un cachet artistique, qu’on ne saurait retrouver aux autres îles au golfe Saint-Laurent. Par les jours de gros temps, lorsque le vent d’est fouette et fait rage, le paysage change, il est vrai ; mais il n’en reste pas moins aussi caractéristique. Alors les pics isolés des îles, leurs falaises échiffées, se glissent, apparaissent confusément à travers la pluie, le brouillard, et semblent reliés entre eux par une ceinture de brisants qui masquent presqu’entièrement les bancs de sable et les lagunes. Garde à vous, matelots ! n’approchez pas alors impunément de la Madeleine. En voulant la serrer de trop près, vous talonneriez, et vous seriez naufragés avant d’avoir pu même éventer le danger. » (p. 161)