30 mai 2007

Poudre d’or

Hervé Biron, Poudre d’or, Montréal, Fernand Pilon, 1945, 191 pages.

1849, à Vieuxpont, village fictif près de Montréal. Lafontaine et Baldwin dirigent le Canada uni. Des troubles surviennent quand ils décident de voter une indemnité aux victimes de 1837. Le parlement est incendié.

Première partie
Le seigneur de Vieuxpont a lourdement hypothéqué sa seigneurie. Il n’en est plus que l’administrateur. Son fils Louis, un peu ulcéré de voir la noblesse canadienne pactiser avec les financiers anglais, après ses études de médecine, décide de se faire chercheur d’or. Avec plusieurs jeunes hommes, dont certains censitaires de son père, il décide de partir en Californie où, dit-on, l’or coule à flots. En plus, Il est amoureux d’une roturière, Gisèle Blouin, ce qui déplaît à sa famille qui, même ruinée, demeure tout imbue de son rang.
Le groupe gagne New York en empruntant le Richelieu, le Lac Champlain, puis un train, expérience nouvelle et exaltante (on est en 1849). Après quelques semaines d’attente, ils trouvent un navire qui doit les mener en Californie en contournant les Amériques. Le voyage doit durer six mois. Et les exilés doivent revenir dans deux ans.
Ils mettent deux mois à atteindre le cap Horn. Durant cette partie du périple, deux événements viennent rompre la monotonie du voyage (et du récit) : une violente tempête dont ils se sortent miraculeusement et un conflit entre Louis et Lucas, les deux prétendants de Gisèle. Le contournement du Cap Horn, qui prend un mois, s’avère particulièrement pénible. Dans le Pacifique, las du voyage, las de la nourriture avariée, las de l’autorité cruelle du capitaine, ils se mutinent, mais tout finit par se régler pour le mieux. Au bout de quatre mois de voyage, ils atteignent le Chili. Ils débarquent à Valparaiso une journée pour refaire leurs provisions. Deux mois plus tard, ils débarquent enfin à San Francisco.

Deuxième partie
À San Francisco, Louis retrouve son oncle Joseph. Il a trouvé de l’or, l’a joué au casino et est maintenant serveur de restaurant. Louis avec deux de ses amis et son oncle forment une petite société. Ils travaillent pour ramasser un peu d’argent pour acheter des outils et une concession ( claim ) qui se trouve à 250 milles à l’intérieur des terres. Pendant le périple, l’un de ses amis périt. L’aventure s’avère fructueuse toutefois. Deux mois plus tard, ils reviennent à San Francisco avec une petite fortune. L’oncle est chargé de la transformer en argent sonnant. Plutôt, il se rend dans un casino et perd presque la totalité. Louis est découragé. Il connaît une période très difficile, fréquentant les tripots et les femmes, gagnant tout juste d’argent pour survivre. Il tombe amoureux de la fille d’un caïd. Finalement, il finit par se reprendre en main, fonde un hôpital pour les Canadiens, gagne de l’argent. Il apprend que son père est mort, que sa fiancée vit maintenant avec sa mère. Il décide de rentrer.

Léo-Paul Desrosiers a déjà exploité le sujet de la ruée vers l’or de la Californie dans Nord-Sud en 1931. Madeleine Grandbois aborde aussi ce thème dans « La bague d’or », l’une des nouvelles de Maria de l’hospice. Le récit de Biron commence là où se termine celui de Desrosiers, soit au départ du Québec. Au début, on se croirait dans un roman historique, puis le tout se transforme en roman d’aventures, pour se terminer en roman agriculturiste. La fin est très décevante. On s’attend à tout sauf à un petit discours agriculturiste pour clore le récit. San Francisco est présentée comme une ville du Far west. Les curés canadiens y mènent pourtant la pluie et le beau temps. Historiquement, Biron décrit l’après Rébellion et la fin du régime seigneurial. ***


Extrait
…il rencontra Duhamel et régla ses comptes. L’Hôpital canadien rapportait des sommes considérables, et Louis avait accumulé $5,000. Il voulut en laisser une part à son associé, qui refusa. Il vendrait la bicoque et se rembourserait de ses frais. Son avoir s'arrondissait, d'ailleurs, sans cesse ; la part offerte par Vieuxpont ne l'intéressait pas.
— Qu'il est loin, le jour de notre arrivée dans ce pays à moitié civilisé, prononça Louis. En deux ans, une transformation extraordinaire, presque magique, s'est opérée dans cette ville fabuleuse. Nous sommes des pionniers. C'est pour cela que je ne quitterai peut-être jamais San Francisco.
— Je n'ai jamais pu m'acclimater complètement à cette ville. Cela ne m'a pas empêché d'en être ensorcelé. Mais je n'y ai jamais vécu de façon normale. Tantôt, une existence de dissipation jusqu'au dégoût. D'autres fois, l'abattement, la descente du courant, la dérive. Pour moi, impossible de trouver autre chose à San Francisco.
— Il faut être pétri d'esprit d'aventure comme moi pour y faire son bonheur. Un jour, je risquerai peut-être tout mon avoir au jeu, et le lendemain je reprendrai mon violon et je ferai danser la clientèle des cafés. J'ai en moi le sang de tous les grands aventuriers. Les voyageurs canadiens partaient au début de la saison, erraient dans les bois durant tout l'hiver, recueillaient des milliers de peaux de castor, accumulaient une fortune, et le printemps ils revenaient vers le cœur de la Nouvelle-France.
Souvent
, lorsqu'ils atteignaient les rapides de Lachine, leurs canots chaviraient et ils perdaient le fruit de tous leurs efforts, de tous les risques et de toutes les souffrances qu'ils avaient endurés. Ils recommençaient en neuf. L'épreuve ne les plongeait pas dans le désespoir. Ils passaient l'été à recueillir l'argent nécessaire à un nouveau gréement et ils Repartaient au début de l'automne.
— L'aventure seule leur suffisait.
— De même pour, nos bûcherons.
— Moi, j'ai perdu une partie de cet esprit, dit Louis lentement. Ma famille possède déjà une tradition agricole. Je me croyais fait pour l'aventure, mais j'ai appris à mes dépens que c'est la paix et la tranquillité qui me conviennent réellement.
— C'est ce que tu as choisi ?
—Impossible de compter sur autre chose. Je retourne au pays et je m'installe sur une terre.
— La seigneurie ?
— Je la laisse aller. Maintenant que le père est décédé, cela n'a plus sa raison d'être. D'abord, je n'ai pas assez d'argent pour acquitter la dette. Que le bonhomme Grant la reprenne. C'est déjà périmé. Le gouvernement va abolir bientôt le régime seigneurial. Avec l'argent qui va me rester, j'achèterai une ferme. Je continuerai à soigner les malades. Entre temps, je labourerai la terre et je faucherai mon grain. (p. 183-185)


Hervé Biron sur Laurentiana

27 mai 2007

Les Gouttelettes

Pamphile LeMay, Les Gouttelettes, Montréal, Beauchemin, 1904, 232 p.

Lemay a divisé son recueil en 18 parties! L’essentiel du recueil tient à quatre sources d’inspiration : la religion, la vie de l’auteur, la paysannerie et l’histoire.

Le sentiment religieux se retrouve ici et là dans le recueil, mais surtout dans les trois premières parties. Dans « Sonnets bibliques », le poète reprend certains passages célèbres et d’autres, moins : le paradis terrestre, le déluge, le veau d’or, l’histoire de Booz et Ruth, l’affrontement entre Samson et les Philistins, l’histoire sanglante de Judith et Holopherne. Ce que je retiens, c’est le manichéisme, le bien et le mal, l’étrange cruauté (Judith qui décapite Holopherne, Samson qui tue à qui mieux mieux ou encore Jahel qui plante un clou dans la tête de Cisara). Dans « Sonnets évangéliques », le poète évite les moments les plus dramatiques (la flagellation, la crucifixion…) de la vie de Jésus, s’en tenant à des épisodes moins prenants comme la Visitation, la conversion de Marie-Madeleine, l’affrontement avec le Sanhédrin. Je cite ces deux vers : « Et c’était l’heure chaude où la brise charrie, / Sur son aile de feu, le parfum des dattiers. » Enfin, dans « Souffle religieux », il célèbre des personnages (le pape), des lieux (l’église) et certains objets du culte, comme la lampe du sanctuaire. À travers tout cela, on perçoit la vision religieuse de l’auteur : l’homme est un être déchu, qui n’en finit plus d’expier le péché originel, un péché d’orgueil. Le Dieu de LeMay est un justicier intransigeant qui n’admet pas la moindre révolte de ses sujets.

L’élément historique, on le retrouve disséminé ici et là dans le recueil. Des hommages sont rendus à des politiciens célèbres comme Mercier et Laurier, à certains personnages historiques comme Cartier, Champlain, Dollard et à quelques figures indiennes. Le temps de quelques poèmes, l’auteur nous transporte « dans l’antiquité ». Le style de LeMay n’a pas l’emphase de celui des poètes romantiques si bien que les figures patriotiques ou les grands lieux de l’histoire sont célébrés avec retenue.

Dans les parties plus intimistes du recueil (« Au foyer » et « Grains de philosophie »), on s'approche un peu de la vie du poète, de ses proches, de ses pensées. Aussi bien dans les poèmes dédiés aux membres de sa famille que dans ses gouttelettes philosophiques, on découvre sa vision assez pessimiste de la condition humaine. « Le monde n’est-il pas un abîme qu’on longe? » La détresse n’est jamais bien loin de l’émerveillement, la tristesse de la joie. Le destin humain, c’est la souffrance. Toute protestation ou révolte sont bien inutiles. Ne reste que le rêve.

Enfin, plusieurs « sonnets rustiques » sont consacrés à la paysannerie. On retrouve les thèmes habituels du terroir : la colonisation, le feu de forêt, le labourage, la fenaison… N’oublions pas toutefois que LeMay est un précurseur en ce domaine. L’intention symboliste de l’auteur apparaît clairement : la plupart des sonnets rustiques se terminent par une réflexion, par un parallèle. Par exemple, « Le labourage » ou « Le feu de forêt » évoquent la vie qui doit se construire sur la mort, « Le broyage » et « La danse des feuilles » lui suggèrent certaines rencontres amoureuses ou « L’hiver » lui rappelle simplement la vieillesse : « Nul chant ne monte plus des grands bois dentelés. / Tous les logis sont clos, les fleuves sont gelés, / Et dans le jour douteux mille spectres se forment. // L'hiver de notre vie est triste ainsi pourtant. / Sous nos cheveux de neige, hélas! à jamais dorment / Les suaves espoirs que nous caressions tant.… »

Il est bien évident que LeMay n’est pas un grand poète (et il le sait : il suffit de lire le poème liminaire), même si la somme de son œuvre est impressionnante. Rares sont les vers qui soulèvent l’admiration. En bon poète faisant bien ses devoirs, en homme sincère, évitant les excès romantiques de ses contemporains Fréchette et Chapman, dans des sonnets sans surprises, il évoque l’univers rural de la fin du XIXe siècle. Les anthologistes retiennent souvent le poème « La maison paternelle », et c’est effectivement l’un de ses meilleurs. ***½

LA MAISON PATERNELLE

Depuis que mes cheveux sont blancs, que je suis vieux,
Une fois j'ai revu notre maison rustique,
Et le peuplier long comme un clocher gothique,
Et le petit jardin tout entouré de pieux.

Une part de mon âme est restée en ces lieux
Où ma calme jeunesse a chanté son cantique.
J'ai remué la cendre au fond de l'âtre antique,
Et des souvenirs morts ont jailli radieux.

Mon sans gêne inconnu paraissait malhonnête,
Et les enfants riaient. Nul ne leur avait dit
Que leur humble demeure avait été mon nid.

Et quand je m'éloignai, tournant souvent la tête,
Ils parlèrent très haut, et j'entendis ceci :
- Ce vieux-là, pourquoi donc vient-il pleurer ici?


Lire le recueil

Pamphile Lemay sur Laurentiana
Picounoc le maudit
Le Pèlerin de sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais

16 mai 2007

Pause

Je ne publierai rien dans les deux prochaines semaines au moins. J'ai trop de travail. Je dois corriger 75 dissertations et encore d'autres travaux. Par ailleurs, - et ceux et celles qui m'ont suivi jusqu'ici le comprendront - le terroir commence à me sortir par les oreilles.

Je vous invite à participer au concours BIBLIO LYS organisé par Carole Beaudoin sur son blog LES ÉCRIVAINS QUÉBÉCOIS.

14 mai 2007

La Terre vivante


Harry Bernard, La Terre vivante, Montréal, Bibliothèque de l’action française, 1925, 215 pages.

Siméon Beaudry est vieux et malade. Il vit sur une terre dans le rang La Chute (à Saint-Éphrem d’Upton, dans les Cantons-de-l’Est), avec sa femme, son jeune fils de 11 ans et quatre de ses filles. Le fils du voisin, Éphrem Brunet courtise sa plus jeune fille Marie, qui le considère plutôt comme un frère. Ayant aggravé sa maladie, Siméon doit abandonner sa terre. Il la loue à Omer Chaput et s’installe au village.

Tout ce petit monde va se désintégrer rapidement. Marie est attirée par un médecin de Montréal rencontré chez sa sœur aînée, elle-même mariée à un notaire. À défaut de venir la voir souvent, il lui écrit. Éphrem est au désespoir et décide d’aller travailler dans l’Ouest. Par ailleurs, Lucille et Jeanne, deux sœurs de Marie, décident d’aller travailler en ville et Marguerite, de rentrer chez les sœurs. Le docteur Bellerose et Marie finissent par faire des plans d’avenir. Puis, tout d’un coup, sans un mot, il fait faux bond. Disparu le beau médecin! On apprend par les journaux qu’il doit épouser une fille de la haute société.

Marie pleure. Aidée de son père, elle finit par adhérer à sa philosophie : « Je l’ai toujours dit, moi, -ta mère le sait,- qu’il faut rester avec son monde… Si on est des habitants, on se contente de la vie des habitants, et c’est encore le plus sûr moyen d’être heureux… » (p. 148) Lentement, l’image d’Éphrem resurgit dans son esprit. Pour se consoler, elle va passer quelques semaines dans la famille d’Omer Chaput qui loue la terre de son père. Elle redécouvre la vie à la ferme.

Éphrem, maintenant établi à Montréal, rencontre par hasard le curé de sa paroisse qui l’avertit du nouveau statut de Marie. Il décide de rentrer au bercail. Il revoit Marie et reprend sa cour. Elle finit par voir clair en elle, par reconnaître son erreur : « Et dire que j’ai manqué de te perdre… J’ai souffert, moi aussi, depuis un an… Je ne conterai pas ce que tu sais déjà, mais j’ai cru, un moment, à un bonheur impossible… Je me suis laissée éblouir, j’ai été folle, et j’ai pleuré longtemps… longtemps…Quand tu es revenu, ça m’a fait plaisir… » (p. 211) Le bonheur est revenu. Éphrem et Marie vont reprendre la terre paternelle.

Critique
L’intrigue amoureuse occupe presque tout le roman. Et celle-ci est très convenue. En arrière-plan, on retrouve les thèmes habituels : la transmission du bien paternel qui ne se fait pas, l’abandon de la campagne au profit de la ville. Harry Bernard fait l’apologie de la campagne sans dénigrer la ville : tout au plus, il l’écorche en passant. Le roman est bien écrit, mais l’intrigue est faible, la psychologie des personnages, trop sommaires. Il contient certains passages, pittoresques, sans lien ou presque avec l’intrigue : une veillée de la Sainte-Catherine, un bazar aux bénéfices des œuvres paroissiales. ***½

Extrait
— Et qu'est-ce que tu fais ici ?
— Ce que je peux... Dans le moment, je suis à Lachine, à la Dominion Bridge... mais ça ne sera pas pour longtemps. . J'ai même travaillé dans les rues pendant une semaine... à creuser des canaux...
— Et tu aimes cette vie ?
— Pourquoi ne retournes-tu pas chez-vous? Éphrem haussa les épaules.
— Ça me tenterait bien par bouts de temps... mais ça me coûte... Je ne sais pas... Je crois plutôt que je vais rester ici... Je me déciderais peut-être, mais vous savez ce que je vous ai dit... Tant qu'à me rendre là-bas et repartir encore, j'aime mieux ne pas retourner. .. Car je ne sais si je pourrais rester...
— Naturellement, je ne veux pas te commander, mais c'est clair que tu n'es pas à ta place, ici. Ils sont toujours trop nombreux, les cultivateurs comme toi, les bons fils d'habitants, qui perdent leur jeunesse et leur vie, souvent leur âme, dans les villes. .. Ceux qui se transplantent, la plupart du temps, le regrettent. Mais alors, il est trop tard pour revenir sur ses pas... Et c'est pourquoi vous avez des milliers de malheureux, dans tous les grands centres, au Canada comme aux États-Unis, qui tirent le diable par la queue, réduisent leur famille à la misère et finissent souvent sur un lit d'hôpital. Je te prie de m'écouter, et de ne pas commettre, en te jouant, une de ces erreurs qui compromettent l'existence... Tu m'objecteras qu'il n'y a pas de danger, et ceci, et cela, mais il s'en est vu d'autres avant toi, qui ont fait comme tu fais, n'avaient peur de rien, et qui ont mal tourné. Les villes sont déjà surpeuplées; elles n'ont pas besoin de tes bras, ni de ceux de tes semblables. Autrement dit, tu n'as pas une chance sur cent de réussir ici, de percer, de t'assurer une existence seulement égale à celle que tu dédaignes. Comme tu disais tantôt, il t'a fallu creuser des canaux d'égout pendant huit jours... cela peut revenir, et plus vite que tu ne prévois...
Le vieux prêtre s'absorba un moment.
— Enfin, continua-t-il, tu connais ton affaire... mais je suis persuadé que tu ferais fausse route en continuant ta vie d'à présent. D'abord, tu n'avais pas de motif très grave de t'en aller... Tu es parti sans réfléchir, sans consulter personne, sur une impression. Tu as eu une déception d'amour, — comme beaucoup d'autres, après tout! — et tu as plié bagage sans crier gare. Ce n'est pas sérieux, voyons! Surtout si tu considères que ton cas n'est nullement désespéré... Je ne veux pas me mêler, moi, de tes affaires de cœur. Mais je sais bien que Marie Beaudry n'est pas encore mariée et que tu as, autant que d'autres, la chance de la conquérir. Pour une bonne fille, c'est une bonne fille, et je ne te souhaite pas meilleure épouse... Et si cela t'intéresse... je te dirai que c'est fini... cette histoire entre Marie et le docteur Bellerose. (p. 181-183)

Harry Bernard sur Laurentiana
Dolorès
Juana mon aimée
La Dame blanche
L’Homme tombé
La Ferme des pins
La Maison vide
La Terre vivante
Les Jours sont longs

11 mai 2007

La Terre que l'on défend

Henri Lapointe, La Terre que l’on défend, Montréal, Édouard Garand, 1928, 190 p.

Saint-Zacharie (Beauce), 1918. La conscription a été décrétée. Pour les Canadiens français, tous les moyens sont bons pour éviter de s’y soumettre. La police militaire bat les campagnes à la recherche de conscrits récalcitrants.

Le père Milon et Pierre Salin sont voisins. Une vieille querelle les sépare et le père Milon a juré de se venger. Ils habitent un rang de Saint-Zacharie, une paroisse à la frontière du Maine, fondée 20 ans plus tôt. Salin a une grosse famille dont deux grands fils qui l’aident grandement sur la terre. Le père Milon, lui, n’a qu’un fils qui s’est enrôlé. Le père Milon, qui désire s’approprier la terre de son voisin, dénonce les fils Salin qui se terrent dans les bois pour éviter les chasseurs de conscrits. Cette perte de main d’œuvre porte un dur coup aux Salin qui sont pauvres : la mère est même obligée d’abandonner l’ordinaire de la maison à Marie-Anne, sa fille aînée de 15 ans, pour seconder son mari aux champs.

Entre-temps vient s’établir dans le rang une nouvelle famille, les Lamothe. Ils viennent de la ville et ne connaissent rien à la culture. Le père Milon les convainc d’acheter du bétail et de multiples instruments aratoires, désireux de les leur emprunter à bon compte. Il fait tout pour les monter contre les Salin, mais le fils des Lamothe, Hervé, courtise la jeune Salin, ce qui contrecarre ses plans.

Le temps passe et la banqueroute anticipée des Salin est évitée. Le père Milon, toujours aussi désireux de se venger, incendie leur grange, mais dans sa fuite est terrassé par une crise cardiaque. Pour ménager la veuve, les Salin garde le tout sous silence. Un peu plus tard, Hervé découvre, caché dans le bois, Martial Milon que tout le monde croyait sur les champs de bataille européens. Il lui apprend que son père est mort et le convainc de s’enrôler.

La guerre étant finie, seuls un des fils Salin et Martial Milon en reviennent. Ce dernier décide de vendre sa terre à Hervé. Deux ans passent. Hervé Laroque va épouser Marie-Anne Salin. Instruit, communiquant avec les agronomes, il a commencé à monter une ferme moderne.

Roman du terroir traditionnel. La technique du romancier, encore une fois, n’est pas à la hauteur. Plus de la moitié de son roman est constitué de dialogues vivement menés, sans analyse, un peu comme au théâtre. Et il faut dire que les paysans de Lapointe parlent un langage châtié que ne renieraient pas les universitaires. Quant aux idées de l’auteur, disons qu’on a vu pire. Il y a une certaine idéalisation de la terre, mais pas de grandes tirades agriculturistes ou patriotiques. On y trouve à peine un ou deux paragraphes pour plaindre les habitants des villes. On sent un parti pris pour l’éducation et la modernité. **½

Extrait
[…] les « jeunesses » allaient toujours en voiture voir les filles, fût-ce chez le premier voisin.
Voici quelle était leur manière ordinaire d'accomplir cette manœuvre.
Après le souper, l'amoureux se hâtait de revêtir ses plus beaux habits, d'atteler le plus fringant cheval à la plus belle voiture disponible et de courir au logis de l'aimée. Courir est bien le mot, car il fallait arriver à temps. Premier arrivé, premier servi: la fille passait la veillée auprès du premier arrivé. Souvent, ce bienheureux mortel devait sa bonne fortune à ce qu'il s'était présenté avant le repas du soir.
Ce n’était pas drôle, pour les retardataires, voire pour la belle, de trouver la place prise. Ce qu'ils « niaisaient », les pauvres !
S'il fallait se montrer au moment propice, il y avait aussi la bonne manière d'arriver à la demeure de la fille: il fallait faire de l'épate, se montrer bien « arrimé », bien « gréé » de cheval.
Les paysans, la plupart gênés dans les entournures, avaient souvent recours à Bacchus pour leur donner soi-disant de l'aplomb, de la hardiesse: c'est si intimidant une belle fille!
En partant de chez lui, l'amoureux buvait quelques gouttes, et remettait dans son gousset le flacon de « bagosse ».
«Marche, donc !» et le cheval détalait bientôt comme un bolide.
Notre gas n'a plus que cinq ou six arpents à couvrir avant d'arriver à destination. Regardons-le puiser dans le flacon un peu de culot, saisir un fouet, en cingler brutalement les flancs de son cheval: « Marche donc! »
Habitué à ce manège, le cheval prend le grand galop et passe en trombe devant la demeure de la tourterelle.
«Wo donc!» crie l'énergumène, en faisant mine de ne pouvoir maîtriser le fougueux coursier.
Pendant quelques instants, le cœur de la belle est en émoi: son amoureux reviendra-t-il? Ira-t-il courtiser une autre jeune fille?... Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, la première hypothèse est la bonne.
Notre gars a réussi à faire rebrousser chemin à son cheval...
L'amoureux s'engouffre dans la cour, au risque de verser...
« Wo ! » Le cheval s'arrête net des quatre pattes; le galant, comme un acrobate, un peu rouillé peut-être, saute de voiture, lance les guides à la face du papa ou des grands garçons, entre à la maison comme dans un moulin.
Le jeune « seigneur de Saint-Zacharie » n'avait pas cru bon de suivre cette mode, et c'est au petit trot du Frank qu'il s'était rendu, ce dernier soir, chez M. Salin.
— « Bonsoir, monsieur Lamothe, entrez ! » dit poliment madame Salin, en ouvrant la porte.
— « Bonsoir, madame ! bonsoir mademoiselle! »
— « Marie-Anne, » reprit la maman, « prends le chapeau et le pardessus de M. Lamothe. »
Marie-Anne rougit légèrement quand, avec un sourire vainqueur, Hervé lui tendit paletot et chapeau.
— « Excusez-moi ! » fit-elle en allant déposer bien délicatement ces deux objets sur son lit.
A son retour, Marie-Anne constata que sa mère avait placé deux chaises, l'une près de l'autre.
— « Tu prendras place auprès de M. Lamothe! » (p. 172-173)

7 mai 2007

Au large de l'écueil

Hector Bernier, Au large de l’écueil, Québec, Librairie de l’Événement, 1912, 319 pages.

Sur le bateau qui le ramène à Québec, Jules Hébert rencontre une touriste française, Marguerite Delorme. Celle-ci vient visiter le Canada en compagnie de ses parents. C’est le coup de foudre. Pourtant, cet amour lui est interdit, puisque le père de la jeune fille est un socialiste athée, un ennemi juré de la religion catholique. Jules essaie donc de se convaincre que cet amour n’est que pure amitié. Au retour, il se garde bien d’en dire mot à son père, un catholique rigoriste qui ne lui pardonnerait pas cette toquade.

Les Delorme passent quelque temps à Québec et Jean leur sert de guide. À l’insu de ses parents, il fréquente la jeune fille. Les nombreux clochers qui dominent la ville, la foi ardente de Jules et, surtout, une visite à Sainte-Anne-de-Beaupré finissent par semer un doute, vitement réprimé tant l’influence de son père est forte, dans l’esprit athée de Marguerite.

Des élections se préparent à Ottawa. Le père de Jules a été pressenti comme candidat, mais il préfère laisser la place à son fils. On ne voit pour ainsi dire pas la campagne électorale. Pendant que Marguerite et ses parents quittent la capitale pour visiter le Saguenay, Jules s’occupe de son élection et se fait élire comme candidat du parti patriote.

Quand l’élue de son cœur revient passer quelque temps à Québec, avant de poursuivre son voyage vers Montréal et le Canada anglais, Jean continue de la voir en cachette. Finalement son manège est découvert. Pour son père, c’est un scandale, une spoliation du nom des Hébert…. Il renie son fils! Quant à sa mère, sa sœur et même monsieur le curé, c’est plutôt de la compassion qu’ils témoignent au jeune homme, qui devra apprendre à vivre sans cet amour, car tout le monde - et même Jules - est d’accord sur un point : il ne peut l’épouser. « Un gouffre isole nos cœurs, et c’est pour la vie… », se lamente Jules. « Tu vois l’écueil, navigue au large », lui dit sentencieusement monsieur le curé.

Les deux amoureux choisissent le sommet du Cap Tourmente pour scène d’adieux. Après bien des détours et des sous-entendus, dans un climat déchirant, ils finissent par s’avouer leur amour. De retour chez elle, Jeanne passe une nuit dans les pleurs. Cette douleur aigue vient réveiller une ancienne méningite mal guérie. Elle perd lentement la vue. Son père et sa mère interrompent leur voyage et font venir à son chevet les meilleurs médecins, dont l’un de Montréal et un autre de New York. Rien n’y fait ! Dans la noirceur qui envahit lentement ses yeux, elle aperçoit une lumière, celle de la foi, au grand dam de son père. Elle refuse qu’on avertisse Jules qui la croit partie. Toutefois, elle finit par appeler Jeanne, sa sœur, qui la convainc que seul… un voyage à Sainte-Anne-de-Beaupré peut maintenant sauver ses yeux. Son père, sceptique et sarcastique, par amour pour sa fille, finit par céder. Et, après bien des prières, le miracle se produit. « Les prunelles, dilatées soudain, s’emparent triomphalement de la lueur d’or que le soleil vient de lancer dans le Chœur de la Basilique… » Le père, sans renoncer à son athéisme, est obligé d’abdiquer. Il décide de laisser sa fille à Québec pour lui permettre d’épouser son Jules.

Les idées d’Hector Bernier valent la peine qu’on s’y arrête. Au plan politique, les Hébert défendent les couleurs du parti patriotique. Qu’est-ce à dire? Que les francophones doivent accroître leurs pouvoirs? Se séparer? Pas du tout! Les Français et les Anglais doivent combler les fossés de méfiance qui les séparent, se donner la main : la vraie croisade, il faut la mener contre le socialisme, l’athéisme. (voir l’extrait) À l’appui de leur thèse, les Hébert font valoir que la Conquête nous a donné la liberté britannique et que les deux peuples fondateurs partagent le même Dieu. Bref un patriote, c’est un soldat de la chrétienté, peu importe sa langue.

Autre point intéressant, c’est la vision de la France, de la France républicaine, laïque, avec ses partis de gauche, ses écoles déconfessionnalisées. Et on mesure l’écart avec le Québec du début du siècle, maintenu dans l’idéologie de conservation par la poigne de fer du clergé. Il suffit de mentionner l’amalgame d’appellations dont on affuble les Delorme pour s’en faire une idée : ils sont tour à tour qualifiés de « francs-maçons », de « jacobins », de « persécuteurs de l’Hostie des Franciscains », de « sectaires », de « voltairiens », de « matérialistes »… Il faut dire que les Delorme aussi bien que les Hébert donnent dans le prosélytisme le plus élémentaire.

Pour ce qui est du roman lui-même, c’est plutôt mauvais. Les personnages sont des marioles entre les mains de l’auteur. Les nombreux dialogues, les répliques qui n’en finissent plus, constituent des joutes oratoires à peine déguisées, très emphatiques, où ce sont la thèse et l’antithèse, plutôt que les personnages, qui s’affrontent.

Extrait (C’est le curé qui parle)
Le Canada, s’il veut devenir quelqu'un dans l'histoire, ne peut se passer de religion !... Sans elle, tu le sais, les foyers s'effondrent, les familles croulent, les races deviennent veules, les femmes n'ont plus l'héroïsme de l'enfantement, c'est la débâcle des jouissances... Il faut, au Canada, le respect de l'amour, les foyers saints, la natalité vigoureuse, l'entassement des moralités fécondes !... L'athéisme infailliblement mènerait au Canada sans amour, sans familles, sans enfants, sans mœurs, au Canada des jouisseurs, des mollesses et des prostituées !... Il faut opposer à l'athéisme destructeur des peuples forts une cuirasse imperméable !... L'âme canadienne sera le bouclier de bronze inflexible!... Elle sera faite d'amour, amour des races fraternelles, amour de la liberté, amour du sol, tous prenant leur source en l'amour de Dieu !... Tout autant que nous, les Canadiens français, les Anglais aiment le même Dieu... Va, mon fils, prêcher la croisade patriotique de Dieu contre l'invasion des sectaires malsains. .. On t'appellera le théoricien, le colporteur de songes creux... Mais va ta route, insensible aux sarcasmes et à l'insulte... C'est avec des théories qu'on révolutionne et qu'on réforme... Une théorie mit le paganisme en déroute... Une théorie déchaîna les croisades... Une théorie mit la France en sang... Une théorie donna la liberté britannique au monde... C'est avec une théorie qu'on chassera Dieu, petit à petit, du Canada, si les querelles nous empêchent de veiller... C'est avec une théorie qu'on fera mordre la poussière à l'athéisme, s'il essaye de s'infiltrer dans les artères de la nation canadienne... Va, mon fils, prêcher la théorie de l'âme canadienne !... Les choses mêmes qui la retardent serviront à la rendre nécessaire, inévitable !... Ce que nous appelons le fanatisme des Orangistes et ce qu'ils appellent le fanatisme des Papistes est, en somme, un même amour des croyances du berceau, et nous retrouvons, à la base d'elles, un même Dieu que nous adorons du même amour!... Tu leur diras cela, tu leur diras qu'il faut oublier la haine pour ne songer qu'à l'amour, afin de former la Sainte Ligue contre l'athéisme qui, moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment même où elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrière d'un peuple immortel !... Prêche, le génie pratique anglais fera le reste... Va, mon fils, n’aie peur de personne et de rien, fais aimer ta race par ta noblesse et ton courage, sois vainqueur à force d’éloquence et de clarté! (p. 171-174)

5 mai 2007

La Fugue de Jean Larochelle

H. B. Nadeau, La Fugue de Jean Larochelle, Montréal, Beauchemin, 1928, 121 p.

1901, dans les Cantons-de-l’Est. François Larochelle vient de mourir. Déjà veuf, il laisse derrière lui son fils de cinq ans, Jean. Celui-ci est accueilli comme un don du ciel par son oncle et sa tante, Lucien et Pauline, qui n’ont pas d’enfant. L’enfant est élevé comme un petit roi. Dès son plus jeune âge, il démontre une très grande imagination : tout devient matière à rêverie. Il est littéralement fasciné par la musique. Son père avait tourné le dos à ses origines terriennes, préférant jouer du violon. Ses parents adoptifs, y décelant un atavisme néfaste, essaient tout en douceur de l’en éloigner. Il lui achète quand même un harmonica.

Vers 12 ans, un cousin américain débarque avec son violon : Jean ne le lâche pas d’une semelle. Ce cousin épouse une fille de la paroisse et devient le voisin des Larochelle. Vers 13 ans, Jean quitte l’école. Pour lui, est venu le temps de seconder ses parents adoptifs, qu’il aime beaucoup, dans les travaux de la ferme. Plus ou moins d'accord avec l'avenir qui lui est promis, il consacre ses soirées à la musique. René, un cousin montréalais, vient passer ses vacances chez lui. Les deux se lient d’amitié. Voyant la passion de son cousin pour la musique, il l’incite à venir à Montréal afin de trouver un professeur et d’en faire un métier. Jean, conscient qu’une telle décision ferait beaucoup de peine à ses parents adoptifs, essaie de toutes ses forces de repousser l’idée. Rien n’y fait. Elle s’est ancrée dans sa tête.

Sachant que ses parents ne consentiront jamais, il décide de fuguer. Il laisse une lettre rassurante, sans préciser ses projets. À son arrivée à Montréal (une partie du voyage en bicyclette et une autre en train), il réussit grâce à un agent de police à retrouver la maison de son oncle. De crainte que celui-ci avertisse ses parents, il s’arrange pour faire contact avec son cousin à son insu. René l’aide à trouver un logement et un professeur de musique. Il faut dire que le jeune Jean avait emporté avec lui ses économies.

Ses parents ont tout deviné. Ils engagent un détective amateur, Maurice Auger, et lui confie la mission de veiller sur leur fils, sans le forcer à revenir. Ils veulent que la décision vienne de lui. Auger, se faisant passer pour un campagnard qui doit entrer chez les frères dans une semaine, s’organise pour lier avec lui. Il réussit, sous le couvert d’un vol, à lui retirer son argent. Du même coup, il lui trouve un travail de commissionnaire dans la pharmacie d’un ami complice. Il veut compliquer la vie du jeune homme pour le forcer à rentrer au bercail.

La fugue de Jean Larochelle va durer six semaines. Il suit ses leçons avec beaucoup d’intérêt et est même un peu amoureux de sa jeune professeure. Il travaille l’après-midi et les fins de semaine à la pharmacie. Ses parents sont tenus au courant. Sa logeuse est très maternelle, mais l’ennui le ronge. Au bout de six semaines, un peu malade, n'y tenant plus, il décide de faire un saut chez ses parents pour quelques jours. Sur place, il découvre que son père s’est blessé. Le cœur gros, il se jette dans les bras de ses parents qui lui pardonnent son incartade. Comble de bonheur, il apprend qu’un professeur de violon vient de s’établir dans les environs. Tout est bien qui finit bien. Jean Larochelle deviendra un paysan musicien.

Petite variation sur le thème du déserteur quand même : bien sûr, il va en ville, mais c’est l’art qui est à l’origine de sa désertion. Pour le reste, l’histoire est assez banale. C’est un roman du terroir par le thème, mais on ne va jamais dans les champs, on ne voit pas l'ombre d'une vache ou d'un légume, la nature est peu présente. La terre existe en arrière-plan. Le roman n’est pas très bien écrit. **

Extrait
François Larochelle ayant, en toute saison, donné plus d'heures à sa muse qu'à son travail, se trouva vers la fin de sa vie, aussi dépourvu que la cigale d'imprévoyante mémoire. Il mourut subitement dans sa trente-cinquième année, laissant à son fils unique Jean, déjà orphelin de mère, soixante dollars et un violon.

Après les funérailles, Lucien Larochelle, frère du défunt, prit Jean dans ses bras et d'un geste large, le plaça sur les genoux de sa femme. C'était, sans formes, l'adoption de l'orphelin. Ils montèrent tous trois dans le « part de route » et sortirent bon train du village.

2 mai 2007

Autour de la maison

Michelle LeNormand, Autour de la maison, Montréal, Le Devoir, 1930, 172 pages. Illustrations d’Annette Sénécal de Bellefeuille. (1re édition : 1916)

Le recueil compte une cinquantaine de courts textes, regroupés en quatre parties : La maison, L’automne, Les avents, Printemps. Le fil, malgré le titre de la première partie, est chronologique. LeNormand (née en 1895 à L'Assomption) raconte une année dans sa vie d’enfant, vraisemblablement lorsqu’elle avait 8 ou 9 ans. Ses frères Pierre et Toto, son amie Marie et de nombreux cousins et cousines partageaient ses jeux d’enfant. Avec la famille habitaient Tante Estelle, une bonne du nom de Julie, sans oublier le chien Zoulou. On voit très peu la mère; quant au père, il est pour ainsi dire absent, à croire qu’il est mort. La famille habitait le village; on entrevoit les paysans qui habitaient les rangs. Bien qu’il n’y ait que très peu de considérations sociales, on comprend que la famille est à l’aise.

Disons que le thème principal du recueil, c’est comme il se doit le jeu. À quoi jouaient les enfants au début du siècle dernier? On jouait à tag et aux quatre coins, au cerceau et au p’tit train, on sautait dans le foin ou dans les feuilles mortes selon la saison, on baptisait les poupées et on découpait des petites filles de papier dans des « cahiers de mode », on fabriquait de menus objets avec les graquias, on cueillait les glaçons qui pendaient des toits pour en faire des crayons, on jouait au loup, aux dés et aux moines, à la corde à danser… Il faut dire que l’auteure se décrit comme un « petit garçon manqué », bien décidé à mordre dans la vie. « J’ai hâte, malgré moi, hâte de voir ce qui viendra, après ce qui est déjà venu. » On comprend que les parents étaient très permissifs, ce qui n’était pas toujours le cas à cette époque.

LeNormand, contemporaine du courant « Vieilles choses vieilles gens », donne aussi dans la nostalgie. Elle décrit un monde qui va disparaître, mais très peu dans une perspective historique à la manière des Rivard, Groulx, Bouchard et j’en passe. Elle décrit plutôt la perte de son monde à elle, tout compte fait la fuite de son enfance. Une partie du recueil est consacrée aux lieux immédiats, au « paysage de l’enfance », celui qui nous habite notre vie durant. Il y avait la vieille maison pour leur rappeler que « le bonheur et l’abri », ils le devaient à leurs « aïeux, ceux qui furent bons et chrétiens ». Dans l’arrière-cour, on trouvait un hangar qui abritait la vache, des écuries, la glacière. En face, de l’autre côté de la route, une rivière sinueuse coulait. On se rendait au coeur du village en empruntant le trottoir de bois. Là, les points de repère, c’étaient la maison abandonnée, l’église et le couvent.

Cette enfance choyée, tous ces jeux, tout ce bonheur palpable, c’est charmant sans aucun doute. Pourtant, on reste un peu sur sa faim. Les récits de LeNormand restent bien en deçà de ceux de Gabrielle Roy sur le même thème. Peu de choses s’en dégagent sinon quelques très courtes réflexions sur la joie de vivre, sur l’imaginaire des enfants, sur l’insouciance des premiers âges, sur les premières désillusions, sur la découverte de la mort… ***½

AU MOULIN À VENT

Tout à fait au bout du demi-cercle que formait la rivière avant de disparaître du paysage, on voyait de chez nous la grande roue ailée d'un moulin à vent. Un jour, à la fin de l'automne, nous étions en train de jouer devant la maison, Toto et moi, quand la neige se mit à tomber. C'était un bonheur que nous attendions depuis longtemps! Une joie extraordinaire entra en nous, et je me souviens de cette impression assez indéfinissable, parce que je l'ai ressentie bien des années après, à la première neige. On dirait un tourbillon intérieur de papillons blancs très fous, qui sont nos pensées d'enfants, voltigeant sur tous les plaisirs possibles... Toto me promit de me traîner chaque jour, en courant fort, surtout! et puis, nous allions faire des bonshommes de neige, pelleter, marcher dans les bancs en y enfonçant jusqu'au cou! Nous en étions à admirer la future glace de la rivière quand la tête du moulin à vent attira notre attention. « Si on allait le voir? » me suggéra Toto.
C'était loin, maman ne voudrait pas. Toto prit son air important: « Ben, ça prendra pas cinq minutes, et ... c'est beau un moulin à vent, tu sais. Il y a un homme qui monte dedans, avec un sac de fleur sur la tête. — Vrai? — Eh oui! tu sais, le mien, en fer-blanc ? » Celui de Toto était en effet très intéressant. Il se composait d'un poteau qui soutenait une cabane, ornée d'ailes rouges qui tournaient quand un petit bonhomme, mû par un ressort, grimpait jusqu'à la cabane, recevait sur la tête un sac de plomb et redescendait. Nous partîmes en courant. Nous étions joyeux. La neige tombait fine, légère. La bouche ouverte, nous essayions de saisir au vol les jolis flocons... Nous avions toujours présents à l'esprit les plaisirs de l'hiver qui commençait, et nous pensions surtout au moulin à vent!
Un peu frileux, nous tenant par la main, nous suivions maintenant la route d'un pas modéré. Le jour baissait, le doute me prit : « Es-tu bien sûr, Toto, qu'il y a un homme qui grimpe dans ce moulin-là ? — Mais oui, sans ça la roue ne tournerait pas. Les filles ne connaissent rien! » Le vent souffla un peu fort, les arbres qui bordaient le chemin craquèrent. Je frissonnais. Toto n'était pas trop brave non plus; mais un homme ne doit pas paraître avoir peur! D'ailleurs, nous arrivions et bientôt le moulin nous apparut.
Il se dressait au milieu des grands bras noirs des arbres dépouillés, tout en fer, très haut, sans grâce, effrayant pour des enfants! Il ne ressemblait pas à celui de Toto, et il n'y avait ni sac de fleur, ni homme. A côté, se trouvait une petite maison rouge, hermétiquement close, laide, l'air revêche et triste. Le ciel était devenu gris, presque noir; la neige tombait toujours, nous avions froid. La route était déserte et apeurante avec ses arbres décharnés, son grand moulin bête, son sol où la neige s'épaississait. Nous n'échangeâmes pas nos impressions. La déception fut trop forte, la peur nous tenait déjà, nous éclatâmes en sanglots. Le plaisir était fini. Une bonne femme qui s'en allait faire sa prière du soir à l'église, passa et nous ramena chez nous... Les désillusions que nous éprouvons, petits enfants, s'oublient rarement. Elles laissent en nous leur empreinte. Est-ce depuis mon excursion au moulin à vent? mais j'ai toujours peur des gaietés sans causes définies, des joies excessives, des plaisirs qui de loin m'apparaissent trop beaux. J'ai remarqué que les peines, que les déceptions me viennent quand j'ai trop d'espérances, trop de lumière dans l'esprit !
Je me méfie des moulins à vent dont les roues, de loin, sont des ailes d'argent qui brillent en tournant dans l'air du ciel. J'ai peur de l'éblouissement qui cesse quand on est en face d'une grande manivelle sans charmes, dont l'éloignement faisait la beauté ! Et cela m'apprend à jouir des paysages et de la vie, paisiblement, sans penser que le bonheur serait plus loin, que les joies des autres sont plus complètes et meilleures que les miennes !