29 novembre 2007

La Sève immortelle

Laure Conan, La Sève immortelle, Montréal, L’Action française, 1925, 231 p. (Préface de Thomas Chapais)

Jean Le Gardeur de Tilly, « capitaine de milice incorporé dans les grenadiers », aux côtés de Monsieur de Lévis a été grièvement blessé à la bataille de Sainte-Foy. Il est toujours soigné à l’Hôpital général de Québec. Un jour, on lui présente mademoiselle Thérèse d’Autrée, une Française dont il tombe amoureux. Elle est la fille d’un colonel qui attend que sa femme ait recouvré la santé pour rentrer en France. Le frère de Jean et sa mère habitent toujours Saint-Antoine-de-Tilly. Vit aussi avec eux leur cousine, une dénommée Guillemette, fille de Monsieur de Muy, qui s’est éloignée de Québec quand les obus britanniques ont commencé à pleuvoir sur la ville assiégée. Un soldat britannique (l’armée anglaise tenait garnison au manoir) s’est épris d’elle et dispense ses faveurs à la famille Tilly afin de l’amadouer. Mais cette Guillemette, amoureuse de Jean, est très patriotique et lui résiste.

Un an passe. Montréal a capitulé, et Jean est maintenant presque guéri. Sa mère, ignorant son amour pour Mlle d’Autrée, voudrait qu’il épouse Guillemette. Mais il ne voit que Thérèse d’Autrée… Pour ne pas la perdre, il est prêt à abandonner sa patrie et à la suivre en France. Tout le monde lui fait voir qu’il est en train de trahir, qu’il manque à son devoir. Les événements vont l’amener à modifier son projet. Avant de s’embarquer, Jean, de plus en plus tiraillé entre l’amour et le devoir, se rend à Saint-Antoine pour saluer une dernière fois sa mère et son frère. Or, pendant le voyage, comme il est à peine remis, une blessure de guerre s’ouvre. Il doit donc écarter l’idée de suivre Mlle d’Autrée dans l’immédiat. De toute façon, il en est venu à cette idée, le patriotisme triomphant de l’amour. La mort dans l’âme, Mlle d’Autrée retourne seule dans son pays et meurt bientôt d’une pneumonie. Après une période de deuil, Jean décide de refaire sa vie avec Guillemette, elle qui a refusé le riche Anglais.

Laure Conan était pour ainsi dire mourante quand elle termina ce roman historico-patriotique Rien n’y paraît. Le roman me semble plus vif que ses précédents. Il y a beaucoup de dialogues, mais peu de longs rappels historiques ou de grands discours enflammés, si fréquents dans ce genre d’ouvrage. L’intrigue est très classique, peu surprenante (Les Anciens Canadiens, en plus léger). Le roman saisit un moment clef de notre histoire : après la Conquête, la plupart des nobles quittent la colonie. On perçoit la différence entre les Canadiens de souche et les Métropolitains de passage. On dirait presque que ces derniers éprouvent une haine viscérale de l’Anglais, ce qui n’est pas le cas des Canadiens qui semblent plus conciliants. Le roman est assez critique à l’égard de la mère patrie qui a abandonné la Nouvelle-France sans vraiment combattre.

Extrait de l’ avant-propos de Thomas Chapais
Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour les lecteurs de ce livre de savoir dans quelles conditions il fut écrit. La regrettée Laure Conan en avait conçu l'idée il y a près de trois ans. Son intention était de le soumettre au concours pour le prix de littérature, institué par l'initiative de l'hon. A. David, secrétaire de la province. Elle nous en avait communiqué le plan, qui nous parut plein de promesses. Mais un accident vint la priver de l'usage de sa main droite et la força de suspendre son travail. Il lui fut donc impossible de présenter son œuvre au concours de 1923. Cependant, dès qu'elle le put, elle reprit sa plume. Lentement, le récit se développa. Chapitre par chapitre, le roman vit se tisser sa trame. Les caractères s'accusèrent, les situations se dessinèrent, le problème moral se posa.
Le privilège d'une vieille amitié nous permettait de suivre les progrès du livre. Et nous admirions ce bel exemple d'énergie, donné par une femme de soixante-dix-huit ans, qui, malgré l'âge et la souffrance, poursuivait son labeur et continuait à tracer son sillon. Il y avait toutefois des heures de doute et de lassitude. Et nous nous permettions alors d'amicales instances pour activer l'effort et hâter l'achèvement de l'œuvre. Quinze jours avant le terme fixé pour la clôture du concours, le dernier chapitre seul restait à écrire. Mais un message inquiétant vint nous informer que Laure Conan était très sérieusement malade. Accouru auprès d'elle, nous apprîmes que les médecins déclaraient une opération inévitable. A la douleur éprouvée par les parents et les amis se joignait un très vif regret. Qu'allait-il advenir de l'œuvre inachevée, qui promettait d'ajouter un brillant fleuron aux lettres canadiennes ? Il était sans doute permis d'espérer une issue heureuse. Mais dans le cas contraire ?... Consultés, les hommes de l'art affirmèrent que la malade pouvait, sans aggraver son état, écrire quelques pages. Elle eut ce rare courage moral. Malgré son angoisse et sa souffrance, elle commanda à son imagination et à sa pensée, et, dans le lit où elle était clouée, elle écrivit ce chapitre final, où le drame intime auquel elle nous a fait assister s'achève par la victoire de la fidélité à la France nouvelle fondée par les aïeux sur les rives du Saint-Laurent. Cela fait, et ses dispositions suprêmes étant prises, elle se confia avec une résignation admirable à la volonté de Dieu. Quelques jours plus tard, elle n'était plus. […] Québec, 20 avril 1925.

Lire le roman :
La Sève immortelle

Laure Conan sur Laurentiana
L'Oublié
À l'oeuvre et à l'épreuve

La Sève immortelle
Angéline de Montbrun

26 novembre 2007

L'Appel de la race

Lionel Groulx, L’Appel de la race, Montréal, L’Action française, 1922, 278 p. (sous le pseudonyme d'Alonié de Lettres [compagnon de Dollard])

Jules de Lantagnac a renoncé à sa nationalité française, a épousé une Canadienne anglaise anglicane convertie au catholicisme, qui lui a donné quatre enfants. Il est devenu un avocat renommé, aux services des grandes compagnies anglaises. La famille habite Ottawa et s'est intégrée à la communauté anglophone. Âgé de 43 ans, Lantagnac vit une crise d’identité : l’appel de la « race » menace l’équilibre qu’il s’est donné. Il faut dire que l’Ontario est secouée par l’affaire des écoles françaises.

Lantagnac a pris l’habitude de rencontrer le père Fabien. Celui-ci l’incite à se replonger dans la culture française : Lantagnac redécouvre l’esprit français. « Il reprenait contact avec un ordre, une clarté, une distinction spirituelle qui l’enchantait. »

Toujours conseillé par le père Fabien, il décide de renouer avec ce qu’il lui reste de famille. Seul, il se rend à Saint-Michel de Vaudreuil pour revoir la ferme familiale et sa parenté qu’il n'a pas vues depuis 23 ans! Ses père et mère sont décédés. Il est bien accueilli, malgré sa « trahison », et il découvre un milieu évolué. Gagné par l’appel de la race, il fait le pari de redonner à ses quatre enfants la nationalité canadienne-française.

De retour chez lui, il entreprend de les convertir, sans trop en parler à femme, Maud Fletcher (anglicane convertie au catholicisme, je le rappelle, et à qui il a promis fidélité éternelle contre ce sacrifice). Deux de ses enfants répondent bien (Wolfred et Viginia), mais les deux autres (Nellie et William) se rebellent et se rallient à leur mère.

Il découvre qu’un fossé a toujours subsisté entre sa femme et lui et il accuse la différence ethnique : « La disparité de race entre époux limite l’intimité. » (p. 60)

Le divorce va se faire en deux temps. D’abord, il décide de se faire élire député indépendant du comté de Russell, ce qui est fait sans opposition politique (sinon celle de la famille Fletcher). Il travaille fort, étudie ses dossiers et rapidement gagne beaucoup d’autorité au parlement. Du même souffle, il prend de plus en plus ses distances face à la société anglaise, ce qui fâche sa femme et le clan Fletcher. Le deuxième moment survient le 11 mai 1916 : le parlement fédéral doit débattre une motion d’Ernest Lapointe, incitant le gouvernement de l’Ontario à revoir son règlement concernant les écoles françaises. Devenu important, tout le monde s’attend à ce qu’il prononce un discours. Plusieurs (dont le clan Fletcher) l’incitent à se taire. On met beaucoup de pression sur lui : on lui offre un poste de sénateur, on l'avertit qu'il perdra une partie importante de ses revenus de source anglophone (et on le fait), sa femme le menace de divorce. Partagé entre son devoir national et son devoir familial, il penche pour sauver sa famille, même si le père Fabien intervient et lui rappelle son devoir national. Durant le débat, à la dernière minute, incapable de se contenir, il prononce un discours véhément.

Sa femme, Nellie et William le quittent. Sa fille Virginia entre chez les religieuses, fidèles à son père et à la religion. Son fils ainé, devenu André de Lantignac, de retour de Montréal, après un long cheminement, se convertit à la cause.

L'édition de 1943
Critique
Je ne suis pas un spécialiste de Groulx, beaucoup s’en faut. Je n’ai lu que ses fictions. Comme tout le monde le sait, L’Appel de la race fut – et est – un roman très controversé. Des thèses ont été écrites sur le sujet. Je vais donc m’avancer sur ce terrain miné avec une prudence de Sioux.

Le mot « race » revient souvent dans le vocabulaire de Groulx (
lui-même a admis l’avoir trop employé), ce qui étonne le lecteur contemporain. Il faut faire attention toutefois. Le mot avait une tout autre acception dans les années 1920. Tout le monde l’employait. Je pense qu’on peut dire que plusieurs l’utilisaient dans le sens de « peuple », « ethnie », bref qu’il définissait une communauté culturelle. Groulx nous fournit sa définition dans le roman : «L'autre jour, j'ai longuement médité une définition de la race que j'avais recueillie dans un de mes ouvrages favoris. "La race", c'est "un équilibre durable, éprouvé, de qualité morales et d'habitudes physiques, qu'un apport hétérogène et massif risquerait de rompre" » (p. 111). Que sont ces « habitudes physiques » ? Des façons de faire?

Aux yeux du lecteur contemporain, - et à mes yeux - il va de soi que Groulx flirte avec des idées controversées, difficiles, et que parfois il franchit la ligne de l’inacceptable. Déjà il laisse planer l’idée que certaines « races » sont supérieures, entre autres la française et l’anglaise, comme le personnage principal le dit à sa femme : « — Que me parlez-vous de race supérieure et de race inférieure? dit Lantagnac. Je crois encore à la supériorité de la vôtre; en plus je crois aussi à la supériorité de la mienne; mais je les crois différentes, voilà tout. » Et il ajoute que les Anglais sont supérieurs dans le domaine matériel et les Français, dans le domaine spirituel, idée assez banale dans la littérature canadienne-française.

À la page 109, Groulx emploie l’expression « mélange de sang ». Parlant des « nationalités en lutte pour leur vie que les classes supérieures trahissent », Groulx dit qu’elles finissent par accepter « les mariages, le mélange des sangs : ce qui est leur déchéance et leur fin ». Ici, quant à moi, on vient de franchir la ligne. Il la franchit aussi lorsqu’il expose les idées de
Gustave Le Bon. Groulx se lance dans la psychologie des races qui se reflète sur la physionomie. Je m’arrête ici et vous laisse juger par vous-même :

Extrait
Lantagnac n'avait suivi que de loin l'éducation de ses fils et de ses filles. Chez eux il connaissait le fond, les qualités du tempérament; peu ou point la forme de l'esprit. Leurs succès l'ayant toujours rassuré sur leur dose d'intelligence, il s'était abstenu de pousser plus loin son enquête. Et maintenant voici qu'il découvrait chez deux surtout de ses élèves, il ne savait trop quelle imprécision maladive, quel désordre de la pensée, quelle incohérence de la personnalité intellectuelle : une sorte d'impuissance à suivre jusqu'au bout un raisonnement droit, à concentrer des impressions diverses, des idées légèrement complexes autour d'un point central. Il y avait en eux comme deux âmes, deux esprits en lutte et qui dominaient tour à tour. Le plus étrange c'est que ce dualisme mental se manifestait surtout en William et en Nellie, les deux en qui s'affichait dominant, le type bien caractérisé de la race des Fletcher. Tandis que Wolfred et Virginia accusaient presque exclusivement des traits de race française : les traits fins et bronzés des Lantagnac, l'équilibre de la conformation physique, en revanche l'aînée des filles et le cadet des fils, tous deux de chevelure cl, de teint blonds, plutôt élancés, quelque peu filiformes, reproduisaient une ressemblance frappante avec leur mère.
— Une fois de plus les formes intérieures de la vie, les modalités de l'âme auraient donc façonné, sculpté l'enveloppe charnelle, se disait le pauvre père.
Dans le temps, Lantagnac s'en souvenait, sa découverte sur la complexion mentale de ses enfants l'avait atterré. Involontairement il s'était rappelé un mot de Barrès : « Le sang des races reste identique à travers les siècles! » Et le malheureux père se surprenait à ruminer souvent cette pénible réflexion :
— Mais il serait donc vrai le désordre cérébral, le dédoublement psychologique des races mêlées!
Il se rappelait aussi une parole terrible du Père Fabien, un jour que tous deux discutaient le problème des mariages mixtes :
— Qui sait, avait dit le Père, avec une franchise plutôt rude, qui sait si notre ancienne noblesse canadienne n'a pas dû sa déchéance au mélange des sangs qu'elle a trop facilement accepté, trop souvent recherché? Certes, un psychologue eût trouvé le plus vif intérêt à observer leurs descendants. Ne vous paraît-il pas, mon ami, qu'il y a quelque chose de trouble, de follement anarchique, dans le passé de ces vieilles familles? Comment expliquez-vous le délire, le vertige avec lequel trop souvent les rejetons de ces nobles se sont jetés dans le déshonneur et dans la ruine?
Ce jour-là, Lantagnac, fortement impressionné par l'accent énergique du religieux, par la vérité implacable qui jaillissait de sa parole, n'avait pu trouver un seul mot à répondre. Du reste, le Père Fabien lui avait glissé dans sa poche un petit volume en lui disant :
— Vous savez, je ne gobe pas plus qu'il ne faut ce docteur Le Bon. Mais un de ces jours, Lantagnac, quand vous aurez une minute à vous, lisez attentivement, je vous prie, les pages dont le coin est replié. Pour une fois, je crois que le pernicieux docteur a parlé d'or. Il n'a fait, du reste, que résumer les conclusions actuelles de l’ethnologie.
Ces pages qu'il avait lues dans le temps et qui l'avaient laissé si amèrement songeur, il veut les relire, maintenant que ses propres observations lui en révèlent la pénible vérité. Un soir donc, Lantagnac prend dans sa bibliothèque le minuscule volume du Dr Gustave Le Bon qui a pour titre : Lois psychologiques de l'évolution des peuples, et il lit aux pages 59, 60, 61, ces passages marqués au crayon rouge :
« Les croisements peuvent être un élément de progrès entre des races supérieures, assez voisines telles que les Anglais et les Allemands d'Amérique. Ils constituent toujours un élément de dégénérescence quand ces races, même supérieures, sont trop différentes. »
« Croiser deux peuples, c'est changer du même coup aussi bien leur constitution physique que leur constitution mentale... Les caractères ainsi créés restent au début très flottants et très faibles. Il faut toujours de longues accumulations héréditaires pour les fixer. Le premier effet des croisements entre des races différentes est de détruire l'âme de ces races, c'est-à-dire cet ensemble d'idées et de sentiments communs qui font la force des peuples et sans lesquels il n'y a ni nation ni patrie... C'est donc avec raison que tous les peuples arrivés à un haut degré de civilisation ont soigneusement évité de se mêler à des étrangers. » (p. 68-71)

Lionel Groulx sur Laurentiana

23 novembre 2007

Ce que disait la flamme

Hector Bernier, Ce que disait la flamme, Québec, L’Événement, 1913, 451 pages.

Jean Fontaine, fils d’un riche industriel de Québec, vient de terminer sa médecine. Épris d’idéal, il rêve de faire œuvre patriotique, d’œuvrer auprès des classes populaires. Il se désole du fait que sa sœur Yvonne, dont il est si près, s'est éprise d’un dandy prétentieux et superficiel.

Un soir, comme son père est absent, il reçoit à sa place la fille d’un de ses ouvriers, Lucille Bertrand. Elle est venue demander un congé pour son père très malade. Séduit par la jeune fille, Jean lui promet de rendre visite au malade, ce qu’il fait quelques jours plus tard.

Entre-temps, il essaie de communiquer sa flamme nationaliste à sa sœur et à son père. Il avertit celle-ci qu’elle court au malheur si elle épouse son dandy. « L’homme qui ne peut aimer sa race n’aura jamais au cœur les autres grands amours… Comme ceux-ci, l'amour de la race est un besoin de pitié souveraine et de dévouement... J'ai bien peur que Lucien, railleur intarissable des traditions canadiennes-françaises, ne te rende malheureuse. Comment peut-il aimer vraiment, l'homme qui renie l'amour?», lui dit-il bien sentencieusement. Et voici le rêve qu’il essaie de faire partager à son père : « Il faut que ton or serve à ta race!... il faudrait organiser un vaste élan de la race! Oui, mon père, une coalition des fortunes canadiennes-françaises pour vivifier la sympathie, l'union entre les classes... Comme il y a des sociétés pour le bien réciproque de leurs membres, j'ai la vision de sociétés qui prodigueraient à notre race la force et l'amour... Ce n'est pas de l'utopie, c'est de l'action, par le dévouement, par la convergence des initiatives et des cœurs...On s'efforcerait de mieux connaître l'ouvrier, le campagnard, on finirait par les aimer... On multiplierait les moyens d'exterminer la pauvreté, de mettre les vices en déroute. Graduellement, l'envie cesserait de ronger les humbles, l'arrogance tomberait des fronts plus élevés... Un flot d'amour emporterait la race vers l'avenir… »

Quant à lui, après bien des réticences, conscient des remous que sa décision créera dans son milieu, il se décide à laisser parler ses sentiments et se lance à la conquête de la jeune fille du milieu ouvrier. Or, il se trouve que le père de celle-ci est un ancien associé de son père, alors que les deux hommes étaient jeunes. Leur association s’était mal terminée.

Sa sœur se marie et est malheureuse : son mari est un parfait insignifiant, jouisseur, fat, querelleur. Quant à Jean, il se coupe de sa famille et épouse Lucile. Ce faisant, il renonce à son grand rêve d’ouvrir un laboratoire et de devenir une personnalité connue qui ferait honneur à sa « race ». Il pratique la médecine dans le milieu ouvrier et contribue ainsi à rallumer la flamme nationale chez les démunis.

Le roman se termine ainsi : le père, veuf depuis longtemps, est seul avec sa fille malheureuse en ménage. Tous les deux se sentent de plus en plus touchés par la flamme patriotique. « Tous deux ainsi se laissent pénétrer par l'éloquence de la flamme. Elle ne se lasse pas de rire et de chanter, la flamme allègre et bonne. Elle est large, elle est forte, elle verse des lueurs de rêve, de mystère et de clarté profonde. Comme elle est ancienne, la flamme canadienne-française, comme elle vibre de puissance et d'héroïsme! Sur les plaines d'Abraham, elle veille, elle est plus grande, elle est plus radieuse, parce que l'âme des braves l'attise, parce qu'elle est immortelle. »

Assommant! C’est long, c’est long, ça n’en finit plus. Les spécialistes s’entendent pour dire que le roman psychologique commence avec Angéline de Montbrun, puis qu’il faut attendre les années 1940 avant que le genre revienne en force. C'est qu’ils n’ont pas lu Ce que disait la flamme. L’analyse psychologique fait au moins les trois quarts du roman, sinon plus. Par exemple, entre le moment où Jean Fontaine est annoncé à la demeure des Bertrand et le moment où il salue Lucile, il s’est écoulé 12 pages! Parfois, entre deux répliques : 3 ou 4 pages! Bref, le roman compte 450 pages bien tassées alors que 150 auraient suffi.

Roman à thèse détestable. Et la thèse ne peut être plus simple : pour le Canadien français, seule la voie patriotique existe. Et l’auteur ne cesse de nous marteler la même idée : la race, la race, la race… Bien entendu, il utilise le mot comme on le faisait au début du siècle, dans le sens de « peuple ». C’est inférieur à son premier roman, Au large de l’écueil. **


Extrait

…il faut que notre race veille et se défende contre elle-même. Les races fières d'elles-mêmes seules ont le droit de vivre... Nous sommes nous-mêmes: le serons-nous toujours ? A doses subtiles, le génie anglais s'infiltre... les Anglais ne crient pas, ils ne se vantent pas, ils sourient à nos querelles, à nos haines, à notre destruction les uns par les autres. Sûrs d'eux-mêmes, ils attendent... Si notre indolence continue, nous sommes perdus. Je ne vois du salut qu'en la renaissance de l'orgueil national et qu'en sa vitalité! Orgueil de nos traditions, orgueil de notre histoire, orgueil de notre survivance, orgueil de notre mission canadienne!... Je n'ai pas de haine contre les Anglais, je les admire et je crois en eux, mais j'ai l'amour de ma race et je crois en elle!... Il est fort bon d'insister auprès des Anglais pour la plénitude de nos droits, mais ne faudrait-il pas surtout lancer nos forces au cœur de la race, pour le nourrir, le fortifier, l'élargir, le faire battre hautement!... Accumulons de la valeur, de l'intelligence, de la noblesse, de la foi, de la beauté, soyons une race qui mérite d'être canadienne! L'admiration, entre les races comme entre les individus, fait éclore l'amour... Les préjugés, restes de barbarie lugubre en un siècle affamé de lumière, il faut qu'ils meurent! Et c'est l'amour qui les tuera! Et c'est l'amour qui nous sauvera par les Anglais eux-mêmes! Nous n'avons, pour les attendrir, que nos cœurs français de Canadiens! Hélas, ils ne veulent pas les laisser battre sur leurs cœurs anglais de Canadiens!... Oh! le jour où certains d'entre eux, nos défenseurs auprès de leurs frères, trouveront enfin les mots qui balayent les haines! Ces défenseurs, nous les aurons, si nous en sommes dignes! Vingt siècles de christianisme seront-ils impuissants à faire jaillir un peuple de frères en Dieu?... Les Anglais n'étrangleront pas une race dont la voix chante avec extase leurs fleuves et leurs montagnes, parce que l'âme du Canada lui-même en serait déchirée! Ils n'éteindront pas une race dont le cerveau inonde leur patrie de clartés sublimes, parce qu'elle en serait elle-même obscurcie. Ils ne tariront pas le sang d'une race qui, à travers les veines de leur Canada, roulera de la puissance et de l'immortalité, lorsqu'ils auront peur d'entendre un long sanglot fraternel! Ils ne frapperont pas au cœur une race dont le Canada vivra au point de n'en pouvoir être affaibli sans beaucoup en mourir!... (p. 250-252)

Joseph-Hector Bernier
Né le 12 juillet 1886 à Saint-Michel de Bellechasse où son père, Camille Bernier, était pilote sur le Saint-Laurent, Hector Bernier devint avocat. Passionné de littérature, il participa activement au premier congrès de la langue française à Québec, en 1912, dont il fut un des secrétaires et il a écrit et publié coup sur coup, deux romans à cette époque : Au large de l'écueil et Ce que disait la flamme. Il est décédé en 1947. (Madeleine Ducrocq-Poirier, Le Roman canadien de langue française)

21 novembre 2007

Jules-Paul Tardivel

Voici ce qu'on dit de Tardivel dans le Précis d'histoire littéraire (1928) des Soeurs de Sainte-Anne.


19 novembre 2007

Pour la patrie

Jules-Paul Tardivel, Pour la patrie, Montréal, Cadieux et Derome, 1895, 451 pages.

On est en 1945. Le roman s’ouvre sur un groupe de mystérieux personnages qui semblent s’adonner à un culte satanique. En fait, c’est une réunion de la « Ligue du Progrès de la Province de Québec ». Son but : « déraciner du sol canadien la croix des prêtres, emblème de la superstition, étendard de la tyrannie ». Pour y parvenir, cette ligue a choisi la voie politique.

Comme l’autonomie vient d’être rendue au Canada, celui-ci doit se donner une nouvelle constitution. Trois visions s’affrontent : le parti conservateur de Sir Henry Marwood prône le statu quo; les unionistes favorisent l’Union législative; enfin, les séparatistes menés par le Joseph Lamirande demandent la séparation des provinces (voir l’extrait).

Ce sont les conservateurs qui sont au pouvoir. Par contre, Marwood, l’une des têtes dirigeantes de la société secrète dont j’ai parlé au début, est en quelque sorte un premier ministre fantoche, puisque qu’il suit au pied et à la lettre les ordres d’Aristide Montarval, le grand chef de la Ligue. Pour effacer du paysage canadien la religion catholique, la Ligue considère qu’il faut noyer les Canadiens Français dans une mer anglophone, dans un pays où le pouvoir sera centralisé à Ottawa, donc voter pour l’Union législative.

La Ligue a mis au point la stratégie suivante : le premier ministre conservateur, pour ne pas apeurer les Canadiens français, dont certains ministres qui forment son cabinet, fera semblant de défendre le statu quo. Mais il présentera une constitution qui ne sera qu’une réplique de l’Union législative. Par ailleurs, pour être sûr que le Canada anglais l’appuiera, il a dévoyé un journaliste canadien-français, ancien compagnon d’armes de Lamirande, lui demandant d’écrire des articles anglophobes de nature à monter les Anglais contre les Canadiens français.

Tout irait pour le mieux pour la Ligue si ce n’était du secrétaire qui, pris de remords, décide de se convertir. Il aura juste le temps de remettre à l’Archevêque de Montréal les papiers compromettants de la ligue avant d’être assassiné. Pour empêcher l’Évêque de divulguer ses plans, la Ligue envoie une série de lettres anonymes promettant de tuer tous les prêtres. Le prélat décide de se taire.

Ici, il faut revenir au héros de ce roman, Joseph Lamirande, le chef indépendantiste. Ses ennemis de la Ligue ont tenté de l’empoisonner, se sont trompés de cible et c'est sa femme qui est morte. En outre, il faut dire que de temps à autre Lamirande communique avec le monde spirituel. Devant la mort de sa femme, Saint-Joseph lui a offert le suprême dilemme : choisir entre la vie de celle-ci et la patrie. De concert avec son épouse, il a choisi la patrie. Plus tard dans l’histoire, une scène assez semblable se reproduit avec sa fille unique : encore une fois, il choisit la patrie.

Le tout se termine ainsi : Houghton, un unioniste intègre, malheureusement athée, accompagne Lamirande au chevet de sa fille morte. Celle-ci revient momentanément à la vie avant de retourner vers Dieu. Témoin de ce miracle, Houghton se convertit et décide de voter contre le projet de statu quo (qui n’est que l’Union législative déguisée) du parti conservateur, ce qui assure la mort de cette politique. Finalement, les manigances de Sir Marwood sont révélées au grand public et le Canada vote pour la séparation des provinces. Le Québec est donc indépendant. Quant à Montarval, après avoir invoqué le diable une dernière fois, il se suicide. Lamirande, à qui on offre la tête du parti séparatiste, se retire dans un monastère en France.

Je n’ai jamais lu, bien entendu, un tel mélange de religion et de politique dans un roman. Je pense qu’il faut regarder le tout d’un œil amusé. Même si cela se trouve encore dans notre monde contemporain… Tout se passe comme si Dieu n’avait que les petites luttes constitutionnelles canadiennes dans son lorgnon, qu’il se tenait continuellement sur la brèche, prêt à intervenir en faveur de son peuple élu, le Canada français. Lamirande se comporte comme un messie prêt à sacrifier, lui, les siens et ses ambitions, pour sauver son peuple. Le roman témoigne bien de l'ultramontanisme et du messianisme d'une certaine élite canadienne-française au XIXe siècle.

L’introduction est aussi intéressante. Il va sans dire que Tardivel s’excuse d’écrire un roman, cette « invention diabolique », « forgée par Satan lui-même pour la destruction du genre humain ». C’est donc à son corps défendant qu’il s’empare des « machines de guerre de l’ennemi ». Par ailleurs, il admet d’emblée qu’il est incapable « d’offrir au public une œuvre littéraire délicatement ciselée ». Sur ce, ce n’est pas moi qui le contredirai. On tient ici un roman où la défense d'une thèse est plus importante que tout le reste. Ceci étant dit, au-delà des aspects esthétiques, si on veut seulement considérer ce roman comme un objet de curiosité, on y trouvera son compte. C’est quand même intéressant de voir un personnage du XIXe siècle essayer de prévoir l’évolution constitutionnelle du Canada.

Extrait

Trois voies s'ouvrent devant nous : le statu quo, l'union législative et la séparation. Un mot d'explication sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le statu quo, la transition se ferait à peu près sans secousse. Nous resterions avec notre constitution fédérative, notre gouvernement central et nos administrations provinciales. Le gouverneur-général, au lieu d'être nommé par l'Angleterre, serait élu par nous, voilà toute la différence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir à Ottawa, est favorable au statu quo. Ce parti se compose des modérés. […]
Dans toutes les provinces il y a des partisans de l’union législative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancés, les francs-maçons notoires, les ennemis déclarés de l'Église et de l'élément canadien-français. Dans la province de Québec ce groupe est très actif. A sa tête est un journaliste nommé Ducoudray, directeur de la Libre-Pensée, de Montréal. Il va sans dire que les unionistes cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent l’union législative ostensiblement pour obtenir plus d'économie dans l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour personne que leur véritable but est l'anéantissement de la religion catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prêts à .sacrifier l'élément français, principal appui de l'Église en ce pays. […]
Le troisième groupe est celui des séparatistes. M. Lamirande, que vous avez vu tout à l'heure, en est le chef […]. Nous trouvons que le moment est favorable pour ériger le Canada français en État séparé et indépendant. Notre position géographique, nos ressources naturelles, l'homogénéité de notre population nous permettent d'aspirer à ce rang parmi les nations de la terre. La Confédération actuelle offre peut-être quelques avantages matériels ; mais au point de vue religieux et national elle est remplie de dangers pour nous ; car les sectes ne manqueront pas de la faire dégénérer en union législative, moins le nom. D'ailleurs, les principaux avantages matériels qui découlent de la Confédération pourraient s'obtenir également par une simple union postale et douanière. Notre projet, dans la province de Québec, a l'appui des catholiques militants non aveuglés par l'esprit de parti. Le clergé, généralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut ce qu'il pense, car depuis longtemps le prêtre, chez nous, n'a pas le droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette idée de séparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez nombreux qui est très hostile à l'union législative et qui préférerait la séparation au projet des radicaux. Ce groupe se compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de protestants non fanatisés. Il a pour cri de ralliement : Pas d'Irlande, pas de Pologne en Amérique ! Il ne veut pas que le Canada français soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intègre, honorable et rempli de respect pour l'Église, de sympathie pour l'élément français. (p. 76-79)

17 novembre 2007

Jeanne la fileuse

Honoré Beaugrand, Jeanne la fileuseFall River, Fiske and Munroe, 1878, 301 pages. Ce roman a aussi été publié en 1888 aux éditions de La Patrie.

Beaugrand raconte l’histoire de deux familles : les Montépel et les Girard. En 1837, la famille Montépel a pris parti pour l’occupant britannique. Les Girard, qui se sont engagés du côté des patriotes et ont été dénoncés par les Montépel.

L’action proprement dite du roman débute en 1875. Aujourd’hui, les Montépel sont riches. Ils ont toujours les mêmes idées politiques. Mais leur fils unique, Pierre, est indépendant et ne partage pas les idées du père. Les Girard sont pauvres. Jules et Jeanne, leurs deux enfants, s’engagent à faire les récoltes chez Montépel, sans savoir qu’il est leur ennemi héréditaire, et deviennent amis de Pierre. Plus encore celui-ci s’éprend de Jeanne. Lui aussi ignore les événements de 37 et la trahison de son père. Pierre demande la main de Jeanne. Le vieux Girard, très malade, accepte. Montépel, père, refuse.

Pierre, désireux de gagner son indépendance et d’épouser Jeanne, part pour les chantiers avec son futur beau-frère. Ils abandonnent Jeanne et son père malade, qui meurt. Jeanne se trouve seule et n’a plus d’argent. Elle se joint à la famille Dupuis qui part pour Fall River, Mass. Elle travaille dans une filature. Les deux compères finissent par revenir des chantiers. Durant leur voyage aux États-Unis pour retrouver Jeanne, ils apprennent que la filature a brûlé, que beaucoup d’ouvriers ont péri. Jeanne a été blessée.

Les parents Montépel, abandonnés par leur fils, doivent revoir leurs positions. Ils acceptent qu'il épouse Jeanne. Pierre et Jeanne rentrent au Canada et Pierre reprend la ferme. Quant à Jules, il épouse la fille du bienfaiteur de Jeanne et s’installe aux États-Unis.

Éditions La Patrie, 1888
Quant à moi, ce roman est l’un des meilleurs du XIXe siècle. Notre histoire littéraire ne l’a pas retenu (Camille Roy, Samuel Baillargeon, Bessette, Geslin et Parent ne le mentionnent même pas) parce qu’il allait à l’encontre de la politique officielle qui visait à contrer l’émigration en faisant appel au patriotisme sinon à la religion. Beaugrand était d’accord qu’il fallait contrer l’émigration, mais il déplorait le moyen utilisé. Pour lui, il fallait s’attaquer au vrai problème: les Canadiens français étaient pauvres et on devait leur donner un moyen de gagner dignement leur vie. Beaugrand, un globe trotter dont la vie est déjà un roman, a vécu à Fall River. Il y a même fondé un journal. Il essaie de montrer que les ouvriers aux États-Unis s’en sortent bien, du moins mieux que les paysans canadiens-français. Sans doute espérait-il qu’on développe l’industrie, qu’il puisse y avoir d’autres débouchés que l’agriculture pour les Canadiens français. C’est un roman à thèse (voir les extraits) qui a le mérite de proposer une vision différente. Pour expliquer le silence autour de Beaugrand, il faut aussi dire qu’il était un franc-maçon déclaré. ***½


Extraits
« Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et l'émigration a continué son œuvre de dépeuplement. On prétend que plus de cinq cent mille Canadiens français habitent aujourd'hui les États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence de la nationalité française dans la nouvelle confédération. » (p. 165)

« L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis, parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil. » (p. 173)

« Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette de vivre sans demander l'aumône. » (p. 202)

13 novembre 2007

Les Opiniâtres

Léo-Paul Desrosiers, Les Opiniâtres, Fides, coll. du Nénuphar, 1954, 198 p. (1re édition : 1941)

St-Malo, 164… Pierre de Rencontre, orphelin de père, au début de la vingtaine, vit avec sa mère et son grand-père. Il ne s’entend guère avec celui-ci. Il a aussi une petite copine, Ysabau, qui s’amuse à ses dépens, du moins le croit-il. Il décide donc de s’embarquer pour la Nouvelle-France.

Il choisit de s’installer à l’avant-poste de la colonie, dans la région de Trois-Rivières (fondée en 1634). Après un temps de réflexion, un grand rêve se forme en lui : défricher une terre et ériger un domaine. Initié au dur travail de colon, il s’attaque à la forêt, se construit une cabane et entreprend de réaliser son rêver. Il ne fait que travailler. Or, une menace guette : les Iroquois, qui ne craignent guère les Français, depuis que les Hollandais de Manhatte leur fournissent des armes, sont en train de détruire la huronnie et les autres tribus alliées des Français. Leur but ultime : chasser les Européens de la vallée du Saint-Laurent. Ils mènent une guerre d’usure, assassinant un colon ici et là et, surtout, ils appliquent à leurs prisonniers de si cruelles tortures qu'ils terrorisent tout le monde. Pierre doit toujours être sur ses gardes, prompt à retrouver l’abri du fort à la moindre alarme, en attendant que la France envoie des renforts pour mâter les Iroquois.

Trois ans passent ainsi et un jour, Ysabau, qui n’a pas oublié son Pierre, vient le rejoindre. C’est le grand amour. Les deux ont des enfants. Les Iroquois continuent leur travail de sape. Un jour, Pierre est pris en embuscade et sauvé grâce à Ysabau, mais leur début de défrichement est brûlé et leur bétail, abattu. Ils ne se découragent pas pour autant et continuent. Ils ont d’autres enfants. Ils passent quelques années à l’abri du fort et, quand la situation se calme, ils reprennent le défrichement, là où ils l’ont laissé.

Leur fils François a maintenant 16 ans et est devenu un véritable trappeur. (Contrairement à la première génération, il ne craint pas la forêt, car il peut vivre à l’indienne). Une jeune fille est enlevée et François se rend dans le camp ennemi et la sauve. Par contre, il demeure prisonnier, est torturé, condamné à mort, mais sauvé in extremis par une vieille Algonkienne que ses parents avaient recueillie. Il reste quand même handicapé.

Un jour survient l’horreur : Pierre, Ysabau, François sont surpris par une bande d’Iroquois. François et un jeune frère sont tués ; Isabeau est gravement blessée et transportée à l’Hôtel-Dieu de Québec où elle guérit lentement.

Et le roman se termine ainsi : le régiment Carignan-Sallières (1665), si longtemps attendu, se présente devant le port de Québec. La colonie est sauvée.

Le roman est très manichéiste. Les Iroquois sont des monstres horribles alors que les Français sont tous des modèles de vertu. On assiste à la naissance du nomade canadien-français : les jeunes de la deuxième génération n’ont pas pu s’attacher à la terre à cause de la menace iroquoise et de l’instabilité qu'elle a engendrée, selon l’auteur. Qu'à cela ne tienne, ils sont devenus les premiers coureurs des bois. Le début est lent, très documentaire, mais ensuite le roman devient très vivant.

Extrait

Comme au premier jour, il voulait monter sur le haut du Cap, au-dessus du palais du Gouverneur et des casernes, voir s'étendre lointainement le continent sauvage et inculte. Il se souvenait de son premier regard sur ce paysage qui dégage tant de majesté par son fleuve, ses montagnes, ses terres en amphithéâtre, sa forêt centenaire, et là-bas, à droite, ses falaises et l'étendue plate des terres forestières.
Il se rappela les unes après les autres les heures qu'il avait vécues depuis bientôt trente ans qu'il habitait la colonie : heures de fièvre, de labeur et d'espérances ; heures d'inquiétudes et de dangers ; heures de renoncement, de douleur, de deuils. Au travail, il oubliait; mais lorsqu'il était ainsi désœuvré, tout ce passé lui faisait mal.
Bilan qui ne se pouvait supporter en effet : deux fils morts en même temps ; Ysabau si dangereusement blessée, tellement affectée par ses deuils, qu'elle semblait ressurgir de l'autre monde ; sa maison, ses bâtiments, son bois de construction de nouveau en cendres ; ses troupeaux détruits ; son modeste fonds encore en friche, ses instruments aratoires brûlés. En sept ans, la colonie n'avait pas connu une journée de paix. Des massacres avaient eu lieu à Ville-Marie, il y a quelques jours à peine. Le bac qui circulait des Trois-Rivières à Québec était armé en guerre, des pierriers aux quatre coins. Toujours des négociations interrompues par des combats. Deux milliers de Sauvages grignotaient et moquaient la population terrorisée.
Pierre observait l'allongement plat des terres. Il pensait de même que tous les Français qui, depuis près de soixante ans, avaient habité la colonie. « Nous devons garder ce pays, se disait-il ; il contient le fleuve, avenue perçant la contrée jusqu'au cœur ; au bout de ce couloir, de chaque côté jusqu'à des lointains qui défient l'imagination, des biens stables attendent : forêts sans bornage, vallées et plaines, pêche, chasse et pelleteries ; là gît non pas une province, ni un empire, mais un continent ; tout Français s'y taillerait un domaine et il resterait encore de l'étoffe ».
Pour des raisons nombreuses, l'imagination de la France lointaine n'avait pas encore embrassé cet ample spectacle.
Mais ici, pourtant, protégée par les avant-postes, la colonisation avait fleuri. De ce sommet s'entrevoyaient, sur les côtes de Beauport, de Beaupré et dans l'île d'Orléans, de nombreux et larges défrichés. Comme des grains de chapelet, des maisons se succédaient en bordure du bois, blanches sous le soleil. En cette limpidité de l'air, Pierre regardait des bœufs aller et venir dans les guérets. Les fermes s'agrandissaient comme auraient dû faire celles des Trois-Rivières et de Ville-Marie. (p. 193-194)

Œuvres de Desrosiers sur Laurentiana
Âmes et paysages
Nord-Sud
Le Livre des mystères
Les Engagés du Grand Portage
Les Opiniâtres
L’Ampoule d’or

9 novembre 2007

Laframboise et Bellehumeur

Maurice Genevoix, Laframboise et Bellehumeur, Paris, s. n., 1941, 130 pages. (« Achevé d'imprimer à l'Imprimerie du Sacré-Coeur à Laprairie, le 12 avril 1943, pour les Éditions de l'Arbre enregistrée »). « Imprimé et publié en conformité d'une licence décernée par le Commissaire des brevets sous le régime de l'Arrêté exceptionnel sur les brevets, les dessins de fabrique, le droit d'auteur et les marques de commerce. (1939) » Pendant la guerre, le Québec obtint la permission de publier des livres appartenant à des éditeurs français, en retenant les droits d’auteur jusqu’à la fin du conflit.

Maurice Genevoix vint au Canada en 1939. Il traversa le pays d'est en ouest, ce qu’il a raconté dans un récit de voyage intitulé tout simplement Canada (1944). Le pays lui a aussi inspiré deux romans : Laframboise et Bellehumeur et Éva Charlebois (1944).

Sainte-Anne (près de Trois-Rivières), vraisemblablement dans les années 1930. Le roman commence à la sortie de l’église. Le curé de la paroisse invite Nazaire Laframboise et sa famille à une séance de cinéma que l’abbé Bouchard, un cinéaste amateur, présente chez Clarence Trudel. « C’étaient des films d’éducation scolaire… » La scène n’a d’autre but que de nous faire connaître Nazaire, un père de neuf enfants, dans la cinquantaine. Les foins sont finis, les moissons engrangées, bref sa famille est prête à hiverner. Nazaire, lui, ne tient plus en place : un vieil atavisme de coureurs des bois s’est encore emparé de lui. Il rêve de monter dans les bois, au lac Rock. Quelques jours plus tard, il rencontre Roméo Bellehumeur, un aventurier dans la vingtaine qui dépense sa vie entre les voyages et les tavernes. Ils ont déjà fait équipe pendant les cinq ou six années précédentes, mais non l’an dernier. Tout le monde (le curé, sa femme, son neveu) fait pression pour que Nazaire abandonne son projet, mais l’appel du Nord est plus fort que tout. Il quitte femmes et enfants (son fils aîné est dans la vingtaine) et, avec son compagnon de trappe, gagne leur « campe » de chasse à deux jours de marche. « Ce fut à l’instant juste où ils quittèrent la route forestière et prirent le trail qui gravit les collines que Laframboise sentit monter en lui l’ivresse de sa liberté. » Sept longs mois les attendent.

Au début, tout se passe bien : ce sont deux trappeurs d’expérience, qui savent apprécier le calme des bois. Chaque jour, c’est la même routine. Ils assurent leur quotidien, relèvent leurs pièges, préparent les fourrures qui s’accumulent. (voir l’extrait) Ils se divertissent en inventant des histoires ou en partageant la musique de Nazaire. Dans un univers aussi restreint, ils finissent pourtant par s’exaspérer : c’est surtout le cas du jeune Roméo qui aurait bien envie d’en découdre avec le placide et paternel Nazaire. Il fait même une fugue, se soûle, mais revient au bercail, pendant une tempête. Il aurait sans doute péri, n’eût été de la présence d’esprit de Nazaire qui lui sauve la vie. Disons-le, ils entretiennent ensemble une drôle de relation : ils ont une relation de couple, presque ambiguë : « Il regardait Roméo danser, se délectait à tant de grâce, de souplesse infatigablement bondissante. Il savourait avidement le plaisir de susciter comme à son gré ces pas, ces sauts, ces arabesques, et en même temps de sentir la liberté souveraine du danseur. Une entente presque enchantée les unissait en ces instants. [...] Et soudain les longues jambes agiles fléchissaient dans un dernier saut; un trille aigu, pareil à un cri de joie, suspendait le chant du violon, et ils se regardaient en silence, avec des yeux étincelants.» (p. 94). Le reste de l’hiver sera plutôt tendu, surtout que Roméo piège des castors, alors que le temps de la chasse est terminé, ce qui exaspère Nazaire. Ils se séparent donc, sans réussir à renouer des liens de bonne entente.

Nazaire est trop heureux de retrouver sa famille. L’été passe. Nazaire dit à qui veut l’entendre qu’il est guéri de sa passion des bois. Pourtant, quand l’automne vient...

Pour pouvoir bien juger ce livre, j’aurais dû d’abord lire le récit de voyage de Genevoix. Dans quelle mesure s’est-il imprégné de la culture québécoise? Combien de temps a-t-il passé ici? Il raconte une histoire dont la trame est pour le moins classique au Québec : l’affrontement entre les sédentaires et les nomades. Cependant, il n’y a que les nomades qui l’intéressent. Un Québécois aurait pu écrire ce roman. Je pense aux romans qu’André Langevin va écrire quelques années plus tard. Au niveau du langage, il utilise certaines expressions, qui trahissent l’auteur français et il offre un peu de dépaysement supplémentaire à son lectorat français en parsemant les dialogues de mots pittoresques (traine, habitant, nôrouâ…), surtout des anglicismes (trail, track, luck, pictures, flask, pack-sack, creek, boy...) Rien de si étonnant après tout, Hémon (que Genevoix a lu) a fait de même, avec beaucoup plus de finesse toutefois. ***½

Extrait
Désormais leurs journées furent semblables, dans un monde qui restait en effet, à travers la suite des jours, immuablement pareil à ce que la neige l'avait fait : une nature minérale, une immense dalle immaculée, rugueuse et douce, où les arbres et leurs faix de neige n'étaient plus qu'un feutrage blanc, où les croupes basses des collines apparaissaient comme des rides pétrifiées. Le ciel changeait, devenait d'un bleu scintillant, se recouvrait de nuages dont les grandes ombres céruléennes passaient, s'éteignait tout entier et pesait comme une chape de plomb, puis de nouveau devenait bleu. La neige aussi changeait sous le ciel, s'éclairait et s'éteignait comme lui, tantôt glacée d'irisations scintillantes, d'une splendeur cruelle aux paupières, tantôt d'une blancheur morte qui s'étalait à l'infini. Mais les jeux de la lumière, la vibration des étoiles nocturnes ou le lent voyage de la lune glissaient sur un monde insensible où les eaux bougeantes étaient mortes, où les arbres ne bruissaient jamais. Le vent aussi passait sans l'émouvoir, l'âpre norouâs soufflait pendant des jours, fouettait avec des sifflements hargneux les roches et les murs de la campe, soulevait la neige en tourbillons de poussière blanche. Mais, quand il était las, la neige soulevée retombait sur la terre, sur la glace, sur les rochers. Et d'autres flocons à plein ciel revenaient voltiger par les bois, recouvrir de leur calme épaisseur les places que la rage du norouâs avait un moment dénudées.
Dans ce monde, deux hommes menaient leur vie. La maison qu'ils s'étaient bâtie se tassait au pied de la butte, son toit fumait dans l'air glacé. Ni l'un ni l'autre ne se plaignait jamais ; ni l'un ni l'autre ne pensait seulement que leur vie pût être « méchante ». L'heure venue, ils allaient par le bois, chaudement vêtus et les mouffles aux mains. Ils relevaient les pièges à mâchoires, les trappes qui s'étaient détendus. Quand un vison, une martre, une hermine étaient pris et vivaient encore, ils démoufflaient en hâte leur main droite ; et, de l'autre tenant le petit fauve qui crachait et tentait de mordre, ils cherchaient le cœur sous les côtes, le pinçaient entre deux doigts et d'une torsion foudroyaient la bête. (p. 42-44)

6 novembre 2007

La plus belle chose du monde

Michelle Le Normand, La plus belle Chose du monde, Paris, Lumières de France, 1939, 249 pages.

On est au milieu des années 1910. Nicole l’austère, Claire l’éternelle rêveuse, Lucette l’exubérante et Monique la fonceuse, quatre amies inséparables, vont bientôt quitter l’adolescence et le monde scolaire. Elles ont environ dix-huit ans, elles sont rieuses, pleines d’énergie, désireuses de mordre dans la vie; pourtant, elles craignent que cette vie, sur laquelle elles n’ont pas véritablement de prise, ne soit pas à la mesure de leurs rêves. Toutes quatre lisent, fréquentent les bibliothèques, et discutent des romans de Bordeaux, Bourget ou Sturel, de la poésie de Prudhomme, Nelligan ou Lozeau... Elles sont intelligentes, réfléchies et elles devisent sur le sens de la vie qui les attend. Quelle est la plus belle chose du monde? L’amour, les lettres, l’argent? De quoi sera fait demain? Combien de temps va durer cette période d’attente avant qu’elles puissent décider de leur propre vie? Faudra-t-il qu’un prince charmant vienne leur paver la voie ? Comment pourront-elles continuer d’évoluer sans tout sacrifier à la famille, aux enfants, à un mari qui mènera carrière?

Nicole, Claire, Lucette et Monique ont maintenant vingt ans. Le pays est en guerre. La conscription a été promulguée (1917). La vie tarde à combler leurs rêves. C’est Nicole l’austère, elle qui fuyait les garçons, qui, la première, vit une histoire d’amour. Lucette, qui profite des largesses d’une tante célibataire, a rencontré aussi un gars, Jean : sauf qu’il est paraplégique et condamné à rester dans sa chambre avec ses livres (Lozeau?). Monique, qui a vécu quelques amourettes sans conséquence, rencontre finalement Maurice, un jeune homme d’affaires : c’est le coup de foudre, elle l’épouse au bout de quelques mois. Claire, elle, préfère rester seule, car elle ne croit pas que les hommes puissent répondre à ses attentes : en secret, elle écrit et cela la comble.

Nicole, Claire, Lucette et Monique ont maintenant vingt-cinq ans. Claire, toujours célibataire, est installée à Paris. Elle mène une carrière littéraire. Nicole, à force de tergiverser et de tenir à distance son amoureux l’a perdu ou plutôt l’a obligé à partir. De toute façon, elle en est arrivée à la conclusion que seul le Carmel la rendra heureuse. Elle quitte ce monde pour se consacrer à Dieu et scelle ainsi son destin. Lucette, elle, de moins en moins amoureuse de Jean, mène sa vie en toute indépendance. Une vraie femme libre, avant le temps. Elle fréquente les célébrités, gagne sa vie en accompagnant des artistes. Elle finit par rencontrer un jeune homme, Guy, qu’elle épousera. Quant à Monique et Maurice, ils filent toujours le parfait bonheur. Ils ont maintenant deux enfants. Monique reste à la maison, totalement absorbée par ses rôles de mère, ménagère et épouse.

Nicole, Claire, Lucette et Monique sont maintenant au début de la trentaine. Le roman se termine en 1932. Guy et Lucette ont un enfant. Lucette a renoncé en partie à son ancienne vie. On ne sait rien de plus de Maurice et Monique, sinon qu’ils ont traversé une crise de couple dont ils semblent sortis pour le mieux. Quant à Claire, elle est revenue de Paris au bout de six ans. Elle est toujours célibataire, ne semble pas très heureuse même si sa carrière lui mérite gloire et estime (ce n’est pas expliqué dans le roman ce qu’elle fait au juste. On suppose qu’elle écrit toujours).

La dernière scène est une réplique de celle du début. Les trois amis se réunissent et devisent encore et toujours sur le sens de leur vie, indirectement sur la condition féminine. Encore une fois, elles se demandent quelle est la plus belle chose du monde (voir l’extrait).

Petit roman sympathique tout compte fait. Le Normand traduit bien les préoccupations des jeunes femmes dans le premier quart du XXe siècle. Elle montre comment une fille ambitieuse, intelligente, attaquait la vie. Ces quatre femmes, plus instruites que la moyenne, doivent réprimer leurs désirs, accepter un certain corset social. Le monde du travail ne leur étant pas ouvert, elles doivent trouver d’autres voies pour se réaliser (car la maternité ne comble pas toutes leurs attentes). Et cela, Le Normand le traduit bien. On pourrait reprocher au roman d’être bavard, de préférer dire que raconter, mais l’auteure a au moins choisi des personnages en mesure de tenir des discours élaborés. On voit peu la ville de Montréal que les jeunes filles parcourent, peu les événements historiques, peu le cadre familial et social dont sont issues nos héroïnes. ***½

Extrait
Elles avaient parlé de tel écrivain, puis de tel autre, et discuté dans un beau tapage comme autrefois, s'enivrant de leurs mots, de leurs idées, de leurs expériences, et soudain Monique avait crié:
— Mes amies, mes amies, j'ai trouvé quelle est la plus belle chose du monde. J'ai trouvé. C'est l'amour des choses de l'esprit, c'est «l'intérêt magique et profond de la lecture», comme le dit quelque part Marcel Proust...
Elles avaient alors pensé à leur amitié adolescente, à leur passion pour Poupon Rose, à leurs courses aux bibliothèques, aux longues discussions animées et folles de leurs soirées; à leurs amours; à leur vie présente que toujours nourrissaient les livres, les auteurs célèbres anciens et modernes, français et étrangers. Ces auteurs avaient donné à tous leurs sentiments une espèce de profondeur poétique, de charme subtil qui les pénétrait; ils enchantaient leur mémoire et tous leurs souvenirs se composaient pour ainsi dire d'une matière plus précieuse, comme des vases pétris d'un kaolin plus fin, plus immatériel.
— Comment, avait demandé Lucette, cette réponse ne nous est-elle pas venue autrefois? Nous aimions déjà beaucoup les livres pourtant...
— Oui, avait tout de suite répondu Monique, mais nous n'étions que de petites bécasses, uniquement occupées de notre cœur et de notre avenir. Aujourd'hui, nous possédons toujours notre même cœur et ses tourments; mais l'âge nous a instruites. Nous avons ce don nouveau de jouir enfin du présent, de chercher le bonheur dans le présent, d'être guéries d'attendre pour demain une félicité impossible. Est-il chose plus agréable que de détenir L’EXPÉRIENCE! de n'être plus une jeune fille agaçante, les yeux toujours avidement tournés vers d'illusoires délices futures? Quel repos comparable à celui de n'être plus dupes des mirages, de ne plus attendre, de ne plus jamais souhaiter qu'une heure passe vite; jeunes, nous ne savions pas lire tranquilles... tandis qu'aujourd'hui, lire devient une béatitude, un délice en soi, la consolation, enfin, mes amies, la plus belle chose du monde.
Lucette aurait voulu tout noter. Monique, originale, amusante, pleine de feu, parlait sans trêve. C'était un plaisir toujours nouveau de la voir gesticuler, de l'écouter. Et lorsque Monique avait les cheveux séparés d'une certaine manière, comme Lucette retrouvait bien sous la femme l'enfant dégingandée d'autrefois.
Claire comme toujours parlait peu. Et quand elle parlait, c'était encore avec cette ardeur extrême qui jette des flammes et s'éteint subitement au milieu d'une phrase... Claire a conquis la célébrité. On l'invite partout. Mais Lucette la devine désaxée, l'âme nostalgique, un peu douloureuse, toujours malgré le succès. Claire ne serait-elle pas satisfaite de sa destinée, «parce qu'elle fait sa route seule»? Faut-il toujours souhaiter ce qui n'arrive pas? Et la douce Claire, que tant de femmes envient, envie-t-elle les autres?
Et Lucette se dit en pensant à ses chères amies avec une tendresse émue: «Oui, la plus belle chose du monde, c'est peut-être l'amour des choses de l'esprit; mais cela pourrait être aussi bien notre amitié. Notre amitié constante et chaude qui n'a été assombrie par aucun nuage, notre longue, douce et heureuse amitié.» Aussi longtemps qu'elle vivra, lui semble-t-il, retrouver Monique et Claire, penser à Nicole, ce sera boire à une source rafraîchissante, pure comme l'enfance, à une source unique et intarissable. (p. 246-249)

3 novembre 2007

Brumes du soir

Francis Desroches, Brumes du soir, Québec, L’Action sociale, 1920, 132 pages.

Toujours difficile de parler d’un livre qui nous touche ni émotivement ni intellectuellement. Disons-le, j'ai lu le recueil de Desroches parce que j’ai trouvé la préface de Camille Roy intéressante. Que dit-elle cette préface? Rien de bien spécial. C’est Desroches qui l’aurait demandée à son ancien professeur de rhétorique qui lui en a fourni une, paternaliste il va de soi, mais sans complaisance comme on le verra.

D’abord, Roy essaie de convaincre Desroches qu’il aurait dû titrer autrement son ouvrage : « … il y a plus de jeunesse que d'expérience de la vie dans vos strophes ardentes, et je ne sais pourquoi vous ne nous avez pas plutôt parlé des brumes du matin. » Sur ce point, c’est Desroches qui a raison. Son recueil est sombre, lourd comme une nuit d’automne qui tombe. « Et j’accepte mon sort; mais je sens s’élargir / La plaie à mon côté dans chaque heure qui passe; / Je sens frémis mon corps et mes yeux se rougir / Au long baiser des pleurs, et mon âme plus lasse / Frissonne étrangement sous la brume qui glace… »

Roy écrit : « Les Brumes du Soir sont, elles aussi, toutes pleines de vos juvéniles préoccupations. » « Juvéniles »? Il est vrai que le ton est souvent celui d’un adolescent : « Si j’avais ma Maman! Hélas! Pourquoi la Mort / En la fauchant si jeune en un geste implacable, / Ne voulut pas de moi qui gémis sous le sort / Inexorable?... » Pour gémir, disons que Desroches gémit. Il ne cesse de déplorer la mort de cette mère tendrement aimée!

Roy écrit encore : « Votre cœur se plaît à répéter des mots qu'il croit neufs et que des lecteurs en cheveux gris croiront avoir vus souvent. Les élégances sentimentales sont bien de votre âge ; avec le temps elles prendront un sens plus profond et plus viril. Donnez-leur dès maintenant et toujours cette discrétion, cette retenue qui intensifient le sentiment, et changent ses flammes en vertus. » Quand même assez direct! Il est vrai que Desroches nous sert tous les clichés romantiques, que son sentimentalisme est geignard, précieux, mielleux. Cependant, contrairement à Roy, je le trouve plutôt vertueux. En fait, le poète parle toujours d’amours qui l’ont effleuré, d’amours futures, entrevues, souhaitées, rêvées… Ainsi en est-il de cette « Rose effeuillée », si peu effeuillée : « Comme Elle voulait une rose / Pour la mettre en ses cheveux blonds, / je fis un geste, Oh! Peu de chose, / Mais la Belle me dit : - Allons!- // Puis dégageant une main fine / De l’étreinte d’un joli gant, / Elle marmotta, la gamine : / - Monsieur, vous êtes fatigant!»

Enfin, Maître Camille, bon pédagogue et guide spirituel, indique à son ancien élève la voie à suivre : « Votre muse, qui se complaît dans l'analyse plutôt que dans l'observation, consent, cependant, à sortir d'elle-même et de votre conscience, pour se porter vers les choses, vers ce monde extérieur qui vous entoure, qui peut vous attrister encore, mais qui peut aussi mettre en votre vie les joies les plus saines et les plus solides. » Il est vrai que la poésie de Desroches tourne autour de son « je », blessé, triste, solitaire, vaguement amoureux, et que les thèmes traditionnel du terroir ou du patriotisme, chers à Roy, sont presque absents de ce recueil. On trouve tout au plus quelques strophes pour glorifier la paysannerie, la campagne, notre héritage français et, comme ici, le drapeau : « Je comprends que l’on chante en te voyant si beau, / Déroulant dans l’air pur tes trois couleurs altières »

Pourquoi ne pas conclure avec la conclusion de Roy : « Vos Brumes du Soir ont été composées dans l'isolement d'une jeunesse fervente. Elles révèlent avec sincérité vos premières méditations ; et c'est pour cette franchise de vos aveux qu'elles intéresseront le lecteur. Vous exprimez vos pensées dans un vers qui se soucie du rythme, qui recherche l'harmonie des mots, qui de plus en plus se chargera de substance et de poésie ; et c'est pour cela encore que l'on accueillera votre ouvrage comme une promesse excellente, comme la révélation d'un talent qui se doit à lui-même de se perfectionner toujours. » Desroches attendra 1963 avant de publier un autre « vrai » recueil. **

VIEUX LIVRES (extrait)
Oh ! les livres qu'on ne lit pas,
Et qui dorment dans les armoires !...
Joyeux récits, bonnes histoires,
Propos galants sous les lilas ...

Les livres qui parlent à l'âme
Une langue que de nos jours
Nous bannissons de nos discours
Plus froids que des foyers sans flammes !.

Livres aux coins tout racornis,
Lentement rongés par l'usure,
Dont parfois quelque larme pure
A mouillé les feuillets jaunis !...

Livres narrant des épopées
Ou les exploits d'un Du Guesclin
Dont le nom fait sur le vélin
Comme un long cliquetis d'épées !..

Pages de douceur et d'amour
Qui firent rêver nos grand'mères ;
Pages qui peuplent de chimères
Un front d'enfant sous l'abat-jour !...

O pauvres livres qu'on délaisse
Pour dévorer ceux d'aujourd'hui.
J'entends soupirer dans la nuit
La plainte de votre détresse !...

Vous avez connu vous aussi
Un passé d'honneurs et de gloire ;
Mais on a bien changé l'Histoire :
Vous sentez un peu le moisi ...

Notre langue s'est transformée,
Des pensers nouveaux ont surgi ;
Vous n'êtes plus que le ci-gît
D'une lointaine renommée...