18 décembre 2008

La Noël au Canada (Coburn)

"Frederick Simpson Coburn, peintre et illustrateur (Upper Melbourne, Qc, 18 mars 1871 -- id., 25 mai 1960). Coburn est surtout connu pour ses tableaux représentant des scènes hivernales dans lesquelles des chevaux et des traîneaux sortent d'une forêt et émergent dans une clairière, exécutés, pour la plupart, après 1916 dans les Cantons de l'Est (Québec). Vers 1890, Coburn part en Europe où il réside jusqu'en 1916. Il y mène une carrière lucrative d'illustrateur, sa réputation ayant été solidement assise en 1897 avec le succès remportée par la publication illustrée de The Habitant, du poète canadien W. H. DRUMMOND. Coburn illustre quatre autres recueils de poésie de Drummond, ainsi que des oeuvres littéraires d'auteurs connus comme Louis-Honoré Fréchette, Washington Irving, Charles Dickens, Edgar Allan Poe, Alfred Lord Tennyson et Robert Browning. Ses dernières huiles et gravures baignent dans une atmosphère lumineuse d'hiver canadien, ce qui contraste avec la lourde palette sombre de ses illustrations où transparaît une influence européenne." (ELIZABETH H. KENNELL, L'Encyclopédie canadienne)






16 décembre 2008

La Noël au Canada

Louis Fréchette, La Noël au Canada, Toronto, Georges N. Morang, 1900, 288 pages. (Illustrations de Frederik Simpson Coburn).

Louis Fréchette a écrit deux versions de ce recueil : un première en anglais (Christmas in french Canada, 1899) et celle-ci, en français. Il semble que certains contes, d’abord écrits en anglais, ont été réécrits (et non traduits) en français. Pourquoi «en anglais» d'abord? Simplement parce qu'il existait un intérêt pour les contes folkloriques chez les anglophones.

Comme le veut le genre, c’est souvent naïf, gentil. Mais qu’importe, ne boudons pas notre plaisir! Fréchette est un sacré conteur, il ne faut pas en douter! C’est vif, charmant, sentimental, varié, bien écrit, sans enflures verbales, bref c’est du plaisir de bout en bout. Ce livre n’a jamais connu une belle réédition. L’édition de 1900, avec ses bandeaux, ses lettrines et ses culs-de-lampe est magnifique. Les illustrations, un peu défraîchies dans mon exemplaire, proviennent de Coburn qui, on le sait, est un illustrateur important du début du vingtième siècle. À la même époque, il illustrera aussi The Habitant de Drummond. Voici un aperçu du recueil
:

Voix de Noël
Poème qui célèbre les joies de Noël.

Au seuil
Un trappeur, depuis 16 ans en Alaska, décide de rentrer chez au Québec. Il doit d’abord rejoindre Edmonton, ce qui représente quelques semaines de marche. Le 24 décembre, comme il ne se trouve plus qu’à une journée de marche, il décide d’aller de l’avant malgré une forte tempête. Il se perd. Il campe en attendant que le temps se calme. Le lendemain, un peu perdu, à la vue d’un poteau de télégraphe, il se rend compte qu’il a dépassé Edmonton. Pourtant, il se jette au pied de ce poteau qui représente pour lui la civilisation et un lien avec les siens.

Le violon de Santa Claus
Le petit Louis, trois ans, est très malade. Il fait beaucoup de fièvre. Aux dires du médecin, seul le sommeil pourrait le guérir. Comme il est fou de musique, son père engage un célèbre violoniste pour jouer entre autres des airs de Noël, ce qui plonge le petit malade dans un sommeil bienfaisant.

Une aubaine
Quelques jours avant Noël, Maurice, un jeune peintre qui vient de passer cinq ans à Paris, met la main sur un tableau de Murillo pour une bouchée de pain. Avant de le vendre, il en fait une copie qu’il offre au curé de sa paroisse. Or, il se trouve que ce tableau appartenait à Suzanne, une jeune fille qui a pris soin de sa mère aveugle en son absence, et qui a dû s’en départir pour raison de pauvreté. Le soir de Noël, Maurice, déjà amoureux de Suzanne, lui offre les profits de sa vente, mais elle refuse malgré toutes ses insistances. Le curé trouve une solution : les deux jeunes gens n’ont qu’à se marier.

Tempête d’hiver
Le narrateur et son ami, un médecin, décident d’aller passer Noël chez un confrère de Saint-Tite-des-Caps. Ils sont surpris par une tempête et trouvent finalement refuge chez un habitant. Le docteur est reçu à bras ouverts puisque la femme est en train d’accoucher.

Petite Pauline
Les parents de Pauline éprouvent tant d’amitié pour une veuve sans enfant qu’ils l’ont adoptée. Elle est devenue la compagne adorée de leur petite Pauline. Le soir de Noël, l’enfant force tante Lucie, la veuve, à étendre son bas de Noël et, repoussant son sommeil, elle divise à parts égales les bonbons et jouets que ses parents y déposent.

Les bûches de Noël
Une tradition bretonne veut que le soir de Noël, on fasse brûler une bûche qu’on baptise. Personne ne doit profaner cette bûche. Dans un château, le seigneur, qui est un mécréant, voyant ses serviteurs en train d’honorer cette tradition, s’empare de la bûche et la jette dehors. On entend alors un hurlement. On ne revit plus jamais le mécréant. On dit que le bonhomme dans la lune, c’est lui expiant sa faute.

Jeannette
Jeannette est très attristée d’apprendre que Florina, la fille de leur blanchisseuse, n’a pas reçu de cadeaux de Noël l’an dernier. Elle demande au Petit Jésus de lui donner tous les cadeaux qui lui sont destinés. Touché, le père comble de cadeaux Florina, mais en réserve aussi un certain nombre pour les donner à sa fille au jour de l’An.

La Tête à Pitre
Deux Américains fortunés, venus passer leurs vacances de Noël à Québec, cherchent des canotiers qui leur feront traverser le fleuve, bien que le temps soit mauvais. Un vieux canotier, pour les en dissuader, leur raconte l’histoire de Pitre Soulard, un canotier trop téméraire, qui fut projeté dans le fleuve et qui eut la tête tranchée par une glace.

Ouise (voir l’extrait)
La petite Ouise (Louise) est une enfant adorable. Le matin de Noël, elle se lève avant tout le monde et se rend à l’église : elle a vu que le petit Jésus était nu et elle est allée lui donner la robe de la poupée qu’elle vient de recevoir. C’est le curé qui la ramène à la maison.

Le fer à cheval
L’histoire se passe à la Nouvelle-Orléans. Le narrateur partage un appartement avec son ami Alphonse, un homme superstitieux comme pas un. Un jour, Alphonse trouve un fer à cheval. Des bandits rodent dans les parages. Le soir de Noël, Alphonse, resté seul à la maison, se croit victime d’un cambriolage. Il lance son fer sur les bandits, qui se révèlent des policiers en train de surveiller les lieux. En cherchant son fer, il retrouve un portefeuille et une grosse somme qu’il avait perdus.

Tom Caribou : Voir Les Contes de Jos Violon.

Titange : Voir Les Contes de Jos Violon.

Le loup-Garou
Lors d’une épluchette, qui a lieu à Saint-Antoine-de-Tilly, une vieille raconte l’histoire de deux mécréants qui, le soir de Noël, se saoulent, et se moquent de toutes les mises en garde de leurs concitoyens. Or quand les cloches de l’église célèbrent l’élévation, l’un d’eux croit apercevoir un loup, ne sachant trop si c’est l’ébriété ou une punition divine. En fait, il finit par découvrir que c’est son copain de beuverie, transformé en loup-garou. Il en perd la raison.

Un voleur
Histoire mélodramatique, écrite en vers, d’un petit pauvre qui vole une poupée pour la donner en cadeau à sa sœur malade et se fait prendre.

Ouise
Il y a quelques années passées, des circonstances particulières avaient conduit à Nicolet – jolie petite ville située sur les bords de la rivière du même nom – une famille de cinq personnes en tout, ni riche ni pauvre, de condition ni humble ni brillante, mais chez qui l’ange du bonheur domestique avait toujours eu sa place au foyer et son couvert à table.
À l’époque où se passe ma petite histoire, la plus jeune des trois enfants – une blonde aux yeux noirs, toute mignonne et toute frêle – avait à peine quatre ans; mais sa jolie figure et ses mines futées, pleines d’espiègle câlinerie, l’avaient déjà rendue populaire dans tout le voisinage.
Elle parlait toujours d’elle-même à la troisième personne; et son nom de Louise – qu’elle prononçait Ouise – était devenu familier un peu partout, depuis le bac du passeur Boisvert jusqu’au palais épiscopal; car il ne faut pas oublier que nous sommes dans un évêché.
Quand celle qui le portait se penchait au balcon sur lequel s’ouvrait le salon paternel, ou qu’elle se promenait, légère comme une alouette, dans les allées du jardin, sa tête mutine émergeant ci et là parmi les rosiers et les chèvrefeuilles, les vieux prêtres qui se rendaient auprès de l’évêque, les collégiens qui tournaient l’avenue du Séminaire, les messieurs et les dames qui suivaient le trottoir de la grand’rue, ne manquaient jamais de lui dire en passant :
– Bonjour, Louise!
Ce à quoi une petite voix fraîche et rieuse répondait invariablement :
– Bonzour!
Les cochers même, les travailleurs qui revenaient du chantier après leur journée faite, lui souriaient avec un mot d’affection :
– Bonjour, mam’zelle Louise!
Et la fillette répondait avec un gazouillis sonore et clair comme un ramage de pinson :
– Bonzour, monsieur.
Souvent elle arrêtait les cochers d’un signe de son petit doigt rose, et quand ils s’approchaient pour lui demander ce qu’il pouvait y avoir à son service :
– Un tit tour! murmurait-elle à demi-voix, pendant que tout un arsenal de malins sourires se dessinait aux coins de sa bouche et de ses yeux.
Quelquefois le cocher objectait :
– J’ai pas le temps, mam’zelle Louise.
Alors, elle posait l’index de sa main droite sur l’index de sa main gauche, et avec un accent d’irrésistible lutinerie :
– Un tit, tit, tit, tit!... gazouillait-elle, en variant ses intonations comme les vocalises les plus flûtées de la musique italienne.
C’était fini. Le cocher s’arrêtait, la regardait un instant, puis cédant tout à coup à un accès de bienveillance bourrue :
– Bigre d’enfant! grommelait-il, pas moyen de lui rien refuser, à celle-là...
Et saisissant la petite dans ses deux bras robustes, il la déposait sur le siège de son barouche, sautait à côté d’elle, fouettait sa bête, et partait à l’aventure, pendant que l’enfant secouait ses boucles blondes dans le vent, et que ses éclats de gaieté s’égrenaient dans l’air comme des poignées de perles, aux oreilles des passants, qui la regardaient aller avec un sourire.
Bref, Louise se faisait aimer. Aimait-elle quelqu’un en retour?

Lire la suite sur internet : la
Bibliothèque électronique
Voir aussi Coburn

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes





11 décembre 2008

Contes vrais (illustrations)

Plusieurs illustrateurs ont collaboré à l'édition des Contes vrais de Lemay. Chaque conte est illustré par un auteur différent :

Edmond J. Massicotte - Le Hibou - Le Spectre de Babylas; J. B. Lagacé - Le baiser fatal - Fantôme; Georges Delfosse - Sang et or - Baptême de sang - L'anneau des fiançailles - Petite scène d'un grand drame - La croix de sang - Le marteau du jongleur - Patriotisme; Albert S. Brodeur - Le boeuf de Marguerite; Raoul Barré - Le jeune acrobate - Mariette; J. Labelle - La dernière nuit du père Rasoy; Ulric Lamarche - Les marionnettes; Henri Julien - Le loup-garou; Ozias Leduc - Le réveillon; Charles Huot - Fontaine vs Boisvert; Jobson Paradis - Voyage autour d'une bibliothèque; Jacques Latour - Le coup de fourche de Jacques Ledur





9 décembre 2008

Contes vrais

Pamphile Lemay, Contes vrais, Montréal, Beauchemin, 1907, 551 pages (1re édition : 1899) (Cette édition, la seconde, a été augmentée de planches hors texte, comprenant des illustrations de plusieurs artistes, dont E.-J. Massicotte, J.-B. Lagacé, Georges Delfosse et Henri Julien)

Le recueil compte 18 contes, les quatre premiers formant une suite.

Maison hantée
I - Le hibou
Un hibou hante une vieille maison abandonnée. On a beau le tuer, il réapparaît. Un certain Babylas y aurait caché de l’or mal gagné. Henriette Lépire qui a vu le spectre en est devenue folle. Célestin Graindamour et Pamphile Leroy ont décidé de percer le secret.

II - Le spectre de Babylas
Om se retrouve 25 ans plus tard. Célestin est riche. Le trésor, qui a fait sa richesse, il l’a trouvé dans la maison hantée.

III - Le baiser fatal
Bien que Célestin soit marié, son ancienne amoureuse, Henriette Lépire, continue de venir le voir. Il faut dire qu’elle n’a pas recouvré ses esprits depuis sa terrible aventure dans la maison hantée. Et, un soir, le feu se déclare dans la grange de Célestin. La pauvre folle, torche vivante, a juste le temps de lui donner son baiser d’adieu avant de mourir.

IV - Sang et Or
Babylas et sa femme avaient une petite auberge. Ils avaient aussi un fils unique qui partit un jour, espérant faire fortune. Il revint incognito et fut assassiné par ses parents qui voulaient lui dérober sa fortune. L’argent que Célestin a trouvé dans la maison hantée, c’est celui du fils Babylas. Le spectre qui hante la maison hantée, c’était celui de Babylas, condamné à compter éternellement l’argent de son crime.

Le bœuf de Marguerite
Tout le monde croit que le bœuf de Marguerite est ensorcelé jusqu’au jour où l’on découvre que ses cornes enflammées sont allumés par un farceur qui les enduit de pétrole.

Baptême de sang
Un Patriote, capturé par les Anglais, découvre que le délateur était un ami qui voulait lui voler sa fiancée.

Le jeune acrobate
Lors de la venue d’un cirque, sous les traits d’un jeune acrobate, des parents découvrent leur fils enlevé il y a 15 ans.

Mariette (conte de Noël)
Mariette s’est amourachée de l’engagé qui travaille dans la ferme voisine. Lui aussi l’aime, ce qui ne l’empêche pas d’aller chercher fortune aux États-Unis. La jeune fille l’attend, se désespère, tombe malade. Deux ans plus tard, juste avant Noël, il revient et la jeune fille reprend vie.

Les marionnettes
Le narrateur assiste à un spectacle de marionnettes. On présente des scènes d’amour, un spectacle de danse, une histoire du futur, un combat de boxe...

L’anneau des fiançailles
Noé Bergeron va épouser Amarylis Beleau. Le soir des fiançailles, il lui offre un anneau qui fait tressaillir la jeune fille et son père. Sa mère, décédée, en avait un, identique. Il faut dire que Noé et ses amis, étudiants en médecine, volaient parfois des cadavres au cimetière, pour les besoins de la science.

Petite scène d’un grand drame
St-Eustache, 1837. Une jeune fille, dont le père honnit les Patriotes, en héberge un en fuite. Elle ne le dénonce pas même quand elle sait qu’il a tué son fiancé.

Le coup de fourche de Jacques Ledur
Jacques Ledur aspire à devenir marguillier. À la dernière minute, le curé s’y oppose. Frustré, il cesse de fréquenter l’église. Un jour, comme il se préparait à engranger du foin, une tempête survient. Il est si enragé qu’il s’attaque à une croix de chemin, mais ne réussit qu'à se transpercer de sa fourche.

Le réveillon
Un personnage, qui s’est perdu en se rendant à la messe de Minuit, est guidé par une mystérieuse étoile.

La croix de sang
Qui a tracé une croix de sang sur un immense rocher qui borde la route? Certains prétendent que c’est Modeste Rioux pour marquer un exploit. D’autres croient que ce serait une jeune Indienne, enlevée par les Iroquois avant d’être baptisée, qui l’aurait tracée, pour marquer sa foi.

Fantôme
Mathias Padrol, l’amoureux de Joséphine Duvallon, est parti chercher fortune en Californie avec le frère de sa fiancée. Il en est revenu, riche, mais sans son compagnon de voyage, supposément tué par les Indiens. Le jour de son mariage, quand le curé demande à Joséphine si elle consent à épouser Mathias, une voix répond à sa place : « Non! ». C’est celle de son frère, assassiné par son futur époux, qui a pris les traits d’un servant de messe.

Le marteau du jongleur
Le jongleur est le sorcier d’une tribu indienne qui vit près du lac Croche. Le fils du chef veut épouser sa fille. Il lui impose une épreuve : ramener le Dieu des visages-pâles. Le fils du chef revient avec un crucifix, que le sorcier cloue sur un arbre. Depuis ce jour, on entend le son du marteau qui frappe sur le crucifix.

Fontaine vs Boisvert
Sans permission, les Boisvert débouchent un ruisseau sur la terre de Moïse Fontaine; ce dernier et sa femme acariâtre apparaissent. Elle lance une roche au père Boisvert. Pendant que son fils occupe le père Fontaine, le père Boisvert empoigne la dame Fontaine et lui donne une fessée, ce qui donne lieu à un procès granguignolesque.

Patriotisme
Marcel Poudrier a décidé de s’engager auprès des patriotes, abandonnant sa fiancée derrière lui. Qu’à cela ne tienne, cette dernière, désireuse de faire aussi sa part, épouse un riche veuf, espérant lui soutirer de l’argent pour acheter des armes aux patriotes. Après la rapide défaite des patriotes, Marcel revient chez lui, le jour même du mariage de sa fiancée. Tout finit pour le mieux quand le veuf est tué dans un accident de voiture, avant même que le mariage soit célébré.

Un rêve ou voyage autour d’une bibliothèque
Le narrateur rêve qu’il entre dans une bibliothèque, habitée par tous les sages du passé : philosophes, penseurs politiques, théologiens, dramaturges, poètes...

On considère souvent ce livre comme le meilleur de l’auteur. Il compte près de 600 pages. Certains contes sont réalistes, d’autres fantastiques. Entendons-nous, Pamphile Lemay n’est pas le conteur le plus vif qui soit. On est très loin de l’esprit mordant d’un Fréchette ou de la fluidité verbale de Beaugrand.

On le sait, le conte se termine souvent par une morale. Lemay applique parfois trop lourdement ce principe, n’hésitant pas à interrompre son récit pour servir au lecteur une petite leçon de morale, religieuse ou civique. C’est dire que le récit offre maintes digressions, parfois même sans liens véritables avec l’histoire racontée. « Hélas! Nous oublions trop facilement que la vie est un temps d’épreuve et la terre, une arène où la lutte est sans merci. L’homme ne peut naître cependant pour une destinée qu’il ne saurait atteindre. » Voilà sans doute qui nous rassure... Autre petite idiosyncrasie de Lemay : il a de la difficulté à commencer et à terminer ses contes. Il affectionne le récit dans le récit à la Maupassant. Le récit ne débute que rarement in media res. Nous avons droit à de longs préambules. Quant à la fin, elle est souvent sans surprise, une fin en queue de poisson, comme on dit.

Malgré tout ce que je viens d’écrire, je crois que le recueil vaut le détour : d’abord la seconde édition est très richement illustrée; de plus, soyons honnête, plusieurs contes sont intéressants. Je pense qu’il faut juste éviter ce que j’ai fait pour les besoins de ce blogue : les enfiler les uns après les autres.

Comme le compte rendu est déjà long, je ne présenterai pas d’extrait. On trouve le recueil sur le net
. Je vous conseille de commencer par « Le bœuf de Marguerite » et « L’anneau des fiançailles ».

Pamphile Lemay sur Laurentiana
Picounoc le maudit
Le Pèlerin de Sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais




3 décembre 2008

La Claire Fontaine

Englebert Gallèze, La Claire Fontaine, Montréal, Beauchemin, 1913, 110 pages.

Comme le suggère le titre, repris en épigraphe, la poésie d’Englebert Gallèze, de son vrai nom Lionel Léveillé, se fait souvent chantante et vogue sur les eaux de la tradition. Plusieurs poèmes sont dédiés à ses confrères avocats et quelques-uns à des poètes : Ferland, Dreux. Le recueil aurait vu le jour grâce à Maître J.-L. Perron, député de Verchères. La Claire Fontaine est son deuxième recueil, Les Chemins de l’âme datant de 1910.

Dans la préface, l’auteur avoue humblement que ses poèmes, écrits « uniquement pour satisfaire un besoin du cœur », sont bien imparfaits et il promet même de ne plus recommencer si telle est la volonté des lecteurs.

Son recueil contient quatre parties que je vais reprendre sommairement.

Canot d’écorce
Je dirais que cette partie, qui contient seulement quatre poèmes, donne une idée d’ensemble du recueil : on trouve beaucoup de nostalgie du temps passé, certains regrets en regard de son parcours de vie, certaines désillusions amoureuses...

Feuille d’érable
Tout ce « chapitre » donne dans le terroir. Il rend hommage à l’habitant (L’habitant), au laboureur (Soir champêtre); il décrit l’importance de transmettre les traditions (Le champ paternel) et certains événements qui animaient la vie à la campagne (Épluchettes).

Chansons
Gallèze aborde des thèmes plus intimes : la fragilité de la vie, les désillusions amoureuses, la tristesse. « Toujours partir pour n’arriver jamais! / Recommencer sans plaisir et sans trêve! / Toujours pousser devant soi quelque rêve! / A des désirs enchaîner des regrets! » Il philosophe sur le sens de la vie, concluant que seules la religion et la promesse d’un « monde meilleur » peuvent calmer son angoisse existentielle. « Si toujours à vos yeux le phare rédempteur / Éclaire la nuit noire / Plaignez ceux qui, sombrés, ont perdu la douceur / D’espérer et de croire. »

La croix du chemin
Le recueil se termine par un long poème d’une dizaine de pages, presque toujours écrit en alexandrins, un poème plus ambitieux, plus grave. Gallèze décrit une démarche, celle d’un homme qui s’est perdu et qui a retrouvé sa voie, grâce à une croix de chemin qu’il associe à sa mère. Il se rappelle ses paroles, son crédo si simple : inutile de chercher la fortune, le pouvoir, la connaissance, « le seul vrai bien, mon fils, c’est d’aimer et de croire ». Le reste du poème développe l’importance de la religion, de l’héritage des aïeux, de la tradition.

Poésie toute simple, proche de la chanson, empruntant à la parabole et à la fable; vers courts, nombreux refrains, poésie sans recherche, donnant tantôt dans le terroir, tantôt dans des thèmes plus universels. Je dirais que la nostalgie d’une innocence perdue, qu’il associe à son enfance heureuse, demeure le principal thème de ce recueil.

OUI, JE ME SOUVIENS
"J'ai perdu ma maîtresse,
Sans pouvoir la retrouver
."

Oui, je me souviens, quand, un soir ensemble,
Chaste comme un vœu qu'on fait à genoux,
Avec l'infini dans ta voix qui tremble,
Tu m'as dit, craintive et douce : " Aimons-nous."

Ce soir m'appartient ! Il n'est point à d'autres !
Devant mon désir tout pencha, soumis.
C'est mon chant d'amour, mon bonheur, le nôtre
Qui remplit la terre et le ciel ravis,

Les arbres, les fleurs, le temps et l'espace
Et l'astre à la glorieuse clarté,
Le jour qui décroît et l'homme qui passe
Nous ont dû leur sainte et calme beauté.

Depuis que mon cœur où l'amour persiste
Par ton regard doux n'est plus protégé,
Que l'espace est gris ! Que la terre est triste !
Sous le ciel chagrin que tout est changé !

26 novembre 2008

Au creux des sillons

Joseph Raiche, Au creux des sillons, Montréal, Edouard Garand, 1926, 58 pages.

Le recueil en serait un de contes et de nouvelles. En fait ce sont quatre nouvelles que nous présente Joseph Raiche.

La première nouvelle, Au creux des sillons, est elle-même subdivisée en très courts chapitres, parfois d’une page ou deux. Les voici. La Corvée : Les Corriveau, les plus gros habitants du coin, ont organisé une corvée pour essoucher un lopin en abatis de leur belle terre. Tous les voisins et voisines accourent. La journée de travail est suivie d’une soirée de danses. Paul, le fils des Corriveau, tombe amoureux de Jeanne, la fille de leur voisin Lamarre. Les granges qui ploient : La nature a été très généreuse et les granges sont pleines à craquer. Paul et Jeanne entretiennent leurs amours. Un nuage apparaît à l’horizon : leurs pères respectifs se disputent à propos d’une clôture mitoyenne. Quand le lin rouit : Les familles Lamarre et Corriveau accomplissent ensemble le brayage du lin. Les deux chefs de famille s’empoignent assez violemment à propos de la clôture litigieuse. Paul et Jeanne, qui veulent se marier, se promettent de calmer les esprits. Le litige : Corriveau et Lamarre, après le battage, vont consulter des avocats. Ces derniers exigent qu’un arpenteur vienne tirer la ligne. Surprise, la clôture est bien là où elle devrait être. Trop rendus loin dans leurs chicanes, les deux hommes, aiguillonnés par des voisins malveillants, continuent de se chamailler. Bonjour bon an : La femme de Lamarre meurt et les Corriveau ne lèvent pas le petit doigt. Les Fêtes passent sans que les deux hommes se réconcilient. Les amoureux se voient en cachette. Le Procès : Corriveau décide de passer aux actes. Le procès qui s’ensuit innocente Lamarre. Furieux, il va en appel mais perd encore. Corriveau, qui doit débourser tous les frais, est ruiné. Il doit vendre sa terre. La vente : Le ménage, souvent hérité des ancêtres, les bestiaux, les outils, tout est vendu. Malgré tout, Jeanne promet à Paul un amour immortel. Lamarre, triste, observe de loin la scène. Le départ : Les Corriveau s’installent en ville, où ils trouvent de petits emplois. La famille se disloque. La réconciliation : Deux mois passent. Paul écrit à Jeanne que son père consent à leur mariage. Le père de Jeanne a une idée généreuse : ses nouveaux voisins veulent vendre la terre acquise des Corriveau et Lamarre est prêt à avancer l’argent à Jeanne et à Paul pour qu’ils puissent la racheter. Le mariage est prévu pour le printemps. La rançon de la haine : Au jour de l’An, une mauvaise nouvelle attend Jeanne. Son fiancé, qui travaillait comme débardeur, a été tué dans un accident. Jeanne, après un moment de révolte, se résigne.

AU GRÉ DES FLOTS
Nous sommes au Cap breton. C’est la fête de l’Assomption. Comme c’est la tradition, tous les marins doivent rentrer au port. Après la messe et les discours d’usage, a lieu la danse. Pierre Legrand flirte avec les deux sœurs Larade, Hortense et Mai. Hortense, fille robuste, est amoureuse de lui tandis que la fragile Mai l’aime bien sans plus. Il retourne en mer et revient à l’automne. Ils passent ses soirées entre les deux sœurs sans marquer sa préférence. Et un jour, il demande Mai en mariage, laquelle s’en remet au bon vouloir de son père, qui voit d’un bon œil cette union. Hortense est dévastée. Mai donne naissance à un fils mais meurt. Hortense, toujours folle d’amour pour Pierre, prend en charge l’enfant et son beau-frère. Les années passent. Sur son lit de mort, elle lui révèle son secret. Pierre a des regrets.

LE MENDIANT
Un vieux mendiant rencontre une mendiante. Les deux font route ensemble. Ils se revoient l’année suivante et veulent se marier. Ils se donnent rendez-vous dans un an. La vieille n’est pas au rendez-vous. Le vieux finit par découvrir qu’elle est morte au bord d’une route.

FRIMAS ET VEGLAS
Pierre Benoit et sa femme s’embarquent pour la Nouvelle-France. Ils s’installent dans la seigneurie de Bellechasse. Ils ont laissé en France leur petite Marie, en attendant que l’aisance leur vienne. En Nouvelle-France, ils adoptent un petit orphelin. Les années passent, ils atteignent l’aisance désirée, mais ne font pas venir leur fille. Quand la dame Benoit meurt, le père demande à sa fille de venir la remplacer, mais il meurt avant qu’elle arrive. Sur son lit de mort, il demande à son fils adoptif, maintenant âgé de trente ans mais en paraissant quarante, d’accueillir sa fille et de lui remettre son héritage. Quand la jeune fille le voit, elle croit qu’il est son père. Lui, voyant sa joie, ne dit mot. Les semaines passent et il ne peut se démentir au risque de perdre cette jeune fille dont il est amoureux. Pourtant, elle, elle est courtisée par un jeune voisin et un mariage s’annonce. Il se résout à lui dévoiler son amour. Pourtant, au dernier moment, il décide de se taire, laissant sa « fille » tout à son bonheur.

Ce sont quatre petites histoires tout à fait dans la veine de l’époque. Tout y est modeste : l’écriture de Raiche, ses intrigues un peu mélo, ses personnages esquissés. Le seul intérêt est ethnologique : Raiche donne une image (modeste, elle aussi) des coutumes et métiers d’autrefois.

Extrait
Un beau matin de la mi-juillet, une trentaine d’hommes robustes, avec leurs chevaux et leurs outils de défrichement, arrivèrent à la maison de Corriveau. C’étaient les fermiers voisins accompagnés de leurs grands fils. Ce contingent se dirigea vers le champ de souches calcinées. Les chevaux faisaient sonner leurs attelages et les hommes riaient à gorge déployée des plaisanteries faciles qu’ils échangeaient. Ce fut une ruée générale au dernier vestige de la forêt, qui cédait, vaincue devant tant de bras aux muscles saillants. Leur travail était prompt et effectif. On attachait un crochet au moyen d’une chaîne autour de la souche, et on faisait donner aux chevaux un fort coup qui arrachait l’arbre, fouillait le sol et laissait les racines à nu. Ces hommes se regardaient et riaient de se trouver si noirs du charbon de tant de branches carbonisées. Le travail progressait. Corriveau allait des uns aux autres, encourageait, félicitait et distribuait de grandes bolées de bière faite à la maison.

Les voisines s’étaient également réunies pour aider à la préparation du repas de midi. Il fallait un dîner substantiel pour ces hommes qui faisaient un si rude travail. On leur servit donc une bonne soupe grasse aux choux, de gros morceaux de lard blanc comme du lait, des tartes aux pommes enveloppées d’une croûte dorée. On réservait les plats délicats, les viandes fines pour le repas du soir, qui était le banquet du jour, suivi d’une danse. (
BeQ, pages 8-9)

Joseph Raiche sur Laurentiana

23 novembre 2008

La Jongleuse

Henri-Raymond Casgrain, La Jongleuse, Montréal, Fides, 1960, 80 pages. (1re édition : 1861 dans Les Soirées canadiennes)

Au début des années 1860, quelques écrivains (Joseph-Charles Taché, Antoine Gérin-Lajoie...) se donnent comme mission « de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il ne les ait oubliées» (Nodier). Ils publieront dans Les soirées canadiennes (1861-1865) les légendes et les contes qu’ils auront recueillis. Dans le premier numéro, ils définiront leur triple objectif : il s’agit de « de soustraire nos belles légendes canadiennes à un oubli dont elles sont plus que jamais menacées, de perpétuer ainsi les souvenirs conservés dans la mémoire de nos vieux narrateurs et de vulgariser certains épisodes peu connus de l'histoire de notre pays ».

« La légende de la Jongleuse est une vieille histoire du temps passé, que l’auteur a recueillie, il y a bien des années, sur les lèvres des anciens conteurs de sa paroisse natale. [Rivière Ouelle].»

Résumé
Quand Madame Houel apprend que son mari est blessé, elle demande à un voyageur surnommé le Canotier et à un Indien surnommé la Couleuvre d’affréter un canot. Avec son jeune fils, elle court à son secours. Elle sait bien que les Iroquois rodent dans les parages, mais elle accepte le risque. Au large de l’Île d’Orléans, les Iroquois les aperçoivent, se lancent à leur poursuite, mais nos voyageurs réussissent à leur échapper en profitant de la nuit. Au matin, pendant l’absence du Canotier, parti à la recherche de nourriture, les Iroquois les surprennent, se saisissent de Madame Hoeul et de son fils et tuent la Couleuvre. Le Canotier se lance à leur poursuite, finit par les rattraper et tue les sept ravisseurs. Il libère l’enfant, mais ne peut plus rien pour madame Houel qui a été torturée et est morte.

Comment expliquer cette méchanceté des Iroquois? Il serait sous l’emprise d’un manitou maléfique surnommé la Jongleuse. Cet esprit serait à l’origine de tous les maux de la colonie : « — En effet, pensa-t-elle, j'ai entendu parler de cette célèbre Jongleuse qui est parvenue à acquérir une si grande influence parmi les tribus iroquoises, et dont les Pères Missionnaires ont rapporté des choses si merveilleuses. Ils ne doutent pas qu'elle n'ait des communications avec le mauvais esprit, et qu'elle n'opère par son influence des prodiges incroyables. »

Il est toujours un peu étonnant de considérer que cette collection était destinée à de jeunes adolescents. Les Indiens y sont démonisés. Et le fait que Madame Houel compte parmi ses alliés un indien ne change rien à l’affaire! Casgrain cite dans le prologue : « Le Sauvage, a dit Comte de Maistre, n’est et ne peut être que le descendant d’un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quelconque. Cette hypothèse expliquerait la disparition des nations indiennes à l’approche des peuples civilisés. » Pire que Lord Durham, n’est-ce pas? **

Extrait
«Maman! Maman! m'écriai-je, en me rejetant dans ses bras pendant que le Sauvage irrité levait son tomahawk pour en asséner un coup sur ma tête. Maman ! qu'il me tue, s'il le veut : j'aime mieux la mort que de vous faire souffrir. »
Pendant tout ce temps, celle que j'aimais, heureuse de voir se tourner contre elle la fureur de nos ennemis, était demeurée immobile, prête à subir tous les tourments. Elle se pencha au-dessus de moi, afin de me couvrir de son corps. Le Sauvage brandissait son arme pour frapper quand une main le retint. Était-ce celle de la Jongleuse ?...
Hélas ! loin d'être inspiré par la pitié, ce mouvement ne provenait que d'une féroce pensée. Je ne m'en aperçus que trop, quelques instants plus tard. L'horreur que je montrai à l'idée d'être moi-même l'auteur du supplice de ma mère, fut un éclair qui parut révéler, à la férocité sauvage, un raffinement de cruauté diabolique. L'Indien jeta de côté son tomahawk, m'arracha violemment des bras de ma mère, et me lia à un arbre. Ensuite, agissant toujours sous l'inspiration de la Jongleuse, il monta sur un de ces gros pins que vous voyez encore ici, et se laissa glisser le long d'une des branches, à l'extrémité de laquelle il attacha deux longues courroies qu'il tenait entre ses mains. Un autre sauvage, au-dessous de lui, saisit alors une des cordes, et, la raidissant, il en fit faire un tour sur le tronc d'un arbre voisin, pendant que son compagnon faisait plier la branche par la pesanteur de son corps. Il suffisait d'un léger effort pour empêcher la corde, ainsi enroulée autour de l'arbre, de glisser et de laisser échapper la branche. Plein d'anxiété, et tout tremblant, je suivais de l'œil ces préparatifs sans en pouvoir comprendrele but. L'Indien s'approcha de moi, me mit entre les mains l'extrémité de la corde roulée autour de l'arbre, et m’ordonna de ne pas lâcher. L'autre Iroquois descendit de l’arbre, et, après avoir entraîné ma mère sous la branche pliée, il se mit en devoir de lui attacher l'autre courroie autour du cou... Un cri d'épouvante et de désespoir s’échappa de ma poitrine, et je lâchai la corde. Je venais de comprendre leur horrible dessein. (pages 62-63)

19 novembre 2008

Mon fils pourtant heureux

Jean Simard, Mon fils pourtant heureux, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1956, 228 pages.

« Je me nomme Fabrice Navarin. J'entreprends à quarante ans, avec la connivence de l'insomnie, de noircir chaque soir quelques pages de ce cahier. Non pas qu'il s'agisse d'un. « journal », au sens précis, biographique du terme ; mais d'une tentative de compréhension. Je veux faire le point, jeter quelque clarté sur ce qui m'arrive. » (Début du roman). Plus souvent qu’autrement le texte de Simard fait penser à une autobiographie. La matière romanesque est très mince et quand elle pointe le nez, elle est écrasée sous une narration qui prend la forme et l’allure d’un résumé, ce qui éteint toute intrigue possible.

A quarante ans, professeur de grec, toujours célibataire, Fabrice Navarin vit une profonde crise existentielle qui le mène presque au suicide. Et cette « chronique du temps révolu » est en quelque sorte une « tentative d’objectivisation », un « examen de conscience », un « exorcisme ». Navarin, depuis toujours, est en porte-à-faux avec la vie, donc a toujours été malheureux. Il entreprend un retour sur sa vie, de façon systématique, donc en commençant par la famille de son père et de sa mère, puis par ses parents eux-mêmes, bref en suivant la veine héréditaire. Il n’aime ni son père, un personnage malheureux, cruel, ni sa mère, une victime consentante. Enfant unique, il trouve quelque bonheur, l’été, pendant ses vacances, en fréquentant une ferme, en côtoyant les animaux. L’école sera pour lui pénible, détestant la plupart des matières et réussissant à peine ses cours. Quant à sa relation avec ses camarades, elle est plutôt désastreuse. Plus tard, il connaît quelques jeunes filles, mais encore dans des relations malhonnêtes, pour ne pas dire malsaines. Adulte, il devient professeur de grec, semble quand même assez bien réussir auprès de ses élèves. Et à quarante ans, c’est la crise, la dépression, qui le mène à Paris où il rencontre un garçon de café qui, lui, a tout perdu, pendant les quelques années passés dans un camp de guerre en Sibérie. Il découvre que le bonheur est d’abord affaire de courage, qu’il ne sert à rien de distribuer les torts, qu’il suffit de mordre dans la vie :

« Dans les matins parisiens, Albert me racontait sa vie épouvantable : sa vie de pauvre, sa vie de prisonnier, sa vie de cocu — lui, pourtant plus riche, plus libre et plus aimable que moi — et chose extraordinaire, il était heureux ! Je n'en revenais pas. Je pensais :
— Il est là, devant moi. Il n'a rien, mais il est heureux...
Je tournais et retournais cela dans ma tête, subodorant un secret. Je mis du temps à comprendre.
— Le secret, c'est qu'il n'y a pas de secret ! Albert est heureux parce qu'il vit, voilà tout : il est en vie, il est dans la vie ; et la vie vaut mieux que la mort - tellement mieux que la mort ! De fait, il n'y a rien de meilleur. La vie est difficile, souvent terrifiante, parfois intenable. Mais elle est bonne.
Il n'y a rien de meilleur que la vie. »

Il est un peu difficile de s’attacher à ce Fabrice Navarin, cet être qui traîne son malheur, qui n’aime personne, qui méprise père et mère, les filles qu’il fréquente, ses confrères de travail, tous les curés. Il ne croit en rien pour tout dire. Il se réfugie dans ses livres, dans un orgueil hautain, avec sa peur de vivre ; on comprend qu’il soit rejeté de tout le monde. Pour Simard, la solution va venir des gens du « petit peuple », eux qui ne se posent pas de question et qui se contentent de vivre. C’est un roman assez typique des années 1950, avec son drame existentiel, ses interrogations métaphysiques, une certaine complaisance dans le malheur. Esprit caustique, Simard décrit bien (parfois avec un humour acéré) l’atmosphère étriquée de la première moitié du vingtième siècle.


Extrait
Aussitôt franchie la grille du collège, vous êtes happé dès le vestibule et comme saisi à la gorge par une odeur spéciale, inoubliable : familière à tous ceux qui, dans leur jeunesse ou plus tard, ont fréquenté ces lieux. Elle est faite des relents séculaires d'innombrables soupes au chou, de renfermé, d'encaustique, de moisissure, d'ennui. C'est, proprement, celle du temps lui-même !
Cette rancidité, épandue par tout l'édifice, est particulièrement sensible à la chapelle ; mais là, virulente, quasi intolérable... La reniflant pour la première fois, je ne pus m'empêcher de penser, c'est bête ! à l'expression : « Mourir en odeur de sainteté » — comme si l'arôme propre à tout le collège s'était compliqué ici d'une suavité distincte, émanant des morts illustres ensevelis dans la crypte. « Odeur de sainteté », dans mon imagination peut-être trop impressionnable, prenait alors sa pleine signification, allusive au parfum de l'encens et des cierges fumants, mais bien davantage, à la prière, à la sueur humaine, à l'angoisse, à l'idée et à l'odeur de la mort...
Au débotté, trois jours de « retraite » et de coercition inauguraient l'année scolaire, et vous retournaient comme un gant les nouveaux venus, ahuris de sermons, de cantiques, de confessions obligatoires et de communions en masse. Ces pieux exercices, qui duraient de l'aube au couchant, n'étaient interrompus que par de brèves périodes consacrées à la méditation, et durant lesquelles il fallait tourner en rond entre les quatre murs de la cour, autour du grand chêne vert qui en constituait le pivot. Le silence était de rigueur, mais l'on encourageait l'achat d'ignobles petites brochures de piété, bien faites pour inspirer le dégoût des fades vertus qu'elles prétendaient insuffler. Un sermon sur la masturbation et un autre sur l'enfer marquaient le point culminant de la retraite, qu'un Te Deum solennel clôturait.
L'enfant sortait de là avec la certitude d'être habité par des passions immondes, menacé de mort prochaine et destiné à un jugement impitoyable — à moins, bien entendu, qu'il ne devienne l'émule des saints personnages inhumés sous la chapelle, et proposés à son imitation. (p. 107-108)

14 novembre 2008

La Pension Leblanc

Robert Choquette, La Pension Leblanc, Montréal-New York, Les éditions du Mercure, 1927, 305 pages (Illustrations de Paul Lemieux)

La famille Leblanc tient pension pour touristes à Saint-Vivien, dans le Nord de Montréal. La famille compte quatre enfants, dont Rosaire, 19 ans, le héros de ce roman. Ce jeune homme n’aime guère la terre (parce que la famille Leblanc vit sur une terre) et rêve de partir en ville. Nous sommes vraisemblablement dans les années 1920.

Cet été, une jeune Montréalaise connue pour sa beauté, une femme riche, divorcée, Marcelle Nantel, doit venir à la pension. Malgré son jeune âge, elle vit de façon très indépendante. En la voyant, Rosaire ressent un vrai coup de foudre et, contre toute attente, Marcelle est attirée par ce jeune paysan peu dégrossi. Comme on le verra plus loin, c’est moins le garçon lui-même que le sentiment très fort qu’il éprouve pour elle qui la fascine.

Pendant deux ou trois semaines, ces deux êtres que leur expérience de vie, que leur milieu social, que leur instruction séparent, sont pour ainsi dire inséparables. Leur amour est plutôt chaste, ils font des promenades dans la campagne environnante. En tout et pour tout, ils n’échangeront qu’un baiser. Marcelle, qui a déjà un amant qui l’attend à Montréal, finit par se réveiller. Femme peu sensible, elle est quand même touchée par la sincérité de Rosaire. Elle voit bien que cet amour est impossible et que tout doit cesser. Elle prend donc ses distances face à son jeune amoureux. N’y comprenant rien, Rosaire, pour essayer de la reprendre, décide de s’éloigner pour quelques jours. Quand il revient, son amoureuse est partie, sans même un mot pour lui. Il en perd pour ainsi dire la raison, imaginant toutes sortes d’hypothèses pour amoindrir le choc de la séparation.

Lentement les choses finissent par se tasser, jusqu’à ce qu’il soit repris par sa folie amoureuse sur la simple réception d’une carte postale venue de New York. Un drame va mettre fin à son supplice : au cours d’une partie de chasse, son fusil part inopinément et la balle lui traverse le cou.

C’est sans doute l’un des meilleurs romans des années 1920. Robert Choquette démontre dès son coup d’envoi une technique très sûre et une habileté certaine à raconter une histoire. L’écriture le plus souvent est très efficace. La mise en place du décor, l’analyse des comportements des personnages sont judicieuses. Bref, on comprend facilement que ce jeune auteur soit devenu une vedette des radio-romans et téléromans (Le Curé du village, La Pension Velder).

Le roman n’est pas sans défaut pourtant. Ce qui lui manque, c’est une intrigue qui porterait des enjeux plus fondamentaux. Dans une très courte introduction, Choquette nous décrit son projet : « Ce roman constitue le premier anneau d'une chaîne d'études qui tâchera d'encercler, au cours des années à venir, les physionomies diverses de la Province de Québec. La présente étude porte sur le « Petit Nord » des Laurentides. Nous avons essayé de rendre, sans épuiser la matière, une idée assez complète du visage que présente ce coin de pays et de l'existence qu'on y mène. » En fait, il oubliera assez vite cette intention, se concentrant plutôt à raconter l’histoire d’amour entre Rosaire et Marcelle. On visite bien quelques lieux classiques du village (le bureau de poste, l’église, l’hôtel, la forge), on assiste à une noce et à un enterrement, on rencontre bien des gens, mais ce sont des lieux de passages, des gens de rencontre, pas toujours intégrés au roman. Pour l’essentiel, la dimension sociale annoncée en introduction est escamotée. La pension Leblanc, c’est surtout un roman d’amour où prime l’analyse psychologique. ***½

Extrait
Le jeune homme et Marcelle faisaient aussi des promenades, aux alentours les premières fois, jusqu'à l'angle du chemin de la pension et de la grand'route seulement. Ils poussaient aujourd'hui leurs promenades plus loin, sans souci des pensionnaires. Mme Gélinas se montrait convenablement choquée.
C'était au soleil couchant qu'ils s'éloignaient de préférence. Le jour, Rosaire était plus ou moins pris par une besogne, un service quelconque. Ils partaient après le souper de Marcelle. Le garçon l'attendait, jambes pendantes, assis au bord de la galerie. Il pensait à elle béatement, les yeux fixés sur les marches mutilées par Denis et le petit Couture, qui souvent y jouaient au couteau. Collie parfois les précédait, levant la tête à chaque oiseau qui filait en travers de la route. De temps à autre une voiture les rencontrait, un tombereau vide secoué dur par les chocs du chemin, et qui faisait le bruit d'une suite de casseroles dégringolant l'escalier. Le soleil, selon les soirs, descendait comme un immense ballon rouge qui allait rebondir en touchant la ligne de terre, ou bien s'enfonçait dans les paquets de nuages blanchâtres éboulés surl'horizon. Le vent tombait subitement. Le crépuscule glissait dans les arbres, de branche en branche, et les oiseaux surpris, s'obstinant encore sous les feuilles, ne poussaient plus, par ci par là, que de petits cris sans musique, irrésolus et perplexes.
Marcelle s'étonnait des choses les moins étonnantes. Chaque jour il fallait lui apprendre la différence entre les pins et les sapins. Rosaire éprouvait à ces questions une joie orgueilleuse qui s'épanouissait sur son visage. Il parlait avec ferveur, promenait ses yeux alentour, cherchant d'autres objets, d'autres phénomènes à lui expliquer. Mais Marcelle n'entendait déjà plus.
Devant le spectacle de la nature, si nouveau pour elle, à se trouver à même cette nature, elle la fille des villes, elle se sentait toute dépaysée, comme un enfant qu'on a changé de chambre pendant qu'il dormait. Elle s'en voulait de n'être pas plus émue, de ne pas éprouver la même ivresse que devant une page de Tolstoï. Elle n'avait pas de cœur, pensait-elle. Accoutumée de voir la nature à travers les arts et les livres, elle communiait mal avec le monde des choses inanimées. Son ivresse n'était pas pure. La nature n'était qu'un tremplin d'où Marcelle s'élançait dans des ravissements d'un autre ordre. Cette existence calme, dans les montagnes du Nord, avait reposé ses nerfs aigris par le tumulte de la ville et le camouflage social. Elle avait pris meilleur contact avec elle-même, et c'est du spectacle de son âme qu'elle jouissait.
Rosaire la regardait, qui marchait toujours un peu en avant. Une félicité sans bornes, indicible, lui amollissait le cœur comme une pêche trop mûre. La seule présence de Marcelle était un ensorcellement. Chaque jour il la trouvait plus belle, autrement belle que les portraits du Supplément. Il lui semblait que le moindre de ses gestes déplaçait l'air alentour. Mais, s'il s'arrêtait au pli de la robe battant contre la jambe, il éprouvait un étourdisse-ment, le sang lui mettait des plaques rouges au visage; et tout le temps de la promenade — sans savoir pourquoi, puisqu'elle était là, — le pauvre garçon se sentait immensément malheureux. (p. 108-111)

9 novembre 2008

Le Coffret de Crusoe

Louis Dantin, Le Coffret de Crusoe, Montréal, Albert Lévesque, 1932, 174 pages.

En épigraphe, Louis Dantin présente un passage, soi-disant inédit, du journal de Robinson Crusoé. Les poèmes de ce recueil ne seraient que des écrits de jeunesse de Crusoé-Dantin. Bien entendu, c’est un vieux procédé littéraire, une façon d’établir une distance entre l’auteur et son œuvre. Pourquoi Crusoé? Probablement parce que l’auteur a beaucoup souffert de solitude. On sait qu’il est un prêtre défroqué, qui a traversé une longue crise religieuse, qui a vécu une relation amoureuse avec une Noire aux États-Unis, ce qui le marginalisait dans la société de l’époque. Chacune des six parties de son recueil se présente comme une chanson.

Chanson grave
Elle vogue sur un air bien connu, cette chanson grave. La dualité entre la beauté et la laideur, le bien et le mal est l’enjeu des premiers poèmes. L’art permet de sublimer le mal : « Rien n’est souffrant ou vil qu’un idéal élève / Et qui n'ait son reflet dans le prisme du Beau ». Puis on glisse vers un poème plus « exotique » (Mosaïque ancienne) et on termine par deux poèmes presque patriotiques, l’un dédié à Québec et l’autre à Champlain.

Chanson mystique
C’est un long poème narratif. Le Seigneur Guido, comte d’Ystel, pour sauver son épouse Berthe, déjà sur son lit de mort, passe un pacte avec le diable. Pour que le miracle ait lieu, il doit voler une hostie et la profaner, ce qu’il fait sous l’œil réjoui des démons. Sa femme, ayant deviné son forfait, refuse son aide. Pour combler le vœu de sa femme et racheter son âme, il doit retrouver toutes les parcelles dispersées de l’hostie que le vent a balayées. Il se soumet à cette punition. Il perd toutes ses richesses, toute sa dignité. Au bout de vingt ans, devant son sincère repentir, Dieu intervient et l’hostie se reforme miraculeusement.

Chanson plaintive
Cette partie comprend deux poèmes narratifs.

La complainte du cœur noyé
Un jeune homme, promis à Dieu dès sa naissance, devient prêtre. Il s’ennuie. Un jour passe une jolie fille qu’il veut suivre. Le prieur et ses parents interviennent et jettent son cœur à la mer. Il lui faudra 40 ans pour le retrouver. Bien sûr, la jeune fille, devenue épouse et mère, l’a oublié depuis longtemps. Faut-il y lire le drame personnel de Dantin ?

La triste histoire de Li-Hung Fong
Histoire touchante d’un Chinois, perdu à Beauharnois, blanchisseur de son métier. Un jour, Olga, une Russe, arrive au village. Les deux vont sympathiser et tomber amoureux, même s’ils ne peuvent échanger un mot. Le soir de Noël, tout le monde, et même Olga – se rendent à l’église. Comme Li-Hung se retrouve seul, par curiosité il décide d’y aller aussi. Il s’assoit en arrière. Là, tout l’émerveille et il ne se rend pas compte que tout le monde le regarde, interloqué. Comme l’office est perturbé, le bedeau lui demande de sortir, ce qu’il fait. Seul dans la nuit, blessé, il décide de quitter le village sur le champ. La tempête se lève, il se perd et meurt. Olga, après avoir séché ses pleurs, épouse un fermier du coin qui l’exploite.

Chanson folâtre
Le lien qui unit les poèmes ce cette partie, c’est la fantaisie. Les motifs vont de la guerre (celles de Cuba et des Boers auxquelles il s’oppose) à l’amour en passant par les oiseaux, et... Jean-Jacques Rousseau... On découvre un auteur qui a de l’humour, qui est capable de sarcasme, le tout enveloppé de finesse.

Chanson nomade
Dantin décrit le désert de Gobi et, à la toute fin, il annonce que son poème doit être lu comme un poème symboliste. Bon prince, il nous explique chacun des symboles. « Ah! mais vous' n'm'avez pas compris! / Ou p't'êr' vous croyez que j'faribole? / Tout ça, c'est des symboles, / Et j'en grimaç' plus que j'n'en ris » Le désert représente la « solitude de son cœur », les grains de sable ne sont que ses pensées et ses rêves...

Chanson intime
La plupart des poèmes traitent des relations amoureuses. « Ah! mon cœur est un gouffre insondable et béant / Où le Désir écume et bout comme une braise » Il « explore » différents types d’amour : le passionné, le tendre, le platonique, l’éphémère... Il se débat entre sa recherche d’un idéal (religieux) et l’amour charnel. La femme l’attire, mais il est empêtré dans ses schèmes religieux. « La Pensée est chimère et l'Amour est mensonge; / La Beauté cache un piège et la mort est au fond; / La Femme est l'inviteuse impure du démon: / Ah! vienne le Néant où tout l'être se plonge! » Malgré ces deux derniers vers, il ne faudrait pas conclure qu’il est misogyne; au contraire, c’est un homme qui n’a jamais cessé de chercher la femme, de chercher comment il pourrait l’aimer sans renier ses idéaux.

Que dire d’un tel poète? Dantin est un auteur qui a du métier (il était un critique littéraire très respecté). Tout en adoptant la versification classique, il sait varier le ton, il utilise différentes formes littéraires, différents procédés, différents niveaux de langage. Le ton peut être très sérieux, puis très fantaisiste. On découvre un esprit fin, un homme à l’esprit ouvert (le monde n’est pas seulement peuplé de Canadiens français) qui ne craint pas de dévier des sentiers de son époque. La contrepartie de cette virtuosité, qu’on peut saluer, c’est qu’il n’y a pas un fil, qu’il n’y a pas un concept unificateur dans ce recueil. Par ailleurs, quand l’intellectuel prend le pas sur le poète, cela nous donne des poèmes un peu trop plats. Quant à moi, il excelle dans les longs poèmes narratifs, car il est meilleur conteur que poète. ***½

Lire le recueil. Je vous conseille « La triste histoire de Li-Hung Fong », dont voici un extrait.

Extrait
Moi qui vous parl', dans Beauharnois
J'ai connu jadis un Chinois
Aux veux bridés, à la faç' blême,
Ayant r'çu' quoiqu' pas au baptême,
L'nom euphoniqu' de Li-Hung-Fong;
Comm' de just' faisant l'métier qu'font
Tous ses confrèr's en savonnage,
Mais encor dans son tout jeune âge,
P't êtr' vingt-deux ans: c'qu'est très curieux,
Car les Chinois sont toujours vieux.
Il formait, dans c'village agreste,
Tout' la population Céleste,
Spectacle d'un peuple ébahi,
Toléré, n'aimé ni haï,
Mais, en qualité d'créature
A part dans l'oeuvr' de la nature,
Tenu à l'écart des humains.
On v'nait seul'ment entre ses mains,
Sans même l'honorer d'une grimace,
A jour fix' déposer sa crasse.
Il rendait l'plastron l'plus foncé
Blanc comm' neig', luisant et glacé;
Du rest', n'faisant rien pour déplaire,
Et s'mêlant d'ses uniqu's affaires.

3 novembre 2008

La Minuit

Félix-Antoine Savard, La Minuit, Montréal, Fides, 1968, 177 pages (1re édition : 1948)

Tout le récit se déroule entre le début de l’automne et la fête de Noël dans le hameau fictif de Saint-Basque que l’auteur situe à Tadoussac. Les gens, tantôt pêcheurs tantôt bûcherons, sont très pauvres, sauf Denis qui a acquis toutes les terres et Maltais l’usurier.

Geneviève recueille des « simples » (des herbes) sur les hauteurs de Tadoussac pour les malades de son patelin. Malgré son dénuement, elle prend soin des uns et des autres, entre autres de son voisin Maltais, le vieillard usurier. Son mari Gabriel travaille dans les bois avec leur fils ainé Jeannetot. Geneviève s’occupe seule de ses autres enfants, dans l’attente de son mari qui doit revenir à Noël.

Quand la maison de Rondeau passe au feu, toute la petite communauté se rassemble dans une corvée pour la reconstruire. Corneau, récemment arrivé de la ville, n’est guère impressionné par cette solidarité de pauvres. Il essaie de secouer leur léthargie, pour ne pas dire leur résignation. Il se met à les haranguer leur expliquant comment, dans les villes, les pauvres se sont révoltés contre les riches qui les exploitaient. Les Saint-Basquais se mettent à rêver et l’équilibre communautaire, fait d’entraide et de solidarité, est rompu : ils se jalousent, reluquent le peu de richesse des uns et des autres, perdent de vue le sens évangélique de leur pauvreté (« Bienheureux les pauvres, car le royaume de Dieu est à eux »). Finie la belle entente! « Les maisons d'alentour étaient sombres aussi : elles s'étaient fermées tôt à cause d'une peur inattendue sortie des idées en cours. Tous les monstres issus de la matière sans Dieu, toutes les vieilles terreurs de l'humanité, tous les cauchemars, voilà qu'ils sévissaient, maintenant, dans Saint-Basque, qu'ils sortaient des coupes, longeaient les chemins, poussaient des plaintes lugubres. » Ainsi va l’automne. Chacun pour soi. Chacun chez soi. Geneviève cesse de cueillir des simples pour guérir les malades. On se moque des malheurs des uns et des autres.

Au début de novembre, Gabriel est ramené des chantiers, très malade. Le docteur, le prêtre, les simples de Geneviève n’y peuvent rien. Il va s’éteindre lentement. Une nouvelle solidarité va s’établir autour du mourant. Corneau retourne en ville. Gabriel meurt le soir de Noël.

Le récit, qui a toutes les allures d’un conte philosophique, lu en dehors de toute visée religieuse, m’apparaît très discutable, pour ne pas dire inacceptable. Je comprends du propos de l’auteur qu’il suffit de rester pauvre, d’éviter toute révolte, de remettre cette pauvre vie entre les mains du Seigneur. Geneviève et les Saint-Basquais devraient accepter de se laisser exploiter par les riches Denis et Maltais, qui n’ont que du mépris pour eux? Ils devraient renoncer à toute forme de bien-être matériel et se réfugier dans des valeurs communautaires? Ils devraient renoncer à cette vie terrestre en attendant un paradis qui va réparer toutes les injustices de ce bas-monde? Drôle de philosophie, non?

L’écriture de Félix-Antoine Savard est, comme toujours, très travaillée. Trop, sans doute. On y perd un peu la substance de l’histoire qu’il raconte. Ses personnages deviennent des êtres de papier. À la longue aussi, je déplore la manie de Savard de nommer chaque colline, chaque sentier, le moindre petit cours d’eau. ***

Extrait
Corneau reprit son discours.
Les pauvres, ceux d'ailleurs, avaient accompli de grandes choses, oui ; mais, loin de perdre leur temps à gémir, ils avaient appris à libérer cette force qu'ils tenaient captive en eux-mêmes.
C'était bon pour les vieillards, pour les faibles de toujours courber le dos. La patience... (il n'osa dire la résignation, car c'était un mot sacré pour eux, l'un de ces derniers mots qu'on faisait balbutier aux mourants), la patience, ça tenait l'homme en langueur, empêchait son destin. Les riches, eux, ne patientaient pas. Ils se gardaient bien de patienter. Tout ce qui voulait vivre allait impitoyablement son chemin. Tout, sans exception : le ciel et la terre et jusqu'à cette marée qu'on entendait, au large, rompre le doux calme de la nuit et renverser l'ordre des étoiles qui s'était fixé dans l'étalé.
Les pauvres enfin dressés marchaient donc maintenant. Et rien ni personne ne les arrêteraient plus.
Eux, les chétifs pauvres, ils écoutaient ces paroles comme l'annonce d'une rédemption trop belle pour qu'ils la vissent jamais. Ils pensaient à Saint-Basque qui ne leur était plus qu'un creux vallon noir, fermé par les montagnes et trop loin, bien sûr, de ces courants de liberté dont parlait Corneau.
Non, cette délivrance n'arriverait jamais. Car, une lourde fatalité pesait sur eux, une vieille habitude d'impuissance les enchaînait. D'ailleurs, le Christ l'avait dit. C'était donc certain qu'il y aurait toujours des pauvres à Saint-Basque. Oui, toujours !
Corneau, lui, poursuivait son prêche sans pitié.
À Saint-Basque, ils continuaient de souffrir, mais parce qu'ils le voulaient bien ; mais parce qu'inertes et divisés, ils se contentaient tous de grogner sans rien faire. Dans les villes, les faibles avaient uni leur faiblesse ; et elle était devenue force pour la justice. Il répéta : « pour la justice. »
Vandal, Rondeau et les autres soupiraient en eux-mêmes : « pour la justice. » Car c'était leur grand mot, celui que, jalousement, ils avaient préservé de l'injure des hommes et du temps. Ce mot signifiait qu'un jour, après toutes les manigances des Maltais, Denis et leurs pareils, tout serait remis d'aplomb ; et la souffrance aurait enfin son prix éternel.
— Pour la justice ! reprit Corneau.
Mais sa justice, à lui, était autrement rapide que la leur. Elle n'avait pas à attendre une vague et lointaine éternité. Elle était instante.
Pervertissant alors les paroles de l'Évangile, il annonça que, bientôt, tous les misérables, tous les humiliés s'exalteraient eux-mêmes, prendraient leur cause dans leurs propres mains, et qu'à Saint-Basque, comme ailleurs, s'ils le voulaient... (p. 84-85)


Félix-Antoine Savard sur Laurentiana
Menaud maître-draveur

29 octobre 2008

L'Abatis

Félix-Antoine Savard, L’Abatis, Montréal, Fides, 1943, 209 pages. (Dessins de André Morency)

Félix-Antoine Savard définit, dans la première phrase de l’introduction, l’événement qui a donné lieu à L’Abatis : « Ce livre alterné de souvenirs et de poèmes se réfère, pour une grande part, à mes expériences de missionnaire en Abitibi. » Il nous rappelle que la situation économique, en 1934, suite à la crise économique, était difficile pour les ouvriers en chômage et que l’Église fut chargée d’orchestrer « la croisade du retour à la terre ». Pour sa part, entre 1936 et 1938, il a recruté dans Charlevoix et accompagné en Abitibi plusieurs colons. Bien entendu, l’entreprise fut difficile pour plusieurs d’entre eux : paysans habitués à leurs montagnes, insulaires de l’Isle-aux-Coudres, gens de la mer, ils ne retrouvaient pas leurs repères dans ce plat pays. C’est donc en partie ce que raconte Savard dans ce livre. Bien entendu, l’auteur, porté sur l’épopée, essaie de nous faire voir que chaque entreprise privée contribue à un projet plus global, celui du peuple canadien-français qui doit assurer sa survivance en terre d’Amérique.

Ce début pourrait laisser penser que Savard fait œuvre d’historien : au début, le livre ressemble un peu à cela. Plus loin, c’est autre chose. Savard nous présente plusieurs courtes séquences qui mettent en scène des paysans. Rien de suivi, pourtant. Le tout est entrecoupé de descriptions poétiques de la grande nature sauvage, souvent sans lien direct avec ce qu’on est en train de nous raconter, par exemple un chapitre est consacré aux oies blanches. Et le livre finit par perdre pour ainsi dire son sujet de vue. Les derniers chapitres intitulés « La Toussaint », « Ah! Que l’hiver est long », « La poudrerie », etc. n’ont plus rien à voir avec son projet de départ qui consistait à décrire la vie des nouveaux colons défricheurs en Abitibi. Vous l’aurez compris, je déplore que ce livre soit un fourre-tout. Toujours en introduction, Savard avoue qu’on lui a forcé la main pour l’amener à écrire ce livre et cela parait dans le résultat final.

Cela ne veut pas dire que le livre soit sans intérêt. On regrette même que l’auteur ne soit pas allé au bout de son projet : il aurait pu suivre une famille, de son départ de Charlevoix jusqu’aux premières années de son installation en Abitibi. Cela fut fait en partie par une Française, qui ne cède en rien à Savard quand vient le temps de décrire la nature et qui a mieux réussi à cerner l’aventure abitibienne : je pense, bien sûr à Marie Le Franc dans La Rivière solitaire. Enfin, il y a une certaine sagesse dans les propos de Savard, sagesse d’une certaine époque, qui, lorsqu’elle ne prend pas l’allure d’un prône, est encore recevable. Et je cite au hasard deux passages : « Ce qui importe, avant tout, c’est de ramener l’homme vers son intérieur. Tout ce qui ne place point l’âme dans le centre des choses humaines est anarchique et machine à détruire. » ; « Ce soir, cependant qu’ils [les paysans] arrivent, et que les tentes se remplissent de l’odeur forte de la sueur humaine, je regarde mes mains blanches et les leurs, les boueuses, les caleuses, les brisées, et je me dis que c’est par elles que le pain, le feu m’arrivent, et que je ne vivrais pas sans cette crasse. »

Extrait
J'assiste au commencement d'une société. Nous avons concédé cent acres de terre à chacun de nos colons. J'aime ce matin économique et social, ce jubilé, ce partage. Je suis le rare témoin de cette égalité si chère à tant de philosophes.
Il n'est pas jusqu'au père Raymond, l'indolent aux petits yeux, que nous n'ayons élevé à la dignité de propriétaire... Mais nous verrons dans l'avenir. Dès maintenant je ne doute pas qu'il n'y ait bientôt ici des esclaves. Déjà, les brocanteurs sont à l'œuvre. Les mous et les paresseux se plaignent. J'ai dû, pour régler une chicane, tirer une ligne de bornage, montrer l'étoile, délimiter sur le seul point immuable du ciel. Mais les passions ne se laissent pas enclore par la géométrie.
Maltais occupait un lot brûlé ; il n'avait pas de matériaux pour sa maison. Il a obtenu de bûcher dans le bois d'un autre « juste de quoi se bâtir ». Maltais a été surpris en délit d'abus. Il venait d'abattre les plus belles épinettes de son voisin. Et tout a fini par des injures.
Que les utopistes aillent voir, demain, l'issue de cette lutte qui s'engage déjà entre les lignes droites et les tortueuses de l'avarice et de l'ambition.

Un inconnu m'est arrivé, il y a quelques jours. Nous l'avons mis à couper le bois des ponts. C'est un vaillant ; mais il est sombre et taciturne. Il couche près de la porte de la tente ; et, le soir, il s'assied à l'écart pour fumer. Il a la tête embroussaillée. On le dirait sorti tout vivant de la nuit. Les gens l'ont surnommé l'Ours.
Je me suis rendu hier où il abattait : « Allume ! lui ai-je dit. Trouves-tu cela de ton goût, la colonisation... ? » L'homme s'est mis à ébrancher distraitement, à regarder tout autour, puis, brusquement : « C'est pas pour moé, m'a-t-il répondu, que je suis venu icitte, c'est pour mes enfants... » (P. 48-49)

Félix-Antoine Savard sur Laurentiana
Menaud maître-draveur

28 octobre 2008

Menaud maître-draveur (suite)

Dans ma présentation de Menaud maître-draveur, j’ai mentionné que le roman avait reçu plusieurs versions. J’ai jeté un coup d’œil sur l’édition de 1944. Effectivement le style s’est dépouillé, pour ne pas dire asséché. Voici la nouvelle version de l'extrait que j'ai présenté :

Une clameur s'éleva !
Tous les hommes et toutes les gaffes se figèrent, immobiles.
Joson n'avait pu sauter à temps; il était emporté sur la queue de l'embâcle !
Menaud se leva. Devant lui hurla soudain la rivière en bête qui veut tuer.
L'enfant s'agriffait, plongeait, remontait dans le culbutis des bil­les.
Puis, il disparut dans les gueules de l'eau.
Menaud fit quelques pas en arrière; et, comme un bœuf qu'on assomme, s'écroula, le visage dans le noir des mousses.
Alexis, lui, s'était précipité dans le remous.
Il se mit à tâtonner à travers les longues écorces, à battre de ses bras fraternels vers des formes étranges qui semblaient des signes de Joson.
Et quand l'eau lui gelait le cœur, il remontait respirer, puis, replongeait encore dans la fosse parmi les linceuls de l'ombre.
Non ! personne autre que lui n'aurait fait cela; car, c'était terrible ! terrible !
Mais, d'épuisement, il dut bientôt saisir la gaffe qu'on lui tendait. Les yeux fous, les lèvres blanches, les bras vides, il courut vers les tentes et se roula dans son chagrin
Alors, arriva Menaud, pareil à un homme ivre. Les bras tendus, il s'appuyait aux arbres, il levait haut les pieds comme ceux qui tombent de la clarté dans les ténèbres.
Il regarda les mailles du courant, prit une gaffe, fit ancrer sa barque au bord du remous, et se mit à sonder, manœuvrant le crochet de fer avec tendresse. (Edition de 1944)

J’ai aussi lu le même extrait dans l’édition de 1964. Il ressemble étrangement à celui de 1937.

24 octobre 2008

Menaud maitre-draveur

Félix-Antoine Savard, Menaud maître-draveur, Québec, Garneau, 1937, 265 pages.

Menaud, veuf depuis peu, vit dans le rang de Mainsal avec son fils Joson et sa fille Marie. Il cultive la terre, mais il est d’abord un coureur des bois. Le printemps étant venu, il monte dans le Nord avec son fils Joson pour draver sur la rivière La Noire. Même s’il est maître-draveur, il est loin d’en tirer orgueil : il se considère comme le valet des grandes entreprises étrangères, ce que son cœur patriotique abhorre. Quand un embâcle se crée en haut d’un rapide, les hommes montrent un grand courage et beaucoup d’habileté. Malheureusement, quand l’embâcle cède, Joson est englouti par la rivière sous les yeux de son père impuissant. En vain, son ami le Lucon va plonger et plonger encore pour le sauver. Le vieux Menaud va exiger qu’on le laisse seul : il va sonder la rivière délicatement et retrouver le corps de son fils.

La tristesse s’est installée dans la demeure de Menaud. Le vieux vit en solitaire sa détresse. Sa fille Marie est dévastée. Quelque temps plus tard, la douleur de Menaud est accentuée quand il apprend que sa Marie s’est amourachée du Délié, un personnage qui s’est acoquiné avec les Étrangers qui ont pris possession de l’arrière-pays. Ce traître ose même dire que les paysans n’auront plus accès libre à leur territoire de trappe. Il n’en faut pas plus pour que Menaud se révolte. Avec le Lucon, il parcourt la campagne essayant de semer la révolte chez les paysans. Ils n’obtiennent aucun succès. Entre-temps, sa fille Marie, qui a compris le rôle du Délié, s'est éloignée de lui et rapprochée du Lucon.

Faisant fi des menaces du Délié, Menaud et le Lucon montent à leur territoire de chasse. Menaud, toujours affecté par la mort de son fils, sombre peu à peu dans un délire. Un jour il part en pleine tempête plus au Nord, soi-disant sur la route des anciens trappeurs. Le Lucon le retrouve à moitié mort et réussit à le ramener. Il a perdu la raison. Le roman se termine sur une note d’espoir : le Lucon et Marie comprennent qu’ils doivent continuer ce combat.

Tout le roman est construit sur la reprise d’un célèbre passage de Maria Chapdelaine, surnommé par Menaud le « grand livre ». Ce passage, cité en épigraphe, commence ainsi : « Nous sommes venus il y a trois cents ans et nous sommes restés... » L’idée fondamentale du roman de Savard, c’est que l’héritage est en train de se perdre, que des étrangers s’en sont emparés.

Ces dernières années, j’ai lu à quelques reprises des critiques qui remettaient en question la place que l’histoire littéraire accordait au roman. Je pense que le discours patriotique de Savard, non sans raison, froisse les oreilles postmodernes des « révisionnistes ». Bien sûr, si on lit vite, on peut voir dans le roman une charge contre les étrangers, une certaine xénophobie, un nationalisme exclusif et fermé sur le monde. Savard reprend plusieurs fois la phrase de Hémon : « Autour de nous des étrangers sont venus qu’il nous plait d’appeler des barbares... ». Mais si on lit attentivement, on se rend compte que ce n’est pas leur qualité d’étranger qui dérange, ce n’est probablement pas leur présence au « pays de Québec » qui pose problème, mais le fait qu’ils se sont emparés des richesses du pays, qu’ils ont fait des Canadiens français des portefaix, étrangers dans leur propre pays. Et ceci, que cela plaise ou non, est une vérité historique. On est en 1937 et non en 2008! Par ailleurs, l’histoire des petits peuples dépossédés par les « plus grands » fait partie de l’histoire universelle. Bien des peuples africains pourraient encore reprendre les paroles de Menaud. On ne peut quand même pas balayer sous le tapis toutes les réalités historiques dérangeantes sous prétexte qu’il faut maintenir la concorde entre les peuples. Va pour la concorde, mais va aussi pour la vérité!

J’ai lu la première version du roman. Celle-ci a été modifiée cinq fois par Savard (en 1938, 1944, 1960, 1964 et 1967), dans le sens d’une atténuation du langage métaphorique. Il est presque banal de dire que la langue est le véritable héros du récit. Il y a dans ce roman une telle fête du langage que le récit parfois s’empêtre, surnage. Savard insère beaucoup d’archaïsmes, de régionalismes, il casse le rythme des phases, il métaphorise à outrance, il invente des mots, il en écrit d’autres selon la prononciation paysanne. Ce n’est pas tant les gestes posés par le personnage que la langue elle-même qui confère à Menaud un statut de héros patriotique qui peut déranger.

Le récit demeure touchant, même après plus d’une lecture. Menaud est un vieux « bougonneux » plein de colère, de frustration. Encore une fois c’est par le style que Savard donne à ce personnage une « hauteur » qui le rend attachant. Le combat du vieux loup solitaire, qui accepte de s’immoler pour sauver son peuple (un Christ immolé), dépasse l’aventure individuelle, comme son ami Josime l’a bien vu : « C’est pas une folie comme une autre! Ça me dit, à moi, que c’est un avertissement.» Bien sûr, c’est un « héros pauvre », un perdant, mais au moins un perdant magnifique, en cela différent des François Paradis, Séraphin Poudrier et Euchariste Moisan.

L’attitude de Menaud est quand même ambiguë : il a accepté de travailler pour des compagnies étrangères, de conduire les draveurs dans leur métier dangereux. Il a même entraîné son fils dans ce périple dangereux. Étonnant tout de même qu’il ne s’en prenne pas aussi à lui-même.

La célébration de la nature et, pourquoi pas, l’admiration pour nos ancêtres coureurs des bois qui ont traversé de part en part ce continent contribuent aussi à l’émotion qu’on peut ressentir face à cet univers, peu réaliste tout compte fait.

Menaud n’est pas un roman du terroir classique. Ce n’est pas le terrien, mais le coureur des bois, l’aventurier qui emporte la sympathie de l’auteur : « Ce que Marie lui avait proposé, c'était la petite vie, étroite, resserrée, pareille à la vie des ours en hiver. Ils dorment, se lèchent la patte dans leurs trous. Comme si l'on pouvait ainsi passer son règne, replié sur soi-même, et se laisser dépouiller sans se défendre. Non ! tel n'était pas le dessein de ses pères. » On remarque aussi qu’il s’agit moins de transmettre un héritage matériel (le bien paternel) que le sentiment d’appartenance, pour ne pas dire l’amour du pays. Ceci ne veut pas dire pour autant que les terriens, représentés par Josime et les femmes, sont dévalorisés.


Extrait
Une clameur s'éleva !
Tous les hommes et toutes les gaffes se figèrent, immobiles... Ainsi les longues quenouilles sèches avant les frissons glacés de l'automne.
Joson, sur la queue de l'embâcle, était emporté, là-bas...
Il n'avait pu sauter à temps.
Menaud se leva. Devant lui, hurlait la rivière en bête qui veut tuer.
Mais il ne put qu'étreindre du regard l'enfant qui s'en allait, contre lequel tout se dressait haineusement, comme des loups quand ils cernent le chevreuil enneigé.
Cela s'agriffait, plongeait, remontait dans le culbutis meurtrier...
Puis tout disparut dans les gueules du torrent engloutisseur.
Menaud fit quelques pas en arrière; et, comme un bœuf qu'on assomme, s'écroula, le visage dans le noir des mousses froides.
Alexis, lui, n'avait écouté que son cœur. Il s'était précipité dans le remous au bord duquel avait calé Joson.
Et là, il se mit à tâtonner à travers les longues écorces qui tournaient comme des varechs, à lutter de désespoir contre les tourbillons de l'eau, à battre de ses bras fraternels, à l'aveuglette, vers des formes qui semblaient des signes de forme humaine.
Et quand le remous lui serrait à mourir le cœur dans l’étau de glace, il remontait respirer, crachait l’eau, puis replongeait encore, acharné, dans la fosse sépulcrale, presque fermée par les linceuls de l'ombre.
Et les autres, muets, avaient leurs regards piqués sur l’eau noire, entree les écumes qui tressaient déjà des couronnes funèbres.
Non, personne autre que lui n'aurait fait cela; car, c'était terrible ! terrible !
A la fin, d'épuisement, il saisit la gaffe qu'on lui tendait, remonta de peine en se traînant sur les genoux, se dressa dans le ruissellement de ses loques, anéanti, les yeux fous, les lèvres blanches, les bras vides...
A peine murmura-t-il quelque chose que l'on ne comprit pas; puis il prit sa course vers les tentes, et se roula dans le suaire glacé de son chagrin.
Alors, semblable à un homme ivre, levant haut les pieds comme ceux qui tombent de la clarté dans les ténèbres, arriva Menaud, ses paupières basses sur la vision de l'enfant disparu.
Et les hommes s'écartèrent devant cette ruine humaine qui descendait en se cognant aux bords du sentier.
II demanda: « L'avez-vous ? »; se fit indiquer l’endroit de plonge, regarda les mailles du courant et dit:
« II est là ! »
Il prit sa gaffe, fit immobiliser une barque en bordure du remous, et se mit à sonder, manœuvrant le crochet avec d'infinies tendresses. (p. 82-84)


Voir l’étude publiée dans Le Comptoir littéraire
Voir aussi La Littérature du terroir au Québec

Félix-Antoine Savard sur Laurentiana
Menaud maître-draveur