31 décembre 2009

Que l'An nouveau vous soit heureux!

Salut quidams d'humeur grognarde
Qui cheminez d'un pas boiteux
Vers le repos de la camarde
Qui vous couchera dans ses creux ;

Si le licol des destinées
Vous étreignit par trop de nœuds,
Oubliez les dures menées,
Que l'an nouveau vous soit heureux!

Salut très gentes à cocardes
Et rieuses, de tant d'aveux,
Salut couseuses des mansardes
Qui chantez vos airs langoureux

Aux vieilles poutres calcinées ;
Salut pauvresse et besogneux
Aux tâches indéterminées,
Que l'an nouveau vous soit heureux !

Salut à tous, gaillards, gaillardes,
Grands poètes, grands amoureux !
Salut croquants en vieilles hardes,
Sur nos chemins aventureux,

Vous fîtes de sombres tournées,
Malgré vos courages de preux,
Sans lit, sans pain, ni cheminée,
Que l'an nouveau vous soit heureux

ENVOI
Prince, que votre destinée
S'éclaire aux astres lumineux,
Jamais d'illusion fanée,
Que l'an nouveau vous soit heureux !

(Louis-Joseph Doucet, La Jonchée nouvelle,
Montréal, Yon, 1910, p. 95-96)

30 décembre 2009

Premier de l'An

Aujourd'hui — premier jour d'une nouvelle année —
Ma voisine est venue, en voisine bien née,
Avec sa fille Hortense et son garçon Thomas,
Timidement, sachant que je ne sortais pas,
Me faire ses souhaits et me rendre visite.
Sur un signe que fit la mère à la petite,
L’enfant vint, en entrant, s'asseoir sur mes genoux,
Et posant sur mon front un baiser des plus doux,
Retenant longuement mes deux mains dans les siennes :

- Mon voisin, me dit-elle, il faudra que tu viennes ;
Nous dînerons ensemble, aujourd'hui. Quel bonheur!
Je ne sais pas pourquoi, je restai tout rêveur,
Sans parler. Mais après un moment de silence :

- Oui, j'irai, répondis-je à la petite Hortense,
Qui sortit, me donnant un baiser amical.

-Pauvre gens ! j'oublierai que j'ai dîné fort mal !

(Eudore Évanturel, Premières poésies, Québec,
Côté & cie , 1878, p. 97-98)

29 décembre 2009

Nouvelle année

Or demain notre pauvre Terre
Qui menace de s'effriter,
Aura sur son dos millénaire
Une année de plus à porter...

Devant la marche impitoyable
Du Temps je perds mon ton frondeur,
Et mon crayon, plus charitable,
Se fait, ce soir, bien moins railleur...

Mon Dieu ! comme ça passe vite
Ces trois cent soixante-cinq jours,
Durant lesquels chacun s'agite.
Et qui nous paraissent trop courts !...

Quand sonne la Nouvelle Année
Madame devant son miroir
S'installe et constate, étonnée :
—"Je suis un peu moins belle à voir !..."

Et Monsieur, penché sur sa glace,
Compte et recompte en soupirant
Les quelques plis qui sur sa face
Attestent la fuite du Temps...

Et tout en retapant leur tête,
Les deux se demandent de quoi
La Nouvelle Année sera faite ?...
—"Eh bien!, mon Dieu! de douze mois !...

"Mes braves gens, et sans vous plaindre,
"Pour vous j'ose les résumer :
— "Cent cheveux gris de plus à teindre,
"Dix rides de plus à farder !..."

(Francis Desroches, Chiq’naudes,
Québec, La Tour de Pierre, 1924, p. 84-87)

28 décembre 2009

Fin d'année

Comme un long chapelet de douleur ou de joie,
Trois cents jours ont passé, sans presque qu'on les voie;
Et le salut d'adieux que l'on donne au dernier
Au seuil du nouvel on accueille le premier.
Sur ceux qui sont partis, pourquoi verser des larmes?
Laissons-les aller sans qu'ils nous causent d'alarmes,
Et ceux qui de l'an franchissent déjà le seuil
Ne doivent pas pour nous avoir des airs de deuil.
Qu'importe qu'ils soient faits de douleur ou de peine ?
L'Ave du chapelet qui lentement s'égrène,
Ou qu'il soit dit d'une mélancolique voix,
Le soir, par l'aïeule qui pleure quelquefois,
Ou par la voix rieuse d'un enfant candide
Qui fouille en souriant l'azur clair et limpide,
N'est-il pas, quand il monte vers le grand ciel bleu,
Également cueilli par les anges de Dieu ?

(Adalbert Trudel, Première moisson, Québec,
Le Soleil, 1929, p. 133)

27 décembre 2009

Nuits de Noël

I
Du ciel clair d'Orient les constellations
Épandent dans la nuit l'or pur de leurs rayons
Sur les montagnes dénudées. . .
Minuit! et les bergers, transis, vêtus de peaux,
Surveillent, somnolents, leurs dociles troupeaux
Aux pâturages de Judée.

Soudain le firmament a d'étranges clartés. . .
D'harmonieuses voix dans l'azur ont chanté:
« Gloire au Très-Haut! Paix à la terre!
Pâtres de Bethléem, levez-vous et venez!
Ne craignez rien: Jésus le Rédempteur est né!
Noël! Gloire à Dieu votre Frère! »

Là, dans la froide étable ouverte à tous les vents,
Les timides bergers apportent leurs présents
A l'Enfant qu'adorent les anges. . .
Avec eux écoutons l'hymne mystérieux
Que dit la Vierge-Mère offrant au Roi des cieux
L'humble tribut de ses louanges!. . .

II
Minuit! Dans les beffrois carillonne gaîment,
Cloches qui remplacez dans le bleu firmament
Les angéliques envolées!
Tels les pâtres, jadis, quand vous chantez Noël!
Les chrétiens, recueillis, viennent à votre appel
Devant les croches étoilées. . .

Aux temples large ouverts, du Levant au Couchant,
Leur prière se mêle et monte avec leurs chants,
En ce joyeux anniversaire. . .
Noël! Comme il est beau l'hymne des carillons,
Quand les cierges, la nuit, allument des rayons
Jusqu'aux voûtes du sanctuaire!

III
Minuit! Le canon gronde, et l'Europe est en feu!
Aux armes! nous vaincrons avec ou contre Dieu!
Noël! A l'assaut des tranchées! . . . —
O tristesse! ô douleur! Bergers de Bethléem,
Qu'êtes-vous devenus?. . . Pleure, Jérusalem,
Sur tant d'espérances fauchées!

Pleure sur les foyers, sur les temples brisés!
Pleure sur tes enfants qui tombent, épuisés
Dans cette affreuse tragédie!
S'ils ont péché, Jésus, courbez leurs fronts,
Mais en ce jour de joie oubliez leurs affronts!
Pardonnez à leur perfidie!

Temples, resterez-vous sans autels et sans croix?
Vous, cloches de Noël, n'aurez-vous plus de voix
Pour convoquer à la prière ? ...
Non ! cette nuit sanglante a déjà trop duré,
Et le Vieux-Monde encor, puni mais restauré,
Chantera: « Gloire à Dieu! Paix aux hommes sur terre! »

(Arthur Lacasse, Heures solitaires, Québec, s.n., 1916, p. 23-25)

26 décembre 2009

Nuit de Noël

La cloche des beffrois sonne à toute volée...
Sur le flanc des coteaux, au fond de la vallée,
Brûle joyeusement, dans l'âtre des aïeux,
La bûche de sapin. Les maisons s'illuminent
Courbés sur leur bâton, les vieillards s'acheminent
Évoquant tour à tour des souvenirs pieux.

On entend tout à coup de glorieux cantiques.
La terre parle au ciel. Et sous les hauts portiques.
Des temples merveilleux élevés par la foi,
Et sous le frêle arceau de la pauvre chapelle,
La foule émue accourt. Quel spectacle t'appelle
Étrange multitude, et d'où vient ton émoi ?

C'est la nuit de Noël!... Nuit calme et parfumée,
Qui berce mollement la lande accoutumée
Au murmure des eaux, au vol des papillons…
C'est la nuit de Noël… Nuit glacée, éclatante,
Qui s'ouvre sur nos champs comme une immense tente,
Ou les ensevelit dans ses blancs tourbillons.

La foule accourt... Des lieux où le soleil se lève,
Et des lieux où le vent transperce comme un glaive
Du midi plein d'arôme et du couchant obscur,
La foule accourt, joyeuse en ses habits de fête,
Sous les feux de l'étoile ou malgré la tempête,
Par les chemins de neige ou les clos de blé mûr.

Elle vient saluer le plus grand des mystères.
Dans leurs chants inspirés, les prophètes austères
L'avaient promis. Et siècle après siècle s'en va,
Et, prosterné devant l'humble Vierge Marie,
Tout le monde chrétien adore, chante et prie,
Dans l'amour et la foi, le Fils de Jéhova.
[…]

(Pamphile Lemay, Les Épis, Montréal,
J-Alfred Guay, 1914, p. 192-193)

25 décembre 2009

Chant de Noël

O nuit d'azur, de joie et d'harmonie,
O nuit d'amour,
Nous saluons la douceur infinie
De ton retour !
A Bethléem de nouveau se dévoile
Un coin du ciel,
Et vers Jésus vient nous guider l'étoile.
Noël! Noël!

Une Vierge en silence prie
Devant un enfant nouveau-né;
Fleur très pure, elle a nom Marie,
L'enfant, c'est le Verbe incarné;
A deux genoux, un homme adore
Dans un calme ravissement.
L'étable a des clartés d'aurore
Qui descendent du firmament.

Sur la paille l'enfant repose,
Les yeux clos par un doux sommeil;
Son visage a l'air d'une rose
Qui vient de sourire au soleil;
De pureté son front rayonne
Comme le lys en sa blancheur;
Roi naissant, Il n'a pour couronne
Que l'innocence et la candeur.

Comme un murmure d'asphodèles
Que la brise agite en passant,
On entend des froissements d'ailes
Dans le silence grandissant.
C'est qu'en foule accourent les anges
Dans le mystère de ce lieu,
Pour entourer de leurs louanges
Le miracle d'un Enfant-Dieu.

Rejeton poussé de l'arbre antique,
Adonaï, conducteur d'Israël,
Fleur de Jessé dont le parfum mystique
Embaumera notre terre et le ciel !
A vos genoux l'humanité sauvée
Vient déposer son amour et sa foi,
Son espérance à jamais retrouvée.
Noël ! Noël ! Soyez béni, doux Roi !

(Marie Sylvia, Vers le beau,
s.l., s.n., 1924, p. 65-66)

24 décembre 2009

Veille de Noël

Les bons vieux arbres sont vêtus
De blancheurs perlées
Et l'on entend des impromptus
Et des mélopées

Que dans les branches lentement,
Le vent froid module.
Et l'on dirait bien un aimant
Conciliabule.

Là-haut, le ciel d'un bleu lointain,
Profond comme un songe
Reçoit un rayon du matin
Qui dans l'ombre plonge.

On dirait que la terre attend
Un passage d'anges:
Que pour les fêter elle tend
Ses arbres de franges.

Qu'elle a des bijoux merveilleux:
Dans son opulence,
Si bien qu'elle parait aux yeux:
Un écrin immense.

Saurait-elle que d'un enfant
Fêtant la venue,
Un chœur d’ange ira triomphant
Chanter dans la nue?

La terre a-t-elle pour l’aimer
Le cœur d’une femme?
Et cet enfant, pour l’adorer
Aurait-elle une âme?

(Éva Senécal, Un peu d’angoisse… un peu de fièvre,
Montréal, La Patrie, 1927, p. 10-11)

23 décembre 2009

Au petit Jésus

DOUX PETIT JÉSUS, brillant sur la paille
Comme un astre d'or au fond du ciel gris,
En te contemplant, mon âme tressaille
Et de toi soudain mon cœur s'est épris.

O Charmeur divin, plus frais que la rose,
J'interroge ému la terre et les cieux,
Pour voir s'ils n'ont pas quelqu'un, quelque chose
De plus beau que toi, de plus gracieux.

Plus belle que Lui! Toi que j'ai nommée,
Toi que l'ange peint de riches couleurs,
Toi si gracieuse et si parfumée,
Serais-tu plus belle, ô reine des fleurs ?...

Plus beau que Jésus, est-ce un ciel sans voiles,
Un beau ciel de jour fait d'un seul saphir,
Un beau ciel de nuit parsemé d'étoiles
Qui brillent sans fin pour nous éblouir ?

Plus belle ? est-ce encor la lueur première,
L'aurore d'opale au firmament bleu,
Jetant à plein ciel ses fleurs de lumière
Sur les pas brillants du soleil de feu ?

Plus beau que Jésus, plus grand, plus splendide,
Est-ce toi, soleil aux vêtements d'or,
Toi qui fais baisser mon regard avide,
Lorsqu'il veut-là-haut suivre ton essor ?

Plus beau que Jésus, n'est-ce pas cet ange
Aux ailes d'argent, au front lumineux,
Dont le pied jamais n'a touché la fange
Et qui fait la joie et l'honneur des cieux ?

Fleur, aube, soleil, ange aux pieds de neige,
Azur qui bleuit le parvis du ciel,
Tout cela, c'est beau; ce n'est qu'un cortège
De pâles rayons à l'Emmanuel.

Tout cela, c'est beau ; mais c'est un peu sombre
Devant ton sourire, ô Charmeur divin.
Cela, c'est la nuit, c'est un reste d'ombre
Qui, devant le jour, disparaît soudain.

DOUX PETIT JÉSUS, brillant sur la paille
Comme un astre d'or au fond du ciel gris,
En te contemplant, mon âme tressaille
Et de ta beauté mon cœur est épris.

(Marie Saint-Éphrem, Immortel amour,
Sillery, Couvent de Jésus-Marie, 1929, p. 34-35)

22 décembre 2009

Les trois mages

En ce temps-là de grandes choses
Émerveillaient l'humanité,
Et faute d'en trouver les causes
On en admirait la beauté.

Depuis longtemps, par les prophètes,
On savait qu’un glorieux jour
Verrait paraître, entre deux bêtes,
Le corps sacré du Dieu d'amour.

C'est alors qu’une étoile blonde
Scintilla dans le firmament
Pour annoncer à l'ancien monde
La nativité de l'Enfant.

Et que cet infaillible signe,
Bien reconnu par les bergers,
Servit aussi de guide insigne
Pour amener les étrangers.

Or d'une province lointaine,
De l'Orient mystérieux,
Et presqu'au bout d'une quinzaine,
Des Mages vinrent sur les lieux.

De leur indolente monture
Ils descendirent adorer
Le jeune auteur de la nature
Qui venait avec nous pleurer.

Ils le trouvèrent dans l'étable,
Au souffle d'un âne et d'un bœuf
Réchauffé sur la paille affable
Dont se composait son lit neuf.

Pour lui présenter leurs hommages
Ils s approchèrent doucement,
Tranquillement, les trois vieux Mages
Qui s'en venaient de l'Orient.

Agenouillant leurs trois altesses
Sur le dur pavé raboteux,
Ils firent des saintes richesses
Qu'ils apportèrent avec eux,

Et qu’ils sortirent de leur coffre
Ouvert silencieusement,

A Jésus le généreux offre
Des trois Mages de l'Orient.

Ce fut l'or, l’encens et la myrrhe,
Provenant du sol paternel,
Miroir où la grandeur se mire,
Que l’on offrit à l’Éternel.

Symbole du pouvoir terrestre
Il accepta l’or comme Roi,
Métal au bruit confus d’orchestre
En qui l’homme a toujours foi.

Symbole auguste des louanges
Que mérite le Tout-Puissant,
Il laissa monter vers ses langes
Les grands filets bleus de l'encens.

Et la myrrhe qui symbolise
Toutes mortifications,
Il la reçut avec maîtrise
Pour le salut des nations.

Puis ayant incliné leur être
Jusqu'à terre, profondément,
Jésus, avec sa main de prêtre,
Bénit les Mages d'Orient.

Puis se relevèrent les Mages
Tous fatigués d'être à genoux,
Après avoir fait leurs hommages
A celui qui mourra pour nous.

Et dans leur province lointaine,
Avertis par ordre divin,
Ils regagnèrent leur domaine
En suivant un autre chemin.

(Georges Boulanger, L’heure vivante,
Québec, s.n., 1926, p. 17-19
)

21 décembre 2009

Noël

Hosanna mille fois! Sur vos harpes puissantes,
Chérubins du ciel bleu, chantez la grande nuit!
Mortels, en haut les yeux vers l'étoile qui luit!
Noël! Noël! chantez, mes lèvres frémissantes!

Rebuts des noirs enfers, cohortes repoussantes,
Les démons sont vaincus; leur roi Satan s'enfuit.
Cependant qu'en sa crèche où l'amour le réduit,
Le doux Jésus nous tend ses mains compatissantes.

Lève donc désormais ton front las et usé,
Homme qui te traînait, craintif, paralysé
Sous le joug du péché dont tu gardas la trace!

Lève-toi! Lève-toi! L'hymne qui retentit,
C'est le cri d'un enfant qui vient sauver ta race…
Et le monde est fait grand par un Dieu si petit!

(Louis-Joseph Chagnon, La Chanson des érables,
Montréal, Le Devoir, 1925, p. 153-154)

20 décembre 2009

Noël canadien

Divin Enfantelet, que n'avez-vous paru
En notre Canada fourré de belle neige,
A l'ombre des sapins dont le feuillage dru
Sert de couche au colon que son « camp » neuf protège?

Jésus, si vous étiez venu naître chez nous,
Les femmes du Québec, de la Nouvelle-France,
Sur la molle toison d'un vieux mélèze roux,
Vous auraient balancé dans le ber en cadence...

Vos paupières clignant au choc d'un lumignon,
Vous auriez sommeillé sans souci de la bise,
En entendant des voix vous dire : « Mon mignon,
« Dormez ! » et puis chanter : « C'est la poulette grise ! »

Épiant votre rêve, ô cher Enfant divin,
Les mères de chez-nous, habiles filandières,
Au rouet ancestral auraient ouvré le lin
De la robe portée à vos marches premières...

Vous vous seriez joué dans nos tapis neigeux,
Et vous auriez goûté la tire délectable,
Jésus, si, délaissant le sol de vos aïeux,
Vous aviez préféré le pays de l'érable !

Mais vous avez paru dans l'Orient lointain,
La Vierge vous berça de chansons chaldéennes,
Et, lorsque se leva le solennel matin,
II n'était pas encor de mamans canadiennes !

Qu'importe ! maintenant, chaque jour, c'est Noël !
Dans toute âme, en tout lieu, vous venez naître encore ;
Ainsi qu'à Bethléem, vous descendez du ciel,
Éclairant l'univers d'une incessante aurore !

Pauvres femmes, tremblant devant le Pain sacré,
Nous nous ressouvenons de la nuit merveilleuse...
Et quand nous recevons le Seigneur adoré,
Notre cœur, pour l'Enfant, redit une berceuse !

(Simone Paré, Sur les routes de mon pays,
Ottawa-Montréal, Le Levrier, 1944, p. 15-17)

19 décembre 2009

Contes de Noël

Josette (Joséphine Marchand), Contes de Noël, Montréal, John Lovell et fils, 1889, 159 pages. (Préface de Louis Fréchette)

Ces contes, déjà parus dans les journaux, entre autres dans celui du père de l’auteure, mettent en scène les jeunes enfants de familles bourgeoises. Joséphine Marchand vivait dans un tel milieu, son père, Félix-Gabriel, devint même premier ministre du Québec. Certains contes sont moralisateurs : Josette veut apprendre aux « petits riches » le sens des mots « compassion », « bonté », « partage ». Malgré le titre, les deux derniers ne sont pas des contes de Noël. C’est un petit livre charmant. Louis Fréchette, qui préface le recueil, s’en est sans doute souvenu lorsqu’il écrivit La Noël au Canada.

Noël au pays
Le premier Noël, le voyage en traineau, l’église illuminée, les chants merveilleux…

Hier et Demain
Qui dépose les cadeaux de Noël? Est-ce vraiment Santa Claus? Le secret sera percé à cause d’une paire de patins.

Le rêve d'Antoinette
C’est la veille du jour de l’An. Antoinette, quatre ans, visite les magasins avec sa mère qui finit par lui acheter un bonnet en peluche de soie. Au retour, la petite fille aperçoit une mère et sa fille qui quêtent sur la rue. Elle en rêve la nuit. Le lendemain, elle a une requête à faire à ses parents.

Le Jour de l'an
Les enfants ont reçu de belles étrennes, comme il se doit. Comme ce sont de bons petits, pleins de compassion, une idée germe dans leurs têtes. Pourquoi les parents n’auraient-ils pas aussi des étrennes?

Noël
Le petit Noël, envoyé par Dieu pour distribuer les étrennes, est bien embêté : il ne lui reste qu’un cadeau, mais se trouvent devant lui deux paires de souliers, une riche et une pauvre.

Le Jour de l'an au ciel
À la veille du jour de l’An, tout le monde s’affaire dans le ciel, à commencer par Santa Claus (Saint-Nicolas) et les anges qui doivent livrer aux petits enfants les jouets qui égayeront le début de la nouvelle année.

Histoire de deux Serins
Un jeune serin, qui faisait la gloire de la famille tant son chant était beau, en vient à trouver son royaume trop petit. Il part à l’aventure et est sauvée par une jeune serin, amoureuse de lui, qui l’a suivi.

Le dernier Biberon
Il faudrait enlever le biberon, tout usé, à Bébé. Les parents, malgré toute leur bonne volonté, flanchent quand Bébé pleure. La mère va trouver un moyen moins draconien.

Sur Joséphine Marchand : Gazette des femmes
Lire Contes de Noël sur le net.

17 décembre 2009

Fleurs champêtres

Françoise (Robertine Barry), Fleurs champêtres, Montréal, La Compagnie d’imprimerie Desaulniers, 1895, 204 pages (Une édition augmentée a été publiée en 1985 par Fides dans la collection du Nénuphar.)

Ce recueil compte 14 nouvelles. La plupart sont parues dans la rubrique « Chronique du lundi » au journal La Patrie. La dernière du recueil (Comme aime une femme) est une traduction.

Le mari de la Gothe
Pendant un orage, deux jeunes citadines se réfugient chez la mère Madeloche. La Gothe, la servante, leur raconte qu’elle a vécu huit ans avec un homme qui la torturait. Pourtant, elle doit se remarier bientôt.

Le baiser de Madeleine
C’est le jour de l’An. Parents et amis défilent pendant toute la journée pour souhaiter à Baptiste Dumont et à sa famille leurs vœux de bonne année. Madeleine, elle, attend désespérément son beau Pierre qui la boude depuis qu’il l’a surprise avec le gros Pitre. Le soir vient. Soudain, un visiteur attardé frappe à la porte.

Trois pages de journal
Juste, un ami d’enfance de la narratrice, s’est noyé. Elle n’entretenait plus qu’un lien lointain avec lui. Le matin même, elle l’avait rencontré près de la mer. Le corps n’est retrouvé que six jours plus tard. On trouve dans sa chemise un bouquet de fleurs que la narratrice avait perdu.

Un mariage au hameau
Catherine et Jacques se marient. Barry nous raconte les diverses étapes du mariage paysan, de la marche vers l’église jusqu’au départ des derniers invités au milieu de la nuit.

Alléluia !
Jean-Louis, l’amoureux de Mina, s’est blessé en abattant un arbre. Il est menacé de perdre une jambe. Comme c’est le matin de Pâques, la jeune fille s’est rendu cueillir de l’eau pascale.

Une lettre d'amour
Ti-Charles, l’amoureux de Lisette, est parti dans les chantiers. La jeune fille, illettrée, veut lui écrire une lettre d’amour. Elle demande l’aide de Marguerite. Humour.

La Noël de la Kite
La Kite a perdu son père adoré lorsqu’elle avait quatre ans. Elle en a maintenant six et elle assiste émerveillée à sa première messe de Minuit. Elle constate que le petit Jésus est à peine habillé. Avant de quitter l’église, elle lui laisse son châle. Elle attrape froid pendant le retour et meurt le lendemain.

La Douce
La Douce aimait Louison. Ce dernier, poussé par ses parents, a épousé Marichette, une vraie fille de ferme, rivale de la Douce. Par ironie, Marichette a demandé à la Douce de chanter à ses noces. Poussée par orgueil, malgré sa peine, elle s’y rend.

Le miroir brisé
Marie aime André. Le matin du jour de l’An, son grand-père casse un miroir. La superstition veut que la première personne qui parle meure dans l’année. Quand son futur se présente à la porte, Marie ne peut pas tenir sa langue plus longtemps.

Gracieuse
Gracieuse, 24 ans, va mourir sous l’œil indifférent de sa belle-mère, qui ne la voulait pas comme bru.

Superstitions
Trois jeunes filles discutent des « moyens infaillibles pour connaître son futur époux ». On peut mettre un miroir sur l’oreiller pour le voir en rêve ou encore manger une galette salée avant de se coucher pour que le futur mari vienne en rêve apporter un verre d’eau, ou…

Jeanne Sauriol
Au lendemain de la Conquête, Jeanne Sauriol, par patriotisme, refuse l’amour d’un bel officier anglais.

Au pays des montagnes
Un jeune couple des Bois-Francs, récemment marié, va prendre possession d’une terre de colonisation à Bergeronnes, sur la Côte-Nord.

Les Fleurs-de-Mai
Poème en prose sur cette fleur qui ne pousse que dans les Maritimes.

Comme aime une femme
Une jeune fille retourne sur terre pour consoler son amant éploré. Elle découvre qu'il s'est consolé bien vite dans les yeux d'une autre belle.

Recueil vraiment intéressant. Barry nous présente des dialogues savoureux, écrits dans le langage paysan du 19e siècle. Comme le feront après elle, les Camille Roy et Adjutor Rivard, elle agrémente ses intrigues de description d’objets ou de croyances de l’époque. Dans sa « Préface », elle écrit : « L’odeur du terroir qu’exhale ce recueil de nouvelles est fortement accentuée et pourrait sembler exagérée ou surchargée peut-être, si je ne me hâtais d’expliquer que j’ai voulu recueillir en un faisceau d’historiettes, les traditions, les touchantes coutumes, les naïves superstitions et jusqu’aux pittoresques expressions des habitants de nos campagnes avant que tout cela n’ait complètement disparu. » Ainsi on découvre un intérieur paysan, le filage, les traditions du pain bénit, de l’eau de Pâques, du jour de l’An, de la messe de Minuit, le déroulement d’un mariage paysan, des rites mortuaires, toutes les manigances qui entourent les fréquentations et le choix d’un époux, et beaucoup de superstitions. En plus de cette richesse ethnologique, le récit offre beaucoup d’expressions anciennes, comme « renvoyer la pelle » (avertir un amoureux qu’on ne veut plus le voir) ou « partir des balustres avec son beau-père » (se marier).

Pour la petite histoire, Robertine Barry aurait inspiré à Nelligan son premier amour et quelques poèmes.
Lire La Gazette des femmes


Extrait
La pluie tombait toujours, fouettant les vitres avec rage ; par les fenêtres mal jointes, l'eau filtrait jusque sur le plancher.
— Croyez-vous que l'orage dure longtemps, la mère ?...
— Non, mam'zelle, y a une éclaircie dans le sorouet ; mais tout de même, la semaine va être tendre, car l'Évangile s'est fariné au nord, dimanche dernier.
— Holà ! la Gothe, viens servir à ces demoiselles de la crème et du laite. C'est tout ce que j'ai à vous offrir, mé c'est donné de grand cœur.
A l'appel de la mère Madeloche, un pas lourd se fit entendre et celle qu'on appelait la Gothe descendit à reculons l'échelle du grenier. C'était une robuste gaillarde d'environ trente ans, à la mine grasse et réjouie. Elle s'avança en saluant gauchement, riant avec bonasserie aux questions amicales de Louise, chez qui elle avait été servante pendant plusieurs années.
— Vous êtes avec votre grand'mère maintenant, la Gothe ? C'est moins fatigant que d'aller en service, je suppose ?
— Oh ! j'vas m'engager encore, mais c'te foiscite, c'est à la longue année, reprit la Gothe, en découvrant une rangée de dents larges et épaisses.
— Que veut-elle dire ? interrogeaient les yeux de Madeline, en regardant son amie.
— Vous allez vous remarier ? demanda Louise, traduisant ainsi, pour le bénéfice de la citadine, l'expression bizarre de la Gothe.
— Oui, eune folie ! grommelait la grand'mère, comme si alle s'était pas fait assez battre déjà avec son vieux.
— Ah ! ben, de la peau de femme on en verrait d'accrochée partout qu'on se marierait toujours.
— Vous n'avez donc pas été très heureuse avec votre premier mari, ma pauvre femme?
La vieille se chargea de répondre :
— Me, i ne l'a pas prise en traître, mam'zelle. Le père Duque, son défunt, avait déjà fait mourir deux femmes de cruyautés et de misères ; on y a dit ça ben des fois, mais alle voulait écouter personne et elle l'a marié malgré Dieu et ses saints.
— Badame ! si ça n'avait pas été moi, c'en eusse été un autre !
— Comment, exclama Madeline, mais vous n'étiez pas obligée de vous sacrifier pour une autre ?
— C'était ma destinée, répartit la Gothe en haussant les épaules.
Le dernier mot était dit.
Comment se fait-il que le fatalisme soit si profondément enraciné chez nos paysans ? La destinée, c'est la grande chose qui explique tout, qui clôt toute discussion, qui console de tout. Un malheur est-il arrivé ? on ne parle pas des moyens qui auraient pu le prévenir, on ne songe même pas à se précautionner pour l'avenir, tout est résumé simplement, par : c'était la destinée. (p. 17-18)

Lire en ligne :

Robertine Barry en littérature
Les Canadiennes en littérature : Robertine Barry
Fleurs champêtres (1re édition)

14 décembre 2009

Il était une fois…

Fadette (Henriette Dessaulles), Il était une fois…, Montréal, s. n., 1933, 154 pages. (Illustrations de Suzanne Morin)

Il était une fois… n’est pas ce que
Henriette Dessaulles a écrit de plus intéressant. Loin de là! L’histoire retient davantage ses Lettres de Fadette et son Journal. Mélange de nouvelles intimistes, de récits historiques, de contes et de légendes, ce recueil manque d’unité et de profondeur.

Les mémoires d’une petite fille
Suzanne, orpheline, vit avec des grands-parents aimants et une série de domestiques. Tout le monde essaie de lui faciliter la vie, car elle est clouée à une chaise roulante depuis sa naissance. Malgré tout, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi Dieu lui impose de telles souffrances. Un grand médecin va changer sa vie.

Le berger au loup
Les loups, dirigés par un Berger qui s’apparente au Démon, ont envahi les abords de Percé. On érige une croix pour les en éloigner.

Capitaine Jos
Capitaine Jos est un jeune orphelin de 10 ans, qui a pris sous son aile une jeune fille battue, et qui vole pour assurer leur subsistance. Un juge se charge de le remettre sur la bonne voie.

Madeleine de Verchères
Au mois d’octobre 1692, Madeleine de Verchères, alors âgée de 14 ans, deux soldats et des enfants résistent pendant huit jours à l’assaut des Iroquois contre leur fort. Plus tard, elle sauvera la vie de son mari attaqué par deux Abénaquis.

Le voyage des rois mages
Les Rois Mages suivent l’étoile qui doit les mener à Bethléem.

Légende de Saint Patrice
La narratrice raconte comment Saint Patrice délivra l’Irlande des serpents.

Conte de Barbe BleueHenri VIII régnait sur l’Angleterre. On le sait, il eut six épouses. Certaines furent décapitées. Anne de Clèves, dont c’est l’histoire, sut conserver sa vie, même si elle fut répudiée.

L’héritage des fées du Canada
Les fées habitent le Mont-Royal. Quand une petite marquise naquit, toutes les fées lui firent des dons : beauté, bonté, richesse. Une mauvaise fée lui jeta un sort : à chaque fois qu’une fleur serait écrasée, elle en ressentirait de la douleur.

Est-ce donc un conte?
André doit étudier les verbes irréguliers. Le petit génie Attention lui apparaît et le conseille.

La belle histoire de Jeanne d’Arc
Jeanne d’Arc a été élue pour sauver la France. Une fois formée, elle rejoint le dauphin et libère une à une les villes françaises du joug anglais. Elle sera faite prisonnière, accusée de sorcellerie et brûlée avant que la guerre ne finisse.

Où est la justice
Michel et Alice sont tout contents. Leur chatte a donné naissance à trois chatons. Quand le berger allemand de leur oncle mange les trois petits, les enfants ne comprennent pas la réaction amusée des adultes.

L’auteure n’est pas une très bonne conteuse. D’abord, elle reprend certaines histoires archi-connues, et dans les histoires originales, elle ne réussit à créer un climat, à mener une intrigue qui capterait notre attention. Son livre, moralisateur, s’adresse aux jeunes.

Extrait
Ils arrivaient devant une grotte ouverte dans le roc. Arrêtés à l'entrée, ils virent, dans le fond, un petit enfant couché dans une crèche remplie de paille; une jeune fille agenouillée le contemplait avec amour, et une dizaine de bergers, à genoux aussi, jouaient avec entrain, qui de la flûte, qui de la musette, qui du galoubet, et l'Enfant, souriant, essayait de ses mains mignonnes de saisir les notes qui voltigeaient autour de lui.
Ces grands rois furent émus: silencieusement, irrésistiblement, ils tombèrent à genoux en arrière des pauvres bergers.
Ils surent dans leur âme qu'ils avaient trouvé le péri: roi cherché depuis tant de jours. Ils écoutaient les chansons rustiques qui leur semblaient plus belles que celles que chantaient, devant leur trône d'or, leurs poètes et leurs joueurs de cithare.
Devant l'Enfant, ils avaient oublié leurs titres et leurs royaumes: relégués au dernier rang dans l'humble étable, ils ne songeaient pas à réclamer une meilleure place.
C'est que, miraculeusement, la Grâce divine coulait déjà du cœur du petit Dieu au plus secret d'eux-mêmes, les transformait, les rendait, à l'instar du Maître qu'ils adoraient, doux et humbles comme les bergers si près de la crèche.
Un à un les bergers s'en allèrent et les Rois, à leur tour, s'approchèrent.
Dans un grand tapage, leur suite les avait rejoints et ils offrirent leurs riches cadeaux qui se mêlèrent aux modestes offrandes des pâtres de la montagne.
Et Jésus, qui lit dans les cœurs, acceptait l'encens, et la myrrhe, les fleurs et les agneaux avec le même sourire, la même bonté qui allait régénérer le monde!
L'Etoile ramena les Rois Mages mais par une autre route pour éviter le méchant roi Hérode.
Et les Enfants de Judée qui les avaient vus passer, si magnifiques, les attendaient, chaque année, à la même époque.
Immobiles sur la route où leur passage les avait éblouis, au clair des étoiles et quand la lune toute ronde rendait la nuit plus belle encore que le jour, ils chantaient, de leur voix de cristal: «Quand donc les Rois descendront-ils de la montagne?» (p. 92-94)


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11 décembre 2009

Trois légendes de mon pays ou l'Évangile ignoré, l'évangile prêché, l'évangile accepté

Joseph Charles Taché, Trois légendes de mon pays ou l'évangile ignoré, l'évangile prêché, l'évangile accepté, Québec, Imprimerie A. Coté, 1876, 162 p. (1re édition en livre : Montréal : C.O. Beauchemin et Valois, libraires-imprimeurs, 1871, 122 p.)

Au début des années 1860, quelques écrivains (Joseph-Charles Taché, Hubert Larue, Raymond Casgrain, Antoine Gérin-Lajoie...) se donnent comme mission « de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il ne les ait oubliées» (Nodier). Ils publient dans Les Soirées canadiennes (1861-1865) les légendes et les contes qu’ils ont recueillis. Dans le premier numéro, ils définissent leur triple objectif : il s’agit de « de soustraire nos belles légendes canadiennes à un oubli dont elles sont plus que jamais menacées, de perpétuer ainsi les souvenirs conservés dans la mémoire de nos vieux narrateurs et de vulgariser certains épisodes peu connus de l'histoire de notre pays ». Dès le premier numéro, Joseph-Charles Taché y donne « Trois légendes de mon pays ». Casgrain, pour sa part, présente La Jongleuse.

Le recueil de Taché compte trois légendes empruntées aux Indiens. L’auteur, médecin à Rimouski et dans son arrière-pays, les fréquentaient. Ces derniers venaient encore au bord du fleuve l’été. L’action se passe « dans les comtés de Témiscouata et de Rimouski, et dans cette partie de la province du Nouveau-Brunswick qu’on appelle le moyen Saint-Jean ».

L’Îlet au massacre ou l'Évangile ignoréOn est au XVIe siècle. Une cinquantaine de familles micmac ont monté leurs tentes au Bic pour l’été. Un jour, elles apprennent que des Iroquois se dirigent droit sur eux. Ceux-ci menaient régulièrement des expéditions guerrières le long du Saint-Laurent. Les Micmacs, qui n’ont pas suffisamment de canots pour fuir, envoient les femmes enceintes et les jeunes enfants vers un groupe voisin et se réfugient dans une grotte sur un îlet juste en face du Bic. Ils envoient quelques-uns des leurs chercher de l’aide auprès de leurs amis maléchites. Les Iroquois, après avoir été repoussés deux fois, mettent le feu aux barricades et massacrent tout le groupe réfugié dans la grotte, d’où le nom de L'Île au massacre. Les Iroquois, qui ne sont plus que 75, ne savent pas ce qui les attend. Sur la route du retour, ils sont pris au piège par les Maléchites et sont tous éliminés, sauf quelques-uns qu’on garde pour torturer et un autre comme esclave.

Le Sagamo du Kapskouk ou l’Évangile prêchéNous sommes dans un village maléchite, au début du XVIIe siècle, sur les bords de la rivière Saint-Jean, à environ soixante lieues de son embouchure, au pied du Kapskouk. Un missionnaire s'est aventuré dans ce village afin d’évangéliser les Indiens. Ceux-ci, qui n’ont pas encore vu d’Européens, écoutent « dans l’admiration, le développement de la doctrine chrétienne ». Tous sont conquis et prêts à se faire baptiser jusqu’à ce que le missionnaire leur dise qu’ils doivent renoncer à la vengeance : « Tout le monde croirait sans contestation, si la foi pouvait aller sans les œuvres et n'obligeait pas à des sacrifices, à l'immolation du moi humain, à des luttes continuelles avec son propre cœur et contre une chair rebelle. » En fait, le Sagamo (le chef) n’est pas capable de renoncer à l’esprit de vengeance qui l’habite face aux Iroquois. Pour le faire comprendre au missionnaire, il lui fait ce récit. L’année suivant les événements de « L’Île au massacre », les Micmacs et les Maléchites décident de mener une expédition punitive contre les Iroquois. Quand vient le temps de lever des troupes, les deux fils du chef refusent de se joindre au groupe sous prétexte qu’ils ont déjà perdu un frère l’année précédente, au grand dam de leur père et de leurs compatriotes qui les abreuvent d’injures. Le lendemain, les deux lâches ont disparu avec un prisonnier iroquois. L’année suivante, les deux traîtres servent de guide aux Iroquois venus attaquer les leurs. Tous les canots glissent sur la rivière St-Jean quand les Maléchites sortent des bois : ils observent les Iroquois, ironiques. Ces derniers comprennent vite ce qui passe quand ils voient la chute (Kapskouk ou, aujourd’hui, Grand Saut) dans laquelle ils vont être précipités. Le chef avait sacrifié ses deux fils pour accomplir sa vengeance. Voilà sans doute ce qui explique que le « missionnaire fit peu de conversions ». Le choc culturel était trop grand.

Le géant des Méchins ou l’Évangile accepté« Il s’était écoulé un peu plus d’un demi-siècle depuis la première prédication de l’Évangile chez les Maléchites. » Un Missionnaire voulant se rendre à Gaspé depuis Kakouna est accompagné de deux Maléchites, l’un converti et l’autre qui « remettait le moment de sa conversion ». Un soir, ils firent halte aux Méchins sur le bord du Saint-Laurent. Dans la montagne sur laquelle s’adosse Les Méchins vivait Outikou, le génie du mal qui s’emparait des âmes en perdition quand il le jugeait bon. Le missionnaire essayait de convaincre le Maléchite de se faire baptiser, prétendant qu’Outikou n’attaque jamais les chrétiens. Durant la nuit, les trois voyageurs furent réveillés par un bruit terrible. L’Indien non converti, mort de peur, fut sauvé parce qu’il avait eu la présence d’esprit de prendre avec lui le crucifix du missionnaire. Quelque temps plus tard, il accepta le baptême.

Taché est éminemment sympathique à l’égard des Indiens qui sont alliés des Français. Les Iroquois incarnent le mal absolu. Bien entendu, les « naturels » deviennent d’autant plus sympathiques quand ils embrassent la religion catholique. On comprend l’intention de l’auteur à la lecture des sous-titres. Les Indiens passent de la barbarie à la civilisation grâce à l’évangélisation.

Ce petit livre eut beaucoup de succès et c’est bien mérité. Encore aujourd’hui, on prend plaisir à cette lecture. L’écriture est simple, ce qui explique qu’elle n’ait pas vieilli. La valeur ethnographique est très grande. Taché tient ces légendes de la bouche même des Amérindiens. Il essaie d’expliquer l’origine des mots amérindiens, ce qui ajoute encore à la valeur de ce petit livre. Il nous rappelle que la légende de l’Îlet au massacre avait déjà été rapportée par Cartier qui la tenait de Donnacona.
ExtraitDéjà, depuis quelque temps, la chasse d'hiver était finie et déjà le poisson de mer avait fait son apparition. Les cinquante familles dont nous avons parlé avaient abandonné les sentiers plaqués des bois, emportant les peaux des animaux tués, la graisse et la viande boucanée d'orignal.
Selon l'usage, toutes s'étaient dirigées vers la Baie du Bic, pour y vivre quelques jours en commun de la vie de bourgade, avant de se disperser sur le littoral, le long duquel chaque petit groupe avait son poste désigné pour la durée de la belle saison.
Cette belle saison était décidément arrivée... Les trembles, les ormes, les érables et autres arbres à feuilles caduques commençaient à mêler la couleur glauque de leur feuillage miroitant, à la couleur plus sombre des sapins toujours verts.
La Baie du Bic, sous l'influence du soleil et des grandes marées du printemps, s'était débarrassée de la glace qui, pendant l'hiver, avait enchaîné ses eaux et couvert son sein. Dans ce moment elle apparaissait toute belle aux yeux contemplatifs des Sauvages, dans sa toilette printanière.
Aussi bien, est-ce un endroit d'un pittoresque ravissant que le Bic ! — Un bassin assez vaste pour être majestueux; assez petit pour pouvoir être embrassé d'un coup d'œil; — une plage coupée de dentelures profondes, accidentée de platins, de caps et de falaises; un arrière-plan de montagnes taillé profusément, comme tous les paysages de notre Canada, dans l'étoffe du globe.
Deux belles rivières, descendant en cascades et en rapides des gorges voisines, viennent verser leurs eaux aux deux extrémités de la baie.
Puis, du côté du large, une entrée rétrécie, bornée par deux caps élevés, rendue plus étroite encore par la présence de deux ilets escarpés et sauvages, se dessinant sur les grandes eaux du fleuve Saint-Laurent : — pour horizon, partie de l'île du Bic, à près de deux lieues au large, et la côte nord du fleuve, distante de neuf lieues.
C'était en face de cette nappe d'eau, sur un des plateaux qui bordent le rivage, au milieu d'un bois de sapins et de merisiers, qu'étaient fixées, comme jetées à l'aventure, les cabanes en forme de pyramides arrondies des Micmacs.
De petits chemins circulaient au sein de la bourgade, et des sentiers bordés de collets à lièvres, s'enfonçaient de distance en distance dans le bois.
On ne se pressait point à la bourgade du Bic ! On partageait les heures entre la délicieuse nonchalance méditative des Sauvages et le travail du passage des peaux, de la confection des ustensiles et des articles de toilette.
On allait, cependant, avoir bientôt besoin de canots; et la sève, forçant dans les veines des arbres, avait déjà rendu le bouleau facile à pleumer, depuis quelque temps.
Les jeunes hommes reprirent donc le chemin des grands bois, pour aller enlever aux énormes arbres les écorces propres à la confection de ces jolies barques sauvages si coquettes, véritables chefs-d'œuvre d'élégance et d'utilité.
On était au Bic depuis près d'un mois : — c'était par une matin magnifique; —le calme était partout dans l'air;— un soleil de la fin de Mai réchauffait la nature, faisait scintiller les eaux et gazouiller les oiseaux dans la feuillée.
Au campement micmac on jouissait comme la nature, les eaux et les oiseaux. — Aux portes des cabanes les hommes s'occupaient nonchalamment à préparer le bois de cèdre des canots; les enfants jouaient, en se roulant sans bruit sur le tapis des bois; les femmes et les jeunes filles, paresseusement assises au milieu des peaux soyeuses, confectionnaient des mocassins, des mitasses, des manteaux, ou brodaient des matachias (*); les jeunes mères, ayant suspendu les nâganes (**) de leurs nourrissons à des branches d'arbres, détachaient de temps à autre l'œil et la main des racines qu'elles préparaient pour coudre les écorces, afin de donner un regard d'amour à leur progéniture et une impulsion de balancement à la nâgane.
Il n'y a rien de charmant comme cette vie de lézard au soleil; rien de gracieux comme les poses naturelles que prennent les torses et les membres flexibles de ces enfants de la nature.
C'est chez les races primitives, ou chez les peuples qui ont conservé quelque chose de leur simplicité première, que les artistes vont chercher le mystérieux secret de ces lignes et de ces contours qui distinguent le dessin des maîtres.
[*] Les matachias sont des ceintures et colliers, ornements des Sauvagesses.
[**] Les nâganes sont de jolies planchettes munies de lacets, de cerceaux et d'une courroie de porteur, sur lesquelles on emmaillote les enfants à la mamelle : espèces de hottes élégantes qui sont les berceaux des petits Sauvages.

7 décembre 2009

Racines

Françoise Gaudet-Smet, Racines, Montréal, Beauchemin, 1950, 174 pages. (Illustrations de Rodolphe Duguay)

Toute personne d’un certain âge se souvient de Françoise Gaudet-Smet, cette grand-mère à la bonne bouille qui apparaissait dans des émissions dédiées aux femmes d’une autre époque. Je pense que la plupart ignorent qu’elle avait entretenu quelques ambitions littéraires. Elle a fait partie de la Société des écrivains de l'Est, conduite par Alfred Desrochers, que fréquentaient les Jovette Bernier, Éva Senécal, Simone Routier, Alice Lemieux, Cécile Chabot… Elle a aussi fondé et dirigé la revue Paysana, célèbre pour avoir accueilli les premiers écrits de Germaine Guèvremont. Les huit nouvelles de Racines s’inspirent toutes du terroir, sauf une.

La planche du bord
Un jeune prêtre, de retour dans son village natal après de longues études en sociologie, veut mettre en œuvre ses idées nouvelles, entre autres en créant un centre de loisirs. Les paroissiens font la sourde oreille. Appelé à donner la communion à un vieux paysan, avec lequel il discute longuement, il comprend qu'il ne sert à rien de brusquer des choses qui se sont mises en place à la force des bras depuis des générations. Il comprend qu'il faut commencer par la planche du bord, celle que le laboureur entame en premier, celle qui décide de toutes les autres.

Une femme de saisonLa tante Adéline est morte subitement dans sa lointaine campagne. Et c’est Gilberte, une universitaire, qui a été désignée pour représenter la famille lors des funérailles. À travers les innombrables témoignages de tout un chacun, Gilberte va découvrir l’immense mérite de cette tante paysanne qu’elle ne connaissait pas. (Lire l’extrait)

Le coup de main
Amandine a aimé Georges, le coq du village, parti chercher l’aventure à la guerre. Poussée par ses parents, elle s’est lassée de l’attendre et a épousé Louis. Une dizaine d’années passent et l’amour entre Georges et Amandine est toujours vivant. Une amie délurée leur organise un rendez-vous clandestin à Montréal. Une autre amie, consciente du danger qui guette son amie, s’organise pour faire échouer le projet.

La succession
Le père Lapierre était un maître cordonnier et un homme très considéré dans sa communauté. Il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un ne le rappelle à son fils Zéphirin qui est loin d’avoir les talents de son défunt père. Le père Lapierre, si généreux pour son prochain, a négligé son fils.

L’inventaire
Les temps changent chez Tancrède Desharnais et fils, magasin général. Le père ne s’est jamais considéré comme un vendeur mais plutôt comme un citoyen qui offre des services à ses concitoyens. Il s’oppose aux méthodes modernes défendues (mollement) par son fils, entre autres à la nécessité de forcer les gens à consommer au moyen de la publicité.

Vengeance
Nérée, un homme dur, a épousé Joséphine, une jeune fille fragile. La mère de celle-ci, qui vit dans le voisinage, doit continuellement l’aider, car elle n’arrive pas à accomplir toutes les tâches que requiert le rôle de paysanne. Bientôt Joséphine tombe gravement malade et meurt sous l’œil indifférent du mari. Sa belle-mère lui apprend brutalement qu’il n’a pas seulement perdu une épouse mais aussi une belle-mère serviable.

Le Joint
Le patron d’une brasserie fête les quarante ans de service d’un employé qu’il n’a jamais cessé d’admirer pour son bon jugement.

Reconnaissance
La narratrice raconte l’immense influence qu’a exercée sur elle une famille avec laquelle elle s’est liée d’amitié.

Gaudet-Smet écrit bien. Ce recueil est sans doute aussi bon que ceux des Marie-Victorin et Lionel Groulx. Son seul défaut, c’est de venir 30 ans trop tard. L’auteure, conscientisée, insiste beaucoup sur l’importance de la solidarité communautaire. En même temps, il y a un net parti pris pour le passé, un passé trop idéalisé, comme le démontrent les deux premières nouvelles. Comme on est en droit de s’y attendre, les intérêts féminins (de l’époque) sont très présents : on y parle de couture, de tissage, de tricotage, etc.

Extrait
— Une bonne femme, oui, vous pouvez le dire ! Une bonne femme, oui, c'est vrai, mais, surtout, une femme de saison. Prenez l'hiver : les boucheries, c'est bien du berdas. Le boudin. La saucisse de trois ou quatre gros lards, les têtes en fromage, les créions, les pâtés à la viande. Ça fait bien du graissage. Partager la viande avant de la mettre geler. L'envelopper morceau par morceau, avant de la cacher dans les carrés d'avoine. Et c'était pas aisé de mêler les palerons avec les jambons. Elle avait les yeux pointus. Toujours attentive à prévenir les mauvais coups. Faire semblant de rien, puis nous forcer à faire attention à tout.
Il coula un regard du côté des garçons, puis il demanda :
Hein ? les enfants, vous lui passiez pas du bouleau pour du merisier ?
— Ni du bois vert pour du bois sec, finit André, ce cousin qui avait accueilli Gilberte à son arrivée.
Le père continua :
— Préparer tout le manger des fêtes, pour une vieille maison qui reçoit les enfants et les petits-enfants, c'est du trémoussage. Les viandes, la pâtisserie, les beignes, les tartes, elle avait toujours peur d'en manquer. Et la cachette de noix longues pour retrousser le goût du sucre à la crème... Vous vous souvenez, les petits gars ? Vous l'êtes-vous assez fait chanter que les écureux vous portaient opposition ?
Les fêtes passées, c'était le cardage de la laine. Le filage ensuite. Puis le métier à monter. Avec les couvre-pieds à piquer, on s'en allait sur le printemps qu'on n'avait pas le temps de s'ennuyer des jours gras.
Le temps du sucre ! Elle savait faire bouillir et surveiller le réduit aussi bien que nous autres. Aujourd'hui, il y a des thermomètres. Mais dans le temps que le sirop se finissait à l'œil, fallait regarder comme il faut. À l'étable, les petits veaux arrivaient drus. Puis les petits cochons. Sans oublier les poulets qui demandaient du dorlotage.
Il allait s'arrêter... lorsque, comme pour lui aider à reprendre haleine, une femme continua :
— Faut pas oublier sa collection de plants. Je me disais toujours qu'elle en avait pour toute la paroisse.
Et c'est à peu près toujours ce qui arrivait. Si une femme manquait son céleri ou bien ses choux, recours à Adéline qui en avait toujours à donner !
Narcisse secoua sa pipe sur son talon de bottine, la mit dans sa poche et reprit, comprenant que c'était d'abord à lui à parler le plus :
— Entre les semences et les récoltes, elle vous prenait l'été sur l'air du grand'ménage. Frotte, puis brosse, puis frotte encore. Et après, cours aux fraises, pour changer d'air. À travers toute la besogne, toujours deux tricotages de montés, à portée de sa main, pour ne pas rester inactive, s'il arrivait de la visite, ou qu'on recevait des veilleux : la laine pâle pour le soir, la foncée pour le jour.
Et ses poulets. Ses abeilles. Les couches-chaudes. Le savon. Quand je pense qu'elle est venue à bout de me gagner au contrôle laitier. C'est elle qui tenait les livres, avec les feuilles d'enregistrement des lards.
Pour le lin, c'avait été toute une discussion. Le lin, c'est bien court, ça mange une terre ! Elle a encore eu le dessus. Elle insistait : « Tu y penses pas ? Neuf filles, puis six brus. Va en falloir de la toile, pour tous les trousseaux. Vite, vite, si tu veux que je t'éjetonne ton tabac. »
Et puis, l'estèque, c'était le ménage de la grange pour recevoir la récolte fraîche : « Chez un bon habitant — c'était son dire — faut pas que le grain nouveau porte la poussière du vieux. »
Orise Béliveau leva la main, comme pour demander la parole.
— Moi, Narcisse, c'était les fleurs dans le jardin qui me surprenaient toujours. Des belles fleurs, à travers les oignons, et les navets. Ça prenait elle pour penser à ça ! C'était quasiment aussi beau qu'un beau parterre de ville ! Tard l'automne, il y avait les giroflées en fleurs quasiment jusqu'aux neiges.
Gilberte avait le cœur serré. Son oncle avait dit : « une femme de saison ». Avec des mots drus, des phrases courtes, il prolongeait sa pensée. Elle ne fournissait pas à le suivre. (p. 46-48)





3 décembre 2009

Châteaux de cartes

Hélène Charbonneau, Châteaux de cartes, Montréal, G. Ducharme, 1926, 105 pages. (Dessin par Adrien Hébert)

En 1920, Hélène Charbonneau a publié Opales (que je ne connais pas) sous le pseudonyme de Marthe des Serres. Elle est en quelque sorte la « tête de pont » de la première percée de l’écriture féminine au Québec, frayant sans doute un peu la voie aux Bernier, Senécal, Lemieux, Routier et Vézina.

Châteaux de cartes n’est pas un livre très réussi. Charbonneau hésite entre la prose et la poésie, et aucune des deux manières ne lui réussit bien.

Son livre compte trois parties. La première se présente comme un récit poétique. L’anecdote est très convenue. Adèle Gauthier, une cantatrice qui a beaucoup de succès, est surprise de constater que son amoureux, José de Brody, n’est pas venu la retrouver après le spectacle. Le lendemain, elle lui rend visite et il lui fait part de rumeurs qui courent au sujet d’une liaison qu’elle entretiendrait avec son chef de musique, Pierre Pélasquez. Or, tout est faux. C’est la femme de Pélasquez, jalouse du succès d’Adèle, qui a « tramé une histoire d’amour qui n’[a] jamais existé ». Le manège va porter fruit puisque Adèle et José vont rompre. Quelque temps plus tard, Adèle, désireuse de « faire respecter l’honneur », consulte l’avocat Hubert Duprey. Ce dernier est ébloui par la jeune femme : « Maintenant qu'il était seul, Me Duprey se la remémorait. Déesse casquée de lourds cheveux aux reflets bleuissants, le front pur mais violent et le sourcil soyeux ouvrant tout grands ses yeux pleins d'ombre passionnée, bouche à la fraîcheur de fruit et d'un rouge de sang; son bras en cou de cygne siérait au retour d'un héros, liane de chair glissant sur l'armure luisante et dont on se voudrait voir enlacé toujours. Son sein a la fierté des époques barbares; c'est la gorge d'une Sybille de quinze ans. Oh ! boire à la fraise de ses lèvres, par delà les dents, toute l'âme de l'aimée,... ces baisers-là, en rêve, ne sont rien...» Ils se revoient deux mois plus tard et, cette fois-ci, se tombent dans les bras. Leur bonheur sera bref : Maitre Duprey est « mandé d’urgence pour débattre une cause importante devant le Conseil privé à Londres ».

La deuxième partie n’est pas un récit. On nous présente le « Manuscrit d’Adèle Gauthier à Me Duprey (de juin 1924 à septembre 1925) ». On peut imaginer que c’est l’écrit poétique, parfois sous forme de versets, qu’Adèle Gauthier a rédigé dans ses moments de solitude. Il est adressé à Hubert et à quelques reprises, on comprend qu’elle réagit aux lettres de ce dernier. Le contenu anecdotique cède pour ainsi dire la place au haut lyrisme amoureux : « Le sourire de vos yeux et de vos lèvres, le temps ne pourrait le changer et je le regarderai avec les yeux noirs de ma solitude afin d'y retrouver l'illusion qu'il est là, à fleur de ma lèvre, que, tantôt, il va éclater! » On peut déceler une certaine progression psychologique. Dans certains passages, Adèle fait état de ses souffrances (« Je souffre de trop d’ardeur et d’avoir trop chanté mes chers absents ») ou de ses doutes (lire l’extrait). On apprend finalement qu’elle va partir, mais on ne sait où.

La dernière partie, présentée du point de vue de Hubert, enfin de retour, nous révèle le fin mot de l’énigme : Adèle, « désespérée par la prolongation de son absence », est entrée en religion.

Bien entendu, le mélange des genres, même très mal réussi, fait moderne. Mais ce qui frappe avant tout à la lecture de ce livre, c’est l’enflure du style. L’écriture est trop et mal travaillée. L’auteure a tendance à utiliser des circonlocutions pour dire des choses toutes simples. J’en donne un exemple qu’on pourrait multiplier : « Adèle Gautier, comme toutes les artistes hors comparaison, avait sa légende. Elle était, si l'on peut dire, fabriquée de ces étoffes aimantées, mais en tacticienne énergique et convaincue elle savait faire respecter les distances même au milieu des séductions auxquelles elle était exposée dans sa profession; son art l'absorbait tout entière et la sévérité de ses mœurs défiait les interprétations malignes de la médisance. » En plus, comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, elle se plait à inventer de nouveaux mots, comme « monotoniser », « emparadiser »…

Extrait
Mon cœur est mis en alerte lorsque je songe que vous me reviendrez avec les yeux troubles de ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup appris.
Vous reviendrez, et il fera bon à l'orient de cet Été, derrière les murailles de la solitude,
Quand la montagne étendra sa collerette de fleurs jusque sous les pierres,
Quand les portes du soir se refermeront sur les gerbes de glaïeuls des crépuscules flamboyants, et que les grands pins retiendront encore un filet de lumière...
Que des clairs de lune assis au bord de la nuit changeront en milliers de rosés, les errantes étoiles,
Entendre la chanson de l'eau couler des rochers,
Nous perdre et nous retrouver au fond du soir.
Quand l'heure monotonisera [sic] la pensée, vous me direz le secret que vous aura appris la marguerite lorsqu'elle aura reçu le frisson de la plaine...
Dans un plat orfrazé [sic], vous apporter quelques grappes de plaisir,
Chanter de ma voix de flûte une amusante mélodie, et puis chercher dans les soupiraux de vos yeux, tout ce que l'absence aura mis de réserves câlines authentiquées par des baisers, voilà bien le souci que j'ai depuis quinze jours!
Vous reviendrez?
Mais, j'ai peur que vous ne sortiez de ma vie avant la réalisation de ce bonheur.
(p. 74-75)

30 novembre 2009

Carquois

Albert Pelletier, Carquois, Montréal, Albert Lévesque, 1931, 217 pages.

Albert Pelletier (le père de Gilles et Denise) s’est surtout fait connaître comme l’éditeur courageux des éditions du Totem. C’est lui qui a publié Claude-Henri Grignon, Medjé Vézina et Jean-Charles Harvey au début des années 1930. Avant de se lancer dans l’édition, il était devenu un critique redouté, ne craignant pas de s’opposer aux grands bonzes que furent Camille Roy ou Louis Dantin. Il a publié deux recueils de critiques chez l’autre Albert, Lévesque celui-là (le père de Raymond) : Carquois (1931) et Égrappages (1933).

Carquois contient les dix chapitres suivants : « Littérature nationale et Nationalisme littéraire », « L'homme qui va », « Le secret de Lindbergh », « Poètes de l'Amérique française », « La flamme ardente », « Poèmes de jeunes filles », « L'offrande aux vierges folles et À l'ombre de l'Orford », « Littérature pour les enfants », « Les pierres de mon champ », « En guettant les ours ». C’est le sixième qui m’intéresse, soit « Poèmes de jeunes filles », dans lequel il critique Tout n’est pas dit de Jovette Bernier, La Course dans l’aurore d’Éva Senécal, Poèmes d’Alice Lemieux et L’Immortel adolescent de Simone Routier.

« Ces quatre livres pleins de poèmes me donnent l'impression de quatre ramiers chargés d'oiseaux. Impression de nature, comme du reste un grand nombre de ces feuillets, qui suffit à nous tenir sous charme. ». Ainsi débute sa critique plutôt sympathique à l’égard des apprenties écrivaines. Il faut dire que Pelletier, dans le débat sur la nationalisation de la littérature, défendait la thèse de l’ouverture. Et le fait que ces jeunes auteures laissent de côté les vieux thèmes rabâchés était de nature à lui plaire. Pelletier, qui file la métaphore sur les oiseaux pendant trois pages, finit par dire : « Car la faiblesse de ce monde charmant, qui chantonne avec grande aisance et beaucoup de grâce, c'est d’improviser presque toujours, et sur des sujets qui finissent par sembler invariables. »

Critique sympathique certes, mais non complaisante! Pelletier reproche à ce type de poésie, héritée du Parnasse, de tout sacrifier au style et de ne laisser aucune place au sujet. S’en suit une assez longue digression sur sa conception de la poésie : « Cela revient à dire que l'art du poète est avant tout d'imaginer et d'agencer, de la façon la plus logique et la plus parfaite possible, des faits, des idées, des sentiments, en vue d'une impression à créer; et que ce travail très intellectuel n'est pas seulement préliminaire et transitoire, mais doit se continuer dans la combinaison de tous les éléments qui composent le poème, et se perpétuer même dans les corrections et retouches, ou l'effort final vers la perfection. En poésie aussi bien qu'en prose, c'est là l'essence même de l'art littéraire; et l'habileté grammaticale, la science du vers, les théories d'écoles, la richesse du vocabulaire, et le reste, ne sont que d'utiles adjuvants. »

On en vient aux auteures. Pelletier préfère Bernier aux trois autres. « Sans doute les arcanes infinies de l'art n'ont pas révélé à Mlle Bernier tous leurs secrets. Les matériaux secondaires ont parfois plus d'éclat dans ses poèmes que leur assemblage total et définitif. Si elle se dirige d'ordinaire, sans détours inutiles, vers un terme, il arrive soit qu'elle intervertisse la valeur des étapes, soit qu'arrivée au but, elle s'amuse à le capitonner. Et puis elle a un langage très simple, ce qui est une qualité bien supérieure à la grandiloquence; mais parfois sa versification pourrait être un peu moins ingénue. Elle n'en reste pas moins, et avec assez d'évidence, la moins vague parmi ses concurrentes, la plus artiste, en même temps que la plus sincère et la plus personnelle. N'est-elle pas même la seule qui fasse ressortir de l'âme de la jeune fille autre chose que ce qui fut dilué par tout le monde depuis le déluge, et à nous le révéler de façon particulière et bien distincte? » S’en suivent des exemples commentés sur ce qu’il avance.

À la Éva Senécal de La Course à l’aurore, Pelletier reconnaît du talent, une « sensibilité […] vive et […] aiguë », « d’une délicatesse touchante » qui devient, malheureusement, « sensiblerie » et même « mièvrerie ». Pour lui, c’est surtout la composition du poème fait défaut : « … une suite de strophes jolies, harmonieuses, souvent éclatantes […] qui semblent parfois étonnées de se trouver ensemble. » Il reproche à la poète de se laisser emporter par les mots.

Il est plus sévère avec Alice Lemieux : « Les Poèmes de mademoiselle Alice Lemieux se distinguent de ceux de mademoiselle Senécal en ce qu’ils nous ne nous laissent pas d’impression, je veux dire d’impression particulière, d’impression autre que l’effet que saurait produire la frimousse d’une première communiante lorsqu’elle est dissimulée sous la blancheur des voiles. » Pour ce qui est du reste, il sert à Lemieux à peu près les mêmes reproches qu’il adressait à Senécal : la composition des poèmes fait défaut parce que l’auteur ne sait pas contenir son imagination, et qu’il ne peut y avoir de « perfection dans un poème […] sans l’intervention de l’intelligence régulatrice ».

À Simone Routier, il reproche surtout son style trop inégal : « il est haletant, disjoint, d’une syntaxe souvent embarrassée, fatiguée, clopinante. »

Il conclut ainsi : « Enfin, ces poèmes de jeunes filles, d'un individualisme intense et vivant, n'auront pas tombé en vain dans notre littérature moribonde d'impersonnalités, de généralités, de teintures livresques, de rêveries anonymes. Voici à peine quelques années que leur bon exemple se propage, et déjà le style de nos écrivains s'individualise, s'efforce en vers comme en prose à révéler le filon d'authentiques valeurs littéraires qu'est le caractère d'un artiste dans un milieu, une époque, un décor, des conditions d'existence déterminées. Et voilà pourquoi il nous faut reconnaître à ces jeunes poétesses le mérite d'avoir rendu à notre littérature un service de primordiale importance. La sincérité des sentiments, la vérité des analyses qui dominent dans chacun de leurs recueils, le lyrisme d'extraction intime qu'on y a très souvent substitué aux traditionnels enthousiasmes de commande et chaleurs d'emprunt, sont peut-être le gain le plus riche d'heureuses conséquences que les lettres canadiennes aient jamais enregistré. »

27 novembre 2009

Poèmes

Alice Lemieux, Poèmes, Montréal, Librairie d’Action canadienne-française, 1929, 164 pages.

Alice Lemieux décrit avec beaucoup d’insistance le drame de la jeune fille en fleur, thème déjà lu sous les plumes de Jovette Bernier, d’Eva Senécal et de Michelle Le Normand. Il semble que cette période, qui va de l’adolescence à la vie adulte, soit toute consacrée à l’attente de l’amour. La rencontre amoureuse, c’est la clef qui ouvre la porte de la vie adulte, qui permet à la jeune fille de devenir une femme, comme s’il était impossible d’entreprendre la « vraie vie » sans un compagnon à ses côtés.


Son recueil, dédié « à sa chère petite sœur », compte cinq parties, séparées par un chiffre romain et une épigraphe. Le poème liminaire, par son lyrisme et son romantisme, donne le ton : « Si je n’ai pas connu le moment idéal / Où l’on fleurit soudain dans une joie entière, / J’aurai porté les flots de toutes les lumières / Au vase parfumé de mon cœur pastoral! »

Pour combler son manque d’amour, la jeune fille se réfugie dans la nature : « Amour, je ne sais rien de tes chères blessures, / Rien des guerres du cœur plus douces que la paix, / Je n’ai vraiment vécu qu’aux bras de la Nature. » Toutes ses énergies semblent emmagasinées pour ce moment où sa vie basculera dans un univers magique : « Je ne sais rien des gestes, des chants et des peines / Qui font l’amour plus cher que tout ce qu’on aimait, / Mais je sais, tant la vie est en moi large et pleine, / Que mon premier baiser d’amour sera parfait. » Il ne faudrait pas croire que cette attente plonge la jeune fille dans le désespoir; au contraire, elle cultive ce sentiment : « Que je vous aime, immense et savoureuse vie, / Dont je demeure inassouvie, / Malgré toute la joie et toute la douleur / Qui vibre au clavier de mon cœur… » Elle aime la nature, la musique, non pas pour elles-mêmes mais parce qu’elles dorent son beau rêve : « Musique, berce-moi, toi qui sais me comprendre! / Dis-moi les mots d’amour que l’on ne m’a pas dits / Et dont j’ai tant besoin, les soirs comme ceux-ci, / Où je suis triste et faible et désireuse et tendre! »

Le sentiment de la nature, déjà présent dans la première partie, devient le sujet de la seconde. Non seulement elle échange des secrets avec la nature, mais elle s’attend à ce que celle-ci insuffle des sentiments amoureux à un hypothétique jeune homme : « Il [le vent] a cueilli les mots que je chantais pour toi, / Et m’a dit qu’il allait les glisser dans ton rêve! » Tout dans la nature parle d’amour, si bien que les deux finissent par se confondre : « Est-il vrai que si tôt ta beauté soit finie, / Été, mon bel été, mon décevant amour? » L’hiver, sans surprise, est associé à la mort : « Qui brisera la solitude / Glacée et mort de l’hiver? »

Dans la troisième partie, on oublie les amourettes entre violette et ruisseau ou entre papillon et rose : « quelque chose a germé qui s’appelle l’amour ». La jeune poète a fait une éphémère rencontre amoureuse : « Et j’aurai de nouveau l’adorable folie / De vous croire, et pour vous de conserver mon cœur, / Cependant que, déjà, vous aimerez ailleurs! » Elle a semblé vivre un grand bonheur : « Te souviens-tu, chère âme, / Que parfois je tremblais? Que parfois je pleurais / D’avoir tant de bonheur! Et que tu rassurais / de ta force d’amour ma craintive faiblesse? »

La quatrième partie contient six poèmes « inclassables » : un sur les morts, deux sur la fête de Noël, trois sur le sentiment religieux.

Le recueil se termine par un poème détaché de l’ensemble, « Meilleures larmes de ma vie », dans lequel l’auteure s’excuse de tout ce qu’elle n’a pas su chanter : « O vous que je n’ai pas chantés, / Moments d’amour et paysages, / Douleurs d’automne et bel été, / Émerveillement des visages ».

Voilà un autre recueil de 150 pages qui aurait dû n’en faire que cinquante. Faut-il le reprocher à l’auteure ou à l’éditeur? Le discours chez Lemieux est pour le moins prolixe, mais combien répétitif! C’est un recueil naïf, très naïf, celui d’une jeune fille qui se paie de mots ce que la réalité lui refuse. En 1929, Lemieux et Routier ont partagé le prix David.

HARMONIE
Loin des cris de la ville et près du chant des nids,
Pour te mieux contempler, jour divin qui finis,
Je suis venue. Et sur l'épaule d'une branche
J’ai renversé mon front pour ne voir que l'azur.
Car vous êtes déjà, soleil fécond et mur,
Parmi les nids du soir, un fruit lourd qui se penche.
Je veux savoir les derniers bruits de la forêt.
Je m'en retournerai quand les chardonnerets
Regagneront leur nid, après la sérénade ;
Quand les nuages bleus traversés de soleil
Seront redevenus sans lumière, et pareils
A des ombres faisant une course nomade.
Je veux que passe en moi chaque vibrationDes clartés du couchant, et que chaque rayon
Qui meurt au bord du soir, meure sous mes paupières.
Je veux que le sommeil vienne éteindre mes yeux
A l’heure où je serai, pour le regard des cieux,
En harmonie avec le repos de la terre. . .
(page 95)

22 novembre 2009

Paragraphes

Alfred Desrochers, Paragraphes, Montréal, L’Action canadienne-française, 1931, 181 pages.

Alfred Desrochers fut plus que le poète d’À l’ombre de l’Orford. Autour des années 1930, il fut un animateur littéraire influent. On ne compte plus les auteurs qui ont entretenu avec lui une correspondance ou un lien littéraire : Choquette, Dantin, Marchand, Rosaire Dion, Grignon, Harvey, Guèvremont… Il a entre autres aidé quelques jeunes femmes à faire leurs premiers pas (en même temps que lui) dans la littérature canadienne-français :   Jovette Bernier, Éva Sénécal et Simone Routier.

Paragraphes porte comme sous-titre : « Interviews littéraires ». Desrochers s'en explique au début de son livre : « J'applique les méthodes du reportage. Je laisse le livre dire tout le bien qu'il pense de lui-même et Je rapporte aussi les aveux qu'il fait, laissant au lecteur — si j'en ai — le soin d'en juger comme bon l'entendra. On se tromperait si l'on voulait voir en ces pages mon opinion personnelle sur les livres que j'interviewe. Un journaliste n'a pas d'opinion, ou s'il en a, elle ne compte pas. Je le répète, j'essaye de comprendre un livre, sans le juger. Et ce me semble quelque peu méritoire, dans un pays où la plupart jugent sans comprendre. On serait aussi dans l'erreur en concluant que les auteurs dont je parle ici sont pour moi les meilleurs de notre temps. Il y en a parmi qui le sont. D'autres y figurent pour aider à établir la moyenne de notre époque. » Notez-le bien : Desrochers n’interviewe pas les auteurs mais les livres. En fait, il pose les questions et donne les réponses.

Paragraphes contient seize articles, la plupart consacrés à des poètes (Choquette, Senécal, Bernier, Routier, Lemieux, Marie Ratté), quelques-uns à des critiques (Harvey, Hébert, Marion), un seul à une romancière (Gaétane Beaulieu). Il a consacré deux articles à Simone Routier, à partir de trois interviews fictives de L’Immortel adolescent et d’une « vraie » interview de l’auteure quand elle a mérité le prix David. Ce sont ces deux articles que je vais présenter dans ce compte rendu.

Comme critique, disons que Desrochers prend beaucoup de place, tellement qu’on ne sait plus très bien par moments s’il parle de l’auteur ou de lui. D’ailleurs il ne cite à peu près jamais les recueils. Comme je l'ai dit, il a mené trois interviews au sujet de L’Immortel Adolescent. La première porte sur les sources d’inspiration de Routier : un mélange de classicisme et de modernité serait à l’origine de cette œuvre. La modernité, il la voit dans la difficulté des relations sociales qui traverse le recueil : « Parlant, tout à l'heure, des jours sombres de la Grande Guerre, j'ai cité l'inquiétude et la tristesse dont l'atmosphère était alors imprégnée, pour justifier mon allure égoïste. » Il voit aussi une influence anglaise dans la propension de l’auteure à doter ses poèmes de « human-interest » [sic]. Il cite, à titre d’exemple, « La lettre », l’un des poèmes « les plus émouvants de notre jeune littérature ».

La deuxième interview porte sur l’expression. La principale qualité formelle du recueil tient à la musicalité. Encore une fois, Desrochers y voit une influence de l’éducation en partie anglaise de l’auteure : « L’expression est neuve chez elle. Tellement qu’on a l’impression, à première vue, que c’est traduit de l’anglais. » Pour Desrochers, nous sommes davantage des Américains que des Latins, ce que Routier a compris. Suit une longue comparaison entre la poésie française et l’anglaise. Desrochers parle aussi du choix de la rime et du rythme particulier de l’œuvre, parfois très proche du monologue intérieur.

La troisième interview porte sur les moyens utilisés par Routier qui expliqueraient son originalité. Il note que l’auteure utilise son expérience de vie et, surtout, qu'elle a appris son métier par la lecture, par « l’imitation consciente » et le pastiche. Dithyrambique, Desrochers conclut : « Vous pouvez, Monsieur, affirmer sans crainte que Mlle Routier est la plus artiste de nos femmes-auteur; qu'elle est même l'unique écrivain-artiste de son sexe au pays. Vous pouvez, bien plus proclamer qu'elle n'a qu'un égal, au point de vue art pur au Canada : Paul Morin. Et si Morin paraît plus habile qu'elle à première vue, c'est qu'il cisèle rarement ce marbre noir qu'est un cœur humain. »

L’autre article consacré à Routier a d’abord paru dans La Tribune de Sherbrooke, le 20 juin 1929. Cette fois-ci, on est devant une véritable interview. Après une courte biographie de Routier, Desrochers raconte sa rencontre décisive avec Paul Morin qui l’aurait encouragée à écrire. Puis il l’interroge sur son art : « Le souvenir est la source de la plupart de mes poèmes. Une impression refoulée me sourd tout à coup en mémoire, sans cause apparente, et avec sa renaissance, un désir, qui devient un besoin, de lui donner une forme poétique. Il n'y a, dans L'Immortel Adolescent, que quelques poèmes d'inspiration immédiate. » Ou encore : « J'aime le vers musical, mais non le vers-fanfare. Peut-être à cause d'un préjugé d'ambiance, je me suis appliquée à assourdir l'éclat de la rime. J'ai tenté d'écrire des vers dont la valeur proviendrait plus du rythme, que de la rime et de l'image. C'est pourquoi, j'ouvrai mes vers de façon telle que les mots en relief sont plutôt à la césure qu'à la rime. » Voici encore : « Maintenant que j'ai fait tout un livre suivant les règles du jeu, il se pourrait que j'use de certaines libertés prosodiques qui me semblent rationnelles, mais ce n'est pas sûr. »

Desrochers n’avait pas encore publié, en 1928, lorsque parut L’Immortel Adolescent. Pourtant, il en parle comme un maître sûr de ses moyens. Comme on peut le constater, il reconnait beaucoup de qualités à L’Immortel Adolescent. Il faut dire que sa référence en poésie, c’est le classicisme. Il voit chez la jeune auteure une audace qu’on perçoit difficilement aujourd’hui.

18 novembre 2009

L’Immortel Adolescent



Simone Routier, L’Immortel Adolescent, Québec, Le Soleil, 1928, 190 pages.


Au début se trouvent deux poèmes détachés de l’ensemble du recueil. Dans le poème éponyme, Simone Routier raconte sa passion pour un « immortel adolescent » qu’elle a « modelé de sa main »? Qui est cet adolescent? Un symbole de sa « Jeunesse »? La source de sa créativité? Dans « Le coffret de mosaïque », elle parle encore d’un « être aimé » qui lui aurait donné un « coffret précieux », une œuvre d’artiste. Le coffret ne contient plus que quelques « visages expirants de courts bonheurs fauchés ».

La première partie, « Fauves entrelacs », nous raconte une histoire d’amour : « J’aime et la beauté du soir chante en moi ». Le bonheur initial est bientôt menacé par l’habitude : « L’habitude est chose terrible, / Existerait-elle entre nous? » Bientôt l’amoureuse constate l’éloignement de l’amoureux : « Tu parais, et cet air de n’être plus à moi // Est là dans ton regard aux douceurs incertaines. » Elle supporte difficilement ses visites de plus en plus espacées. Survient le mot qui annonce la séparation : « Je puis tant connaître de tristesse / Pour ce mot cruel venu de toi ». Et c’est la douleur : « J’ai mis de mes feuilles d’automne / Autour de notre grand portrait / […] // J’ai mis, avec un soin pieux, / Partout de ces feuilles sanglantes / Sur nos heures attendrissantes »

« Sombre apothéose », la deuxième partie, semble en quelque sorte une suite de la première. On croit lire une peine d’amour, avec ses phases de colère, de déni, de désespoir. « Ce clair matin d’automne est maussade à mon cœur » Ou encore : « Mon cœur voudrait mourir de soupir qu’il exhale, / Mourir dans la lueur rouge de ce vieux soir ». L’avant-dernier poème annonce la guérison : « Qui sait? Un de ces jours de soleil langoureux, / L’été s’étonnera de nous voir amoureux… » Dans le dernier poème, « Sagesse », la poète invite le lecteur à « oublie[r] ce qu’[il] vient de lire », comme si elle voulait s’excuser de tant de noirceurs.

La troisième partie, « La flore exubérante », est un recueil en soi. L’épigraphe et le début nous laissent croire que les souvenirs et la mélancolie seront les thèmes. Les premiers poèmes évoquent effectivement des souvenirs perdus qu’elle essaie de ressusciter, mais aussi la conscience qui s’éveille aux fourberies de la vie, le temps qui passe et qui efface ce qui nous est cher, l’enfance qui nous quitte pour toujours. Puis, suivent quelques poèmes qui sont des pastiches de Ronsard, Sei Shenagon, Verhaeren, Morin, Choquette… On trouve aussi 14 haïkus. On comprend que l’œuvre de ces poètes (les coffrets anciens?) l’ont habitée pendant des années : « O les poèmes! / Les poèmes à jamais perdus : / Noirs, rouges ou blêmes, / Au crochet de l’oubli, mol, appendus. » Suit une longue – et émouvante – lettre d’adieu (environ 150 vers) à l’homme qui l’a quittée « au nom de la foi ». Voici la fin dans laquelle elle convie son amoureux à un dernier rendez-vous avant de quitter le pays :

Mais reçois un merci bien tendre d'ici là
Pour l'étonnant bonheur qu'un jour t'auras fait fondre
Sur ma vie. Écris-moi. Tâche d'être heureux, va.
Tu sais ma grande malle est partie! Et partie
La p'tite robe, bleue oui, qui te plaisait tant;
Mais, cher, il reste moi ! Viens demain, je t'en prie.
Je t'aime, amour. Bonsoir. —Il fait nuit maintenant.

Encore une fois, ce chapitre se termine par un message d’espoir : « Tout m'est joie et tendresse aujourd'hui: / Ce soleil mobile sur ma porte, / Ces enfants dont le jeu n'est qu'un cri, / […] / Ce regard des hommes qui vous suit, / Ces couleurs en criarde cohorte […] »

La quatrième partie du recueil « Veines aux reflets variés », offre une série de poèmes de circonstances : l’un est dédié à Paul Morin, l’autre à sa sœur missionnaire, d’autres à Conrad Bernier et Yvonne Printemps, d’autres à ses ancêtres et à son pays, d’autres…

Le recueil avait commencé par un poème dans lequel « l’immortel adolescent » se taisait, laissant toute la place au poète ; il se referme sur un poème intitulé « Où l’adolescent parle enfin », dans lequel on comprend que cet « éternel adolescent » fut sa source d’inspiration.

Voyant ton désarroi si riche, si fécond,
J'ai compris l'avenir qui germerait au fond.

J'ai préféré venir plus tard. Cette puissance,
Ce matin de printemps c'était ma renaissance.

C'était moi près de toi cet ami souriant,
Ce visage de dieu, ce merveilleux passant.

J'ai tenu ton pinceau plus léger et facile;
J'ai de nouveau guidé ta pensée en l'argile;

J'ai fait durer pour toi l'inlassable soleil.
Le pénombre propice et le matin vermeil;

J'ai murmuré parfois dans la voix raffermie
De ton cher violon, de la discrète amie; […]

Aujourd'hui, joignons-nous à l'immense délire;
Tant de nouveaux espoirs vibrent en noire lyre.

Reviens, embrasse-moi jeune amie et souris
Car je suis ta Jeunesse et ton Rêve éblouis.

L’Immortel Adolescent souffre, comme tous les recueils de poèmes de l’époque qui font 150 pages, de redites, de faiblesses. La poésie de Routier n’est certes pas innovatrice, ni par la forme ni par les sujets, mais on sent tout au long la forte personnalité de l’auteure, une certaine authenticité (naïveté, diront d’autres) qui, par moments, peut toucher le lecteur.