7 février 2009

Bonheur d'occasion


Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, Montréal, Les éditions Pascal, 1945, (Pagination continue : tome 1 : pages 1-294; tome 2 : pages 295-532).

L’histoire se passe durant la Deuxième Guerre mondiale. La famille Lacasse habite le quartier ouvrier de Saint-Henri, près du canal Lachine, un milieu pauvre, couvert d’usines et sillonné par d’innombrables trains et bateaux, comme autant d’appels du large. Azarius, le père, est un rêveur qui échafaude des projets qui n’aboutissent jamais. Il ne garde jamais un emploi, et c’est Rose-Anna, la mère, qui, à force de courage, maintient la famille à flot. Ils ont plusieurs enfants, dont Florentine, leur fille aînée, qui travaille comme serveuse dans un « quinze cennes ». C’est une jeune fille fragile, superficielle, passionnée, décidée. Elle s’est éprise de Jean Lévesque, un garçon très ambitieux qui ne pense qu’à sa future réussite et qui n’a pas l’intention de s’embarrasser d’une petite serveuse sur le chemin du succès. Ce Lévesque a un ami, fils de petit-bourgeois, Emmanuel Létourneau, un idéaliste qui s’est engagé dans l’armée. Pendant une permission, il tombe amoureux de Florentine. Pourtant, Florentine ne voit que Jean Lévesque. Pendant que ses parents sont en visite à la campagne, elle l’invite chez elle et il abuse d’elle. Elle se retrouve enceinte, mais n’en dit mot à personne. Quant à Lévesque, il disparaît. Quelques semaines plus tard, Létourneau revient en permission pour deux semaines. Pour éviter la honte, un plan germe dans l’esprit de la jeune fille : comme on est en temps de guerre, les mariages sont souvent précipités. Elle convainc Emmanuel de l’épouser. Son mari parti, elle peut quitter Saint-Henri et éviter la honte et la misère qui auraient été le lot d’une mère célibataire.

Quant aux autres membres de la famille, leur histoire se déroule en arrière-plan. Le père, constatant l’échec de sa famille et la souffrance de sa femme, décide de s’enrôler, tout comme son fils aîné l’a déjà fait. Ainsi sa famille, grâce à sa solde, pourra-t-elle s’offrir une vie décente. Gabrielle Roy met aussi en scène plusieurs personnages, tertiaires pourrait-on dire, surtout des jeunes gens happés par la misère et voyant dans la guerre un moyen de fuir leur misère.

Je n’avais pas gardé un si bon souvenir de mes lectures précédentes de ce roman, avec son esthétique réaliste d’une autre époque, sans doute parce que je l’ai lu dans les années 1960, alors que le nouveau roman était à la mode. Après relecture, je crois que c’est l’un des meilleurs romans jamais écrits au Québec. Quelle ambition pour une romancière qui en était à ses premières armes! Décrire un quartier, tous les membres d’une famille, embrasser à la fois la Crise et la Seconde Guerre, décrire une ville, un peuple. Quelle force, quelle puissance d’écriture! Le plus beau, c’est que jamais on ne la sent en difficulté.

On classe souvent Bonheur d’occasion dans le roman réaliste. C’est vrai que l’aspect documentaire et la dimension sociale sont très développés. Avec Roy, on entre chez les pauvres, chez les riches (Les Létourneau), on visite les principaux lieux du quartier (le Quinze cennes, quelques petits restaurants, l’église), mais surtout on côtoie la misère, avec les vrais problèmes : se vêtir, se loger, manger convenablement, chômer, s’humilier, s’aliéner... (voir l’extrait)

Si le regard sur la société est pénétrant, l’analyse psychologique n’est pas en reste. Les personnages déambulent sans cesse dans leur quartier, sinon dans Montréal. Moyen habile utilisé par Gabrielle Roy pour décrire le milieu, pourrait-on penser; mais c’est aussi et surtout un moyen d’accompagner les personnages dans leurs pensées intimes. Les personnages de Gabrielle Roy sont constamment en mouvement, tant du point de vue physique que psychologique. Ce procédé - le voyage, le déplacement des personnages - sera fréquemment utilisé dans ses oeuvres ultérieures. Gabrielle Roy s'en sert pour vivifier ces passages du roman où l'analyse prime sur l'action.

On dit souvent que Gabrielle Roy écrit bien. En fait, si on y regarde de près, c’est son sens de l’observation, son immense capacité à sonder les motivations humaines qui sont à l’origine de son écriture si achevée. Ses observations sont fines, profondes, complexes et son écriture doit valser en tout sens pour en rendre compte avec justesse. Jamais elle se contente de cerner à gros traits un être humain : il lui faut expliquer les tensions qui l'habitent, essayer de comprendre les motivations qui le font agir. Dans chaque personnage, elle cherche la part d’humanité qui commande ses faits et gestes. Et il n’y a jamais de condamnation (Même Jean Lévesque trouve quelques excuses à ses yeux), mais une profonde commisération pour ces êtres jetés dans le chaos de la Crise et de la Seconde Guerre mondiale.

Gabrielle Roy n’intervient pas dans son roman, mais on comprend facilement son sentiment d’indignation. Bonheur d’occasion nous offre une réflexion scandalisée sur la misère, mais aussi sur la guerre, les deux thèmes étant génialement liés. Qui, plus que les pauvres, souffrent de la guerre? Qui va mourir sur les champs de bataille? Les pauvres et les... idéalistes comme Létourneau. D’ailleurs, le cheminement de ce personnage est assez intéressant. Lui-même cherche la raison qui l’a amené à s’enrôler. Il aurait pu, comme son copain Lévesque, rester en arrière et profiter du boom économique créé par l’industrie des armes. On aurait pu penser qu’il a cherché à tenir à distance un père ombrageux, mais finalement, sa motivation va plus loin que cela : il comprend que certains vont à la guerre pour « tuer la guerre », pour faire en sorte que le monde recouvre la paix au plus vite, pour qu’on puisse vivre simplement à nouveau.

Le roman est d’une telle richesse! L’auteure développe des thèmes comme le rêve et la réalité, l’ambition et l’éthique, les hommes et les femmes face à la guerre, la guerre et l’économie, la misère et la religion, les riches et les pauvres, les Canadiens français et les Anglais, les deux solitudes...

Le succès commercial de Bonheur d'occasion
Même si le roman connaît un succès critique dès le départ, ses premiers pas ne sont pas aisés. La parution est retardée et les éditions Pascal de Gérard Dagenais ne versent pas les droits d'auteur. Ce sera un mal pour un bien. Gabrielle Roy engage un avocat et récupère ses droits. Le roman connaît un succès commercial (Pascal continue de le distribuer, puis ce sera Beauchemin, à partir du 4ème tirage en 1946) et Gabrielle Roy peut en retirer des redevances accrues et vendre elle-même les droits à l'étranger. La réputée maison Reynald & Hitchcock de New York le publie aux États-Unis et McClelland & Stewart au Canada. Le roman devient en anglais The tin flute. La Litary guide of America, avant même que le roman ne soit publié, en fait son livre du mois (700 000 exemplaires), ce qui rapportera à l'auteure et à l'éditeur des redevances dépassant les 100 000$. Dans la foulée, il est traduit dans plusieurs langues. Encore plus, en 1947, les droits cinématographiques sont vendus 75 000$ à Universal Pictures qui ne tournera jamais le film. En France, Flammarion le publie et il obtient le prix Femina en 1947, même si la critique française est très mitigée. Certains y voient un moyen de remercier le Canada pour son effort de guerre.

Voir le dossier de Radio-Canada.
Voir le blogue de Brian Busby

Extrait
Le soir même où Florentine s'était enfuie de la maison de ses parents, Azarius rentra au logis vers les dix heures. — J'ai trouvé notre affaire, dit-il, dès le seuil. Cinq chambres, une salle de bains et un petit bout de galerie. A part ça, une petite cour en arrière pour faire sécher ton linge, Rosé-Anna. J'ai settlé le marché. Si tu veux, on déménagera drette de bonne heure demain matin. Depuis le départ de Florentine, Rosé-Anna était restée affaissée au coin de la table. Les paroles d'Azarius prirent quelque temps à pénétrer son accablement et sa torpeur. Elle n'entendit d'abord que le son de cette voix, puis peu à peu elle perçut le sens des mots. Ses mains s'agitèrent comme pour vaincre un poids d'inertie. Et, tout de suite, elle fut debout, cherchant un soutien ; dans ses yeux bistrés luisait une lueur de soulagement. — C'est ben vrai ! T'en as trouvée une, une maison ?.... Elle n'en demandait pas plus pour l'instant. Où était cette maison ? Comment était-elle ? Voilà des questions qu'elle ne songeait même pas à lui poser. Ils avaient trouvé un abri, un coin à eux, un refuge exclusif aux misères et aux joies de sa famille ; déjà cela semblait une grâce, une lumière dans leur désarroi. Vivement, elle s'efforça de se mettre en branle. Elle s'apercevait à cette minute à quel point l'idée de vivre avec des étrangers, sous le même toit, la bouleversait. Toute leur vie exposée à la curiosité des indifférents ! Non, une masure, une grange, n'importe quel trou noir lui parut préférable à la torture qu'elle endurait depuis quelques heures. Cette impuissance à retenir sa famille, cette pénible sensation de voir les frêles remparts de leur intimité céder, s'écrouler, et de se découvrir à la dérive parmi le flot turbulent et triste d'êtres pareils à eux... mon Dieu, elle ne pouvait supporter cette épreuve ! Ses yeux vinrent courageusement à la rencontre d'Azarius. L'énergie lui revenait en vagues rapides, consolantes. Femme du peuple, elle semblait en avoir une inépuisable réserve. Et c'est à l'heure où elle paraissait souvent le plus accablée que, de cette mystérieuse source, de cette profonde source obscure et jamais vidée, un nouveau flux de force lui arrivait, frêle d'abord, mais grossissant, prenant de l'ampleur, et qui la lavait bientôt de toute sa fatigue comme une onde rafraîchissante. Elle attrapa le bord de la table d'un geste déterminé et se pencha de tout son corps vers Azarius. — Coût'donc, dit-elle subitement, pourquoi ce qu'on déménagerait pas tout de suite à soir ! Il se trouve pas encore trop tard.


Gabrielle Roy sur Laurentiana
Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault




1 commentaire:

-A a dit...

Ce qui est intéressant aussi dans Bonheur d'occasion, c'est de voir comment la guerre est destructrice, mais aussi salvatrice. La guerre sépare, voire détruit les familles, car les hommes sont forcés de s'enrôler dans l'armée (à cause de la conscription, mais aussi à cause du chômage); c'est d'ailleurs le destin auquel sont soumis Eugène et Azarius dans le roman. Florentine et Rose-Anna restent derrière, mais les pensions qu'elles reçoivent leur permet de se sortir de la misère et de déménager dans un logement plus salubre. Ce départ précipité d'Emmanuel pour la guerre, permettra à Florentine de se marier en hâte pour dissiumuler sa grossesse non désirée. C'est aussi la guerre qui permettra à Jean Lévesque de s'élever et de quitter St-Henri, pour finalement gravir la montagne i.e. les échelons sociaux.