1 février 2009

Un simple soldat

Marcel Dubé, Un Simple Soldat, Montréal, L'Institut littéraire de Québec,  1958, p. 185-311) (publié avec Le Temps des Lilas, p. 1 à 184)

(La pièce a été écrite pour la télévision. Elle fut présentée en décembre 1957, puis remaniée pour la scène et jouée à la Comédie-Canadienne en 1958.)

Joseph Latour est revenu de la guerre sans y avoir participé. Son père, Édouard, s’est remarié lorsqu’il avait six ans. Il a épousé Bertha, une veuve qui avait deux enfants : Marguerite et Armand. Édouard et Bertha ont eu une fille qui a maintenant quinze ans : Fleurette. De retour de l’armée, Joseph ne fait rien, flâne dans les bars, fanfaronne avec ses anciens copains, quand il ne fait pas étriver les autres membres de la famille. Son père, qui le fait vivre, finit par le forcer à trouver un travail. Il vend des vieilles autos pour un petit mafieux, Ti-Mine. Mais le tout ne dure pas, car il se chicane avec son patron. Avec son ami Émile, il décide d’aller voir ce dont le reste du Canada a l’air.

Il revient au bout de trois ans, sans avoir changé. Sur un coup de tête, il décide d’aller aider les grévistes d’Asbestos. Il vole une auto à son ancien patron Ti-Mine, mais frappe un poteau dans une embardée et se retrouve à l’hôpital. Son père emprunte cinq cents dollars pour le sortir du pétrin. Quand il est guéri, il promet de rembourser, mais n’en fait rien. Un matin, son père le jette dehors, fait une crise cardiaque et meurt quelques jours plus tard. Dans la dernière scène datée de 1952, on apprend que Joseph Latour est mort en Corée, comme simple soldat.

C’est une pièce assez emblématique de l’imaginaire québécois d’une certaine époque : on nous présente un père de famille résigné, une mère qui essaie de tenir la barque à flot, de grands enfants qui n’arrivent pas à quitter le nid familial. Bien sûr, on pense aux Plouffe, sauf qu’ici la famille n’est pas tissée serrée.

Histoire de guerre? Pas vraiment. C’est tout simplement l’histoire d’un voyou. Souvent les critiques (et Dubé) essayent de nous le rendre sympathique, ce Joseph Latour (Les plus vieux se souviendront du jeu exceptionnel de Gilles Pelletier.) On nous explique qu’il a été profondément perturbé par la perte de sa mère, qu’il est un révolté, en rébellion contre une société qui n’a rien à offrir... Ne gomme-t-on pas trop vite le fait que c’est un tricheur, un profiteur qui écume les bars, un « bougon » pour tout dire. Il est méchant avec tout le monde – à commencer par son père qui le protège - et finit même par détruire ceux qui l’aiment. Incapable de faire quoi que ce soit de sa vie, il va se faire tuer comme simple soldat dans l’armée américaine en Corée. Oui, c’est un révolté; oui, il a des raisons de se révolter; oui, il a raison de refuser la petite vie à laquelle son père ou son demi-frère se sont résignés; mais les moyens qu’il emploie nous donnent l’impression d’un personnage qui n’assume pas sa révolte. Il abuse des femmes, n’a aucun respect pour les membres de sa famille qui se débattent dans la même sauce que lui. Comme seule rébellion digne de mention, il s’en prend à un petit mafieux qui exploite les autres.

Extrait

Bruits de la ville au loin. Joseph essaie de se replonger dans le journal mais s'en dégoûte aussitôt. Il le replie et le laisse tomber près de lui. Ce qui restait de jour dans la rue s'en va presque totalement, pendant qu'on entend la voix très pure d'un jeune garçon qui chante un cantique latin de l'office. Un réverbère s'allume. Joseph reprend ses béquilles et se lève. Comme il va monter les marches du perron pour entrer, il s'immobilise pour regarder venir Bertha, Edouard et Armand qui paraissent dans la rue. Armand marche près de Bertha et tient un missel dans sa main. Edouard les suit un peu en arrière.
JOSEPH : V’là la Sainte-Famille! Maudit qu'Armand fait un beau p'tit Jésus !
Il s'avance un peu à leur rencontre.

JOSEPH : Je vais parier, sa mère, que t'as prié pour ma jambe tout le temps du mois de Marie ?
BERTHA, qui passe sans le regarder : J'avais d'autres choses que ça à penser!
JOSEPH, qui les suit : T'as prié pour Marguerite, d'abord!
BERTHA entre dans la maison avec Armand. Sans tourner la tête : Ça te regarde pas pour qui j'ai prié.
Edouard jette un regard réprobateur à Joseph et entre à son tour. Joseph reste quelques secondes dans la rue, appuyé sur ses béquilles. Dans le living-room, Bertha enlève son chapeau et ses gants et se prépare à entrer dans sa chambre.
ARMAND, qui suspend son veston et qui parle surtout pour Edouard : Après ce qu'on a fait pour lui, il devrait se montrer moins arrogant.
BERTHA : Si j'avais été là, ça se serait jamais fait. (Joseph entre à son tour. Bertha fait volte-face comme elle l’aperçoit.) Fleurette est pas ici ?
JOSEPH : Est sortie avec son étudiant. Y est correct le p'tit gars.
BERTHA : Je sais pas si c'est vrai Armand, mais paraît que sa famille est assez riche.
ARMAND : C'est son premier cavalier qui a du bon sens.
JOSEPH : Ça t'intéresse les "cennes" des autres, hein Bertha ? On dirait qu'y a des signes de piastres qui s'allument dans tes yeux quand t'en parles.
BERTHA : Edouard! Dis lui de plus m'insulter comme ça!
JOSEPH : Et puis t'as hâte de la marier Fleurette, t'as hâte de la voir partir de la maison. Si t'avais pu, c'est une fille que t'aurais jamais eue.
BERTHA : Je peux plus l'endurer, ça sert à rien, je peux plus l'endurer.
EDOUARD, à Joseph : Pense donc un peu au service qu'on t'a rendu.
JOSEPH : Si vous l'aviez pas fait, le père, j'aurais été en prison, ça aurait paru clans le journal et puis ça vous aurait salis. Les affaires d'Armand s'en seraient ressenties, pas vrai ?
ARMAND : La reconnaissance ça existe pas pour lui.
JOSEPH : Je n’ai pas demandé à revenir ici. C'est vous autres qui m'avez fait sortir de l'hôpital. Si vous êtes pas contents je peux sacrer mon camp. J'ai jamais léché les pieds de personne ! Je suis pas pour commencer ce soir.
EDOUARD : Joseph! Veux-tu me dire ce que t'as au fond de la tête ? Veux-tu me dire à quoi tu penses au juste ?
BERTHA : C'est rien qu'une tête croche, rien qu'une tête vide ! Sa place est pas ici, sa place est à Saint-Jean-de-Dieu.
Et elle n'enferme dans sa chambre en fermant la porte violemment.
ARMAND : C'est toujours comme ça que ça retourne avec toi.
JOSEPH : Je fais pas exprès. A chaque mot que je dis vous vous choquez !
EDOUARD : T'as pas de cœur, d'abord? T'as pas de cœur ?
JOSEPH : Ça doit pas. Y est mort quand j'étais jeune. (Le texte a été largement remanié. L'extrait ci-dessus provient des éditions de L'Homme, 1967, pages 102-104)

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence

1 commentaire:

Anonyme a dit...

J'ai eu à le lire pour mon cours de Français II au Cégep. J'ai été surprise du livre. C'est un bon roman quécébois et je le conseille fortement.