26 août 2010

La Scouine

Albert Laberge, La Scouine, Montréal, Édition privée, Imprimerie Modèle, 1918, 134 p. - 60 exemplaires signés.) (Deux portraits de l'auteur)

Laberge mit 20 ans à écrire La Scouine. Dès 1903, il en publie des fragments dans des revues. En 1909, la parution de l'épisode « Les foins », dans la revue La Semaine, lui attire les foudres des Mgr Bruchesi. (Lire tous les détails dans le Dictionnaire de la censure au Québec). En 1918, son roman terminé, il en édite 60 exemplaires à compte d’auteur qu’il distribue à ses amis. Le roman ne sera pas retenu par l’histoire (Camille Roy ne le cite même pas!). En 1962, Gérard Bessette publie sept chapitres de La Scouine et quelques nouvelles dans son Anthologie d’Albert Laberge. Ce n’est qu’en 1973 que le roman parait in extenso aux éditions de L’Actuelle.

Le récit est dédié à son « cher frère Alfred qui, près des grands peupliers verts, pointus comme des clochers d’église, laboure et ensemence de ses mains le champ paternel ».

Il est difficile de résumer ce roman qui n’a pas d’intrigue. La Scouine est composé d’une série de tableaux assemblés de façon chronologique. Le tout forme la chronique de la famille Deschamps sur une cinquantaine années. La Scouine en est le personnage principal, même si elle est absente de certains tableaux. D'ailleurs, quelques chapitres semblent rattachés arbitrairement à l’ensemble. C’est le cas du chapitre des élections, de celui qui met en scène le Taon, ou encore de ceux où Tofile maltraite ses deux frères idiots.

La Scouine débute à l’automne 1853. Urgèle et de Maço Deschamps ont déjà trois garçons (Raclor, Tifa et Charlot) quand leur viennent des jumelles, Caroline et Paulima. C’est à l’école que Paulima acquiert son sobriquet : « Paulima pissait au lit. […] À l’école, à cause de l’odeur qu’elle répandait, ses camarades avaient donné à Paulima le surnom de Scouine, mot sans signification aucune, interjection vague qui nous ramène aux origines premières du langage. » Les bessonnes marchent au catéchisme, font leur première communion à 12 ans et sont confirmées le printemps suivant. Les choses se gâtent rapidement à l’école : la Scouine n’étudie pas ses leçons et elle est même à l’origine du renvoi d’une gentille institutrice. « À seize ans, la Scouine était une grande fille, ou plutôt un grand garçon. Elle avait en effet la carrure, la taille, la figure, l’expression, les gestes, les manières et la voix d’un homme. »

Les Éditions de l’Actuelle, 1972
À 20 ans, Caroline se marie. Aucun prétendant ne se présente pour la Scouine. Charlot et elle vont toujours demeurer avec les parents. En vieillissant, la Scouine devient malicieuse, cruelle : elle noie un jeune chien dans un puits et vole un pauvre quêteux. Le temps passe. Les parents décident de construire une maison à Charlot, le fils célibataire. Celui-ci, en allant « poser le bouquet sur le faîte de la bâtisse », tombe et reste infirme. On l’appellera dorénavant le « Cassé ». Lors des élections, Deschamps qui a osé s’attaquer aux Anglais, qui empêchaient les Canadiens français de voter, est malmené par ces derniers. C’est le temps des foins. Les Deschamps ont engagé un homme et une femme pour les aider. Charlot couche avec l’engagée. La Scouine, en vieillissant, poursuit de ses avances tout ce qui porte soutane. Elle se fait une spécialité de dénoncer au curé tous ceux qui perturbent l’ordre établi. Pour se venger d’elle qui médit sur leur compte, Raclor et Tifa détruisent le verger de la famille Deschamps. Un vieil oncle leur arrive de la Californie et se pend 13 jours plus tard. Le temps passe. Le père Urgèle, revenu à l’enfance, meurt. La mère, Charlot et la Scouine décident d’aller vivre au village. La Scouine peut ainsi suivre au pas les curés qui ont le malheur de quitter leur presbytère. La mère, elle, attend patiemment la mort.

La fin du roman peut quand même surprendre : Charlot, qui n’a connu que des déboires sur la terre, trouve sa vie au village encore plus pénible et semble s’ennuyer de son ancienne existence : « C’est qu’il en sera ainsi toujours et toujours. Il a renoncé à la terre pour aller goûter le repos, la vie facile, et il n’a trouvé que l’ennui, un ennui mortel, dévorant. Il ne vit pas ; il attend la mort. Et pendant que le fermier Bougie et sa famille dévorent les piles de pain blanc, Charlot, dans le soir qui tombe sur la campagne, dans ce soir de sa triste vie, évoque avec regret les jours où, après le dur travail, avant d’aller se coucher dans le vieux sofa jaune, il soupait de pain sûr et amer marqué d’une croix. »

La Scouine nous offre une peinture très noire du monde rural. Aucun des personnages n’est digne d’admiration. On se retrouve devant une galerie de faibles sinon de « dégénérés », ce que la Scouine représente de façon exemplaire : elle est laide, repoussante, malicieuse, ignare, obtuse, colporte des médisances et, en plus, c’est une rongeuse de balustres. Ses frères sont des ivrognes. Et les autres personnages sont à l’avenant. Les infirmes, les simples d’esprit abondent, à commencer par Charlot et la Scouine. On rencontre quelques bourgeois malhonnêtes, un curé qui prend un coup, quelques brutes et plusieurs victimes, orphelins ou idiots, des animaux maltraités. La bêtise, la souffrance et la mort sont le lot quotidien de tous ces pauvres gens.

Portrait de Laberge dans La Scouine.
Laberge ne décrit pour ainsi dire pas le travail des champs. On pourrait croire que ses fermiers s’en sortent bien, vu que le père Deschamps réussit à acheter une terre à chacun de ses fils et même à bâtir une très belle maison à son plus jeune. Pourtant, une phrase revient comme un leitmotiv, qui en dit long sur cette richesse : « il soupait de pain sûr et amer marqué d’une croix. » La religion n'est d'aucun secours et la nature ne semble guère « collaborer » avec le paysan, comme on le voit dans le roman du terroir. Pluie, maladie, insectes font en sorte de ravager les récoltes. C’est lorsque les personnages quittent le nid familial que le regard de Laberge sur le monde terrien est le plus sordide. La campagne qu’il décrit n’a vraiment rien d’une carte postale : « L’on traversait une mauvaise année. Le charbon avait effroyablement décimé les troupeaux et le blé était venu de si mauvaise qualité que, dans trente paroisses, les habitants mangeaient un pain lourd, fade, impossible à cuire, et qui filait comme une toile d’araignée lorsqu’on le rompait. Pour comble de malchance, la récolte avait été très mauvaise, et les fermiers allaient soucieux, jongleurs, la tête basse, voyant avec effroi arriver la date des paiements. »

La religion, la famille, la glorification du passé, l’apologie de la vie paysanne, la vénération des ancêtres, la transmission du bien familial : on ne trouve pas cette recette qui assura la notoriété aux romans du terroir. Par contre, Laberge offre quelques scènes intéressantes du point de vue ethnologique : les élections, le battage du grain, la foire agricole, le châtrage des bœufs, la lecture des journaux.

Voir aussi : Le Scouine et le terroir et La Scouine à l'index

Extrait
C’était la Complainte de la Faulx, une chanson qui disait le rude travail de tous les jours, les continuelles privations, les soucis pour conserver la terre ingrate, l’avenir incertain, la vieillesse lamentable, une vie de bête de somme ; puis la fin, la mort, pauvre et nu comme en naissant, et le même lot de misères laissé en héritage aux enfants sortis de son sang, qui perpétueront la race des éternels exploités de la glèbe.

La pierre crissa plus douloureusement, et ce fut dans le soir, comme le cri d’une longue agonie.

L’homme se remit à la besogne, se déhanchant davantage.

Des sauterelles aux longues pattes dansaient sur la route, comme pour se moquer des efforts du paysan.

Plus loin, une pièce de sarrasin récolté mettait sur le sol comme une grande nappe rouge, sanglante.

Les deux voitures passèrent à côté de quelques sillons de pommes de terre où des enfants grêlés par la picote recueillaient le repas du soir.

Après, s’étendait une région inculte, couverte d’herbes sauvages et de jeunes bouleaux. Par intervalles, de larges tranchées avaient été creusées jusqu’à la terre arable et la tourbe, taillée en blocs cubiques, mise en piles, pour sécher. L’un de ces blocs attaché au bout d’une longue perche dominait le paysage comme un sceptre, et servait d’enseigne.

La tourbe, combustible économique, était assez en vogue chez les pauvres gens.

Les feux que les fermiers allumaient régulièrement chaque printemps avant les semailles, et chaque automne après les travaux, avaient laissé çà et là de grandes taches grises semblables à des plaies, et la terre paraissait comme rongée par un cancer, la lèpre, ou quelque maladie honteuse et implacable.

À de certains endroits, les clôtures avaient été consumées et des pieux calcinés dressaient leur ombre noire dans la plaine, comme une longue procession de moines.

Lire le roman sur la BEQ ou sur WIKI (édition originale)

1 commentaire:

Jean-Louis Lessard a dit...

« Même si chaque scène, prise isolément, est acceptable, l’ensemble présente un tel ramassis de brutes, de chiffes, de crétins ou d’ignorants, une telle collection de misères, de mesquineries et de malheurs qu’on reste sceptique une fois le livre terminé. Non pas sceptique quant à l’existence possible d’une famille, d’un groupe d’individus semblables: la réalité, comme on dit, dépasse souvent la fiction; mais sceptique esthétiquement, littérairement. On se dit que ce troupeau de mufles, s’il a existé, doit être le produit de causes particulières: historiques, sociales, héréditaires, économiques, etc. Il ne suffit pas, en effet, de prendre le contre-pied des portraits idylliques de nos anciens romans pour « faire vrai » à coup sûr. Dans une œuvre romanesque de longue haleine, plus les personnages sont exceptionnels — en rose ou en noir, peu importe — plus il faut d’« explications » (ou d’illustrations) pour les rendre vraisemblables, convaincants. Que ces « explications » soient plutôt extérieures, à présupposés déterministes comme chez Balzac, ou plutôt psychologiques, introspectives comme chez Dostoïevski, est sans importance pourvu qu’elles soient là. Si Laberge, comme Zola dans Germinal, nous avait illustré les causes économiques et sociales qui ont avili ses personnages, déchaîné leurs instincts, nous serions sans doute prêts à tout avaler sans sourciller. Il ne l’a pas fait. Son roman est ou trop long ou trop court. Il lui manque une idéologie générale explicite, des tableaux collectifs, des retours en arrière qui en assureraient l’unité, la plausibilité. C’est pourquoi, en dépit de plusieurs scènes d’une grande puissance et malgré l’intensité tragique des chapitres XX et XIV (que l’on lira plus loin, la Scouine reste inférieure à Trente Arpents, Bonheur d’occasion, Poussière sur la ville ou Agaguk. » (Gérard Bessette, Anthologie d’Albert Laberge, Montréal, CLF, 1963, p. XI)