27 mars 2010

Ma vie tragique

Isabelle Legris, Ma vie tragique. Poèmes de la douleur et du sang, Montréal, Éditions du Mausolée, 1947, 158 p.

Isabelle Legris n’a que 19 ans quand elle publie Ma vie tragique. Comme certains critiques l’ont noté, il est un peu curieux de trouver à la fois une dédicace à sa mère et l’annonce de ses « Carnets d’amante » comme « œuvre en préparation » au début du recueil.

Ma vie tragique compte quatre parties. La première, qui ne porte pas de titre, contient neuf poèmes, tous en italique. Dès le premier poème, « Les Fronts aveugles », on découvre l’audace de la poète, son esthétique quelque peu surréaliste. La mort est très présente : « Nous n’avons jamais vu les heures de ces années transcendantes / se mirer dans l’apparat du linceul et soumettre au tombeau / la trame des trajectoires du temps / et soumettre au tombeau l’écho de la mort ». Legris répète comme un leitmotiv « Nous n’avons jamais vu… » Il me semble que ce sentiment d’exclusion est assez symptomatique d’un malaise, souvent décrit dans les années de la grande noirceur : la vie en retrait du monde, l’inadaptation du poète. Ainsi va le début du « Chant de l’angoisse » : « les journées de demain seront lourdes et atroces / le ciel sans clémence / et la terre imparfaite ». Chez Legris, ce malaise semble lié au désir coupable, la chair devant débattre avec le feu : « mais leurs chairs pénétreront la couleur des soleils / et leurs chairs entreront dans le feu sonore // et le combat de la chair restera vain ». Seule la mort peut offrir un plaisir déculpabilisé : « on verra la mort / on la verra de près / on l’aimera d’un vaste amour // elle qui doit répandre l’allégresse des voluptés éternelles ».

On retrouve un peu la même thématique dans « Poèmes pathétiques », c’est-à-dire la passion coupable, les fantasmes, la sexualité violente. Le soleil ne se contente plus d’être le surmoi culpabilisant; il devient le bourreau qui immole sa victime : « le soleil luit pour moi / et devant mes yeux / mais sa morsure est un dard / qui m’empoisonne et me tue / … / qui s’emporte et déchire / dans sa rage animale / se rue sur sa proie / et la saisit ensanglantée. » Ce fantasme, comme toute la sexualité, est associé à l’avilissement : « ma bouche en voulant murmurer / les mots de l’espérance / a rencontré dans l’ombre / la boue et la fange misérables ». D’où vient cette culpabilité dégradante? Le poème « Délire » est assez explicite : « parce qu'il est venu / tardivement / pour jouer sur mes yeux / la chanson de l'inceste // parce qu'il était mon frère / immensément / comme glissent dans le soir / des jours mous / et sans crépuscules // mais moi je marchais / semblable à la pécheresse / de la Bible / avec ma robe de soie / ouverte sur ma poitrine en feu / pour recevoir la caresse / de celui qui ne venait pas ».

Dans « Symphonie de la douleur », la troisième partie, chaque poème est associé à une tonalité musicale et à une couleur; par exemple, le premier poème s’intitule « Poème en do mineur (bleu) ». L’imaginaire, lui, n’a pas changé. Dans « Poème en ré majeur (blanc) », elle imagine des Vierges qui se dévêtent et s’adonnent au jeu de l’amour. Ailleurs elle écrit de façon très audacieuse : « j’ai trop aimé l’orgie / des saisons enflammées / et le désordre affreux / dans lequel trainaient / les jours de juillet / harassé et luisant / comme une eau d’huile grasse / cachant des péchés noirs ». Et cela non plus, on ne l’a pas lu souvent dans la littérature québécoise d’avant les années 1960 : « j’ai laissé mes grands rêves / dans la caverne humide / où rampaient les serpents / dans la glue de leur bave ».

La dernière partie, qui s’intitule « Chants du cœur », laisse présager une atmosphère moins glauque, mais on retrouve encore les mêmes motifs, comme celui de l’amour coupable associé à la mort : « je voudrais me jeter / dans le brasier sinistre / me perdre et m’anéantir / mourir d’une seule mort de sang / dans l’ivresse du feu / mourir comme finit le tourment / dans le seul cœur de Dieu ». Malgré le sentiment d’abjection, le désir survit comme en témoigne l’avant-dernier poème du recueil « J’ai trop attendu l’heure » : « j’ai trop attendu l’heure / où sa chair serait mêlée à la mienne / où l’amour et le chant / seraient devenus / la source de nos deux ardeurs / où le sang de son corps / aurait coulé sur moi / pour me réchauffer toute / et m’abreuver de force »

Cette œuvre a été sortie de l’anonymat ces dernières années, surtout par la rétrospective des éditions de l’Hexagone. L’histoire littéraire s’est-elle trompée? Oui, selon moi. Legris, qui n’a pas le fini littéraire des Garneau, Grandbois et Hébert, porte quand même une voix originale dans le Québec des années 1940. Quelle audace! Elle parle ouvertement de sexualité, souvent sans culpabilité excessive. Et personne ne peut nier ses dons de poète!

Toutefois, on tombera d’accord pour dire que son recueil n’est pas assez travaillé. Surtout dans la première partie, Legris recherche l’image forte, la formule qui fera mouche dans l’esprit de son lecteur, sacrifiant souvent la cohérence du propos. Et parfois on note certaines maladresses, comme cette formulation dans le premier poème : « la réalité des nids détruits par la destruction »; ou encore tout cette strophe : nous n’avons jamais entendu l’horloge des temples / sonore dans le matin / et les temples venir vers nous / dans le matin / comme la longitude des itinéraires / défendus par l’aurore. » On pourrait aussi questionner la composition du recueil. En fait, il faudrait couper, ce que l’auteure aurait fait, il semblerait, dans une version remaniée de ses poèmes publiée en 1979 et intitulée Le Sceau de l'ellipse.


TORCHÈRE
je ne suis pas coupable
d'avoir à pleines gorgées
épuisé
l'eau de la source du soir
dans ma bouche

l'eau qui jaillissait du roc
puis coulait sur la terre
pour former de la boue
avec ce sable

je ne suis pas coupable
des rochers de la source
où s'introduit la pluie
de la nuit

d'avoir pris dans mes mains
pendant les heures de pluie
son front de meurtrier
plus noir et plus tragique
que l'orage dans les bois

d'avoir touché son front
flagellé
par le jade des eaux visqueuses
comme on paraît s'éloigner
des rivières de l'été

je ne suis pas coupable
de l'homme inassouvi
avalé par ma bouche
de l'homme insatisfait
sans lumière
à couleur de baiser et de braises

je ne suis pas coupable
de ma folie abrupte
et de mes yeux évanouis
devant cet homme blanc
qui cache mon sein triste
et que j'aimais jadis
comme un enfant des langes

le monde et l'homme
je les ai bus alors
comme des dieux pourpres
sanglants

je les ai bus comme des vins vulgaires
jusqu'à la substance même de mes os

puis les ai vomis
sur leur tête ils ont reçu mon sang
fétide

sur leur front bâtard
de pendus
ils ont reçu le venin eux
avec leurs mensonges

mais de ce sang horrible
sorti de mon sein
à la place du lait
je ne suis pas coupable

Lire l’article de Jessica Bélanger.

24 mars 2010

Escales

Rina Lasnier, Escales, Trois-Rivières, s.n., 1950, 149 pages.

Le recueil compte sept parties sans titre, plus quatre poèmes isolés : « Escales », « Ève », « Psyché » et « Les cailloux blancs ». La valeur du recueil tient en grande partie à ces quatre poèmes.

La poésie de Rina Lasnier n’est pas facile : elle contient une profusion de symboles et beaucoup de références bibliques, emprunte plein de méandres d’où le sens émerge à petit pas. Plus encore, pour le lecteur moderne, la tension qui anime la poète (l’amour mystique versus l’amour humain) nous semble tellement irréelle! Le fil conducteur qui doit relier le tout est, il me semble, souvent effacé derrière des digressions qui ont bien peu à voir avec l’essentiel. À force de brouiller les pistes, la poète finit par brouiller le sens de son recueil.

On comprend, dès le poème « Escales », que l’une des escales dont parle Lasnier, c’est celle qui consiste à quitter le monde de l’idéal pour habiter celui des vivants : « J’ai oublié la hauteur et ses gradins nus, / L’élargissement de ses voies sans affût / Pour éprouver le poids de vos amours brèves ». Ce tiraillement entre le ciel et la terre est le principal motif d’Escales : « Il a voulu renaître / Très loin de la lumière. / Il a voulu goûter l’amour / Obscur où n’entre pas le jour. » Qui dit « escale » dit arrêt passager. Il faut donc commencer par poser le pied, ce qui semble difficile pour Lasnier. Rejoindre le réel, c’est rejoindre l’amour : « Nous cherchions notre amour dans la gloire du jour / Et nous avons touché la nuit des astres séparés. » L’amour ne dure que le temps de l’escale : « Alouette! Alouette! Avons-nous le temps d’aimer / Et dans le miel des blés de combler nos amours? » Ou encore : « Garde ton ombre tournée vers ton cœur / Toi qui sais le vrai goût de la douleur; / Détruis le chemin des étoiles en cours, / Car j’ai pour voyage irréel… l’amour. » Ne serait-il pas préférable de retourner dans l’univers de l’irréel (le spirituel, l’intellectuel, l’imaginaire…)? « Remontons vers l’entre-jour des ciels à venir, / O cher Compagnon de la première blessure, / Joignons nos âmes dans la nudité de mourir / Et de n’être à l’amour qu’une fuite pure! »

À peu près au centre du recueil se trouve un long poème intitulé « Ève ». Je cite quelques vers qui vont donner une idée de la nouvelle attitude du poète face à la vie : « J’ai détruit la légende et la durable enfance » ; « J’ai changé l’air en un fardeau fiévreux / Où tout respire et partage ma mort »; « O beauté! Me voici pour toujours absente / De la perfection et de l’exemple! »; « J’ai refusé l’accord et le témoignage, / Que j’aille donc enfanter sur la pierre du pâturage! » Cette Ève a donc quitté son univers de la perfection et s’est engagée dans le monde des hommes, et ce choix l’angoisse : « Mon Dieu! J’ai peur de ce premier départ humain » Vivre dans le réel, c’est accepter sa vulnérabilité, la souffrance et la mort : « O grand dieu tonnant d’amour et de haine, / Ne broie point cette écorce virginale ». Ce séjour terrestre, peut-être suffit-il de le vivre intensément pour retrouver les hauteurs qu’on vient d’abandonner : « Je ne suis pas de cette fin agenouillée / Ni du faux feu des automnes ornementals, / Mais de ce défi et de cette cime foudroyée, / de cette mort au bout d’une épée de flamme. »

Dans l’avant-dernier poème du recueil, on assiste à une représentation du mythe de Psyché. Dans ce long poème, Lasnier donne la voix à plusieurs figurants. Voici la trame : en trouvant l’amour, Psyché a trouvé son équilibre : « Je ne suis plus Psyché debout dans l’absence de moi-même ». Pourtant cet amour ne peut la satisfaire complètement : « Eros, ta main sur moi ne cesse de me former un corps / Et ton souffle sur moi ne cesse de le détruire ». Psyché voudrait connaître l’amant qui la visite toutes les nuits. La Nuit, personnage de la fable, l’invite à la prudence : « Dors en moi comme la feuille dans sa croissance ». La Lampe, au contraire, la pousse à sortir de sa torpeur : « C’est assez de cette reddition dans l’absence de ta blancheur, / C’est assez de ce rapt silencieux au souffle du baiser! » Le désir de connaissance est si fort (comme chez Ève) que Psyché est prête à renoncer à l’amour d’Éros : « Mais je détruirai ce scandale et cette contradiction / De l’ombre s’appropriant la splendeur et la vision. / Par l’ivresse lucide de l’œil, je retrouverai l’éblouissement. » Éros l’ayant abandonnée, elle reconnaît sa faute et pleure sur son sort : « J’ai détruit ton amour pour fixer ta beauté.» Et encore : « Que ma pensée cesse de m’imposer ma douleur, / Et que je me disperse dans l’espace comme la couleur. » Pourtant, elle assume sa déchéance : « Ah! Couvre-moi de ta pitié comme d’une lèpre / Pour me laisser l’amère préférence de mon abjection, / Mais dans le sillage blanc et l’allée de l’absence / Que je sente encore le frémissement de l’aile immense, / Et dans mon sang, la course immobile du dieu. » Le poème se termine par un appel lancé à son amant : « Je cherche dans la spirale et le vortex de la montée / La foudroyante paix de tes ailes renversées… ». Psyché va retrouver l’amour. Cet amour, c’est celui d’un dieu.

Le recueil se termine par « Les cailloux blancs », un quatrain qui est lui-même évocation d’un nouveau départ, donc de nouvelles escales : « Nous retrouverons l’orient aux cailloux des étoiles. »

Quelques critiques
« Le recueil suivant, Escales, son plus riche aussi, et son plus personnel, est l’œuvre du retour à la mesure humaine, dans le secret désenchantement d’un rêve trop pur et trop haut. » (Gilles Marcotte, 1955)

« Plaintes d’un cœur qui a préféré renoncer à l’amour humain plutôt que de s’y souiller » (Samuel Baillargeon)

« Le recueil ESCALES vaut surtout par trois grands poèmes : Escales, Ève, Psyché. Tous les trois gravitent autour de la même idée : la nécessité de s’arracher à l’extase, de quitter la « cage de cristal », de s’élever dans le souffle ascendant de la souffrance quotidienne, fut-ce au risque de se brûler les ailes comme Icare ou, au contraire, d’errer dans les humbles terres de l’amour. » (Bessette, Geslin et Parent)

« La permanence des oppositions constatées au cours de notre étude — bien que le repérage de celles-ci soit loin d'être exhaustif par rapport à l'ensemble du recueil — permet peut-être de tracer quelques jalons dans une perspective plus synthétique de la lecture d'Escales. L'instabilité, la métamorphose, la mobilité qui caractérisent maints thèmes et images et qui rendent difficiles la saisie d'une continuité de la pensée, pourraient de prime abord être perçues comme des particularités baroques inhérentes aux premières étapes de l'œuvre. Mais non : elles s'inscrivent dans Ia nature même de l'univers imaginaire de Rina Lasnier puisqu'elles perdurent dans les œuvres postérieures. » (Paul Chanel-Malenfant)

« Quel est donc l'obstacle intérieur qui sépare à ce point Rina Lasnier d'elle-même qu'il lui faille appeler de tous ses vœux une plongée au sein du réel et parmi les hommes? Sur le plan individuel, on ne peut que soupçonner une préférence spontanée pour la vie contemplative, la paix, la solitude peut-être. Collectivement, il serait inexact de dire que les autres poètes de sa génération, et notamment Anne Hébert, Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois, partagent ce goût. Ce que l'on peut par contre affirmer d'eux tous, c'est que (pour des raisons que de nombreux critiques ont depuis dévoilées, par des méthodes convergentes) l'habitation du réel, pour eux, fait problème. Chez Rina Lasnier, on constate à la fois un brûlant amour du donné et une volonté de distance par rapport à lui, qui sans doute repose sur l'indéracinable dualisme de l'esprit et de la matière, culpabilisant quiconque s'attache au monde. » (Éva Kushner)


Découvrez les manuscrits de la poète à la BANQ

21 mars 2010

Rue Deschambault

Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Beauchemin, 1967, 260 pages (1re édition : 1955)

Quand Gabrielle Roy publie Rue Deschambault, elle est déjà une auteure célèbre. Elle avait écrit Bonheur d'occasion (1945), La Petite Poule d'eau (1950) et Alexandre Chenevert (1954). Son œuvre manitobaine était amorcée.

Voici un recueil de nouvelles qui a une grande unité. Toutes les histoires ont la même narratrice, Christine, une toute jeune fille, toutes portent sur elle et sa famille, et elles sont présentées de façon chronologique. Le tout compose un merveilleux tableau de famille. Le cycle manitobain se poursuivra dans La Route d'Altamont (1966), Un jardin au bout du monde (1975), Ces enfants de ma vie (1977), De quoi t'ennuies-tu, Évelyne? (1982) et La Détresse et l'Enchantement (1984).

Les deux nègres
La famille de Christine entretient des liens très étroits avec ses voisins, les Guilbert. Quand la mère de Christine, pour régler les fins de mois, décide de prendre en pension un « Nègre », elle est bientôt imitée par madame Guilbert.

Petite misère
« Petite Misère », c’est le surnom que son père lui avait donné. Un jour, celui-ci la réprimande et elle se réfugie dans sa chambre. Personne, et même sa mère au souper, ne réussit à la faire descendre. Pour l’amadouer, son père lui confectionne une tarte à la rhubarbe.

Mon chapeau rose
Christine passe ses vacances à la campagne. Elle ne quitte pas un chapeau rose que sa mère lui a acheté. Chez sa tante, elle s’ennuie, fait une fugue et passe l’après-midi avec deux personnes âgées.

Pour empêcher un mariage
Christine et sa mère se rendent en Saskatchewan pour empêcher Georgianna, la plus vieille des filles, de se marier. Rien n’y fait. Christine s’interroge sur l’amour et le mariage.

Un bout de ruban jaune
Odette, sa sœur de 20 ans, profite de ses derniers moments de liberté avant d’entrer chez les sœurs. Elle se défait de tous ses biens; Christine lorgne un ruban jaune.

Ma coqueluche
Immobilisée par la maladie, Christine passe tout un été dans un hamac à rêvasser.

Le Titanic
C’est l’orgueil qui aurait été la cause du naufrage du Titanic. Christine s’interroge sur la volonté des hommes et celle de Dieu.

Les déserteuses
Sa mère, une nomade dans l’âme, envers et contre tous, entreprend un voyage au Québec avec elle. Elles revoient des anciens parents et une amie d’enfance.

Le puits de Dunrea
Son père, fonctionnaire, travaille auprès des immigrants. Il a un faible pour la communauté des Ruthènes. Quand un grand feu se déclare, il doit se réfugier dans un puits.

Alicia

Sa sœur Alicia, celle à laquelle elle est le plus attachée, perd peu à peu la raison, à la suite d’une fièvre.

Ma tante Thérésina Veilleux
Tante Thérésina souffre d’asthme chronique. Son oncle Majorique et elle font le rêve d’aller vivre en Californie. Ils y parviendront après de multiples déménagements d’un bout à l’autre du Canada.

L'Italienne
Des Italiens viennent s’établir près de chez eux. Leur vie en est quelque peu changée tant ceux-ci mettent de l’exubérance dans tous leurs gestes.

Wilhelm
Wilhelm, un immigrant hollandais, âme sensible, devient le premier amoureux de Christine.

Les bijoux
Pendant une période, rien ne fascinait plus Christine que les bijoux, les parures… En écoutant sa mère, elle comprend que cette attitude contribue à inférioriser les femmes.

La voix des étangs
Le soir, dans le grenier, en écoutant le bruit de l’étang, elle découvre qu’elle veut devenir écrivain.

La tempête
En pleine tempête hivernale, avec ses cousins et cousine, elle entreprend un voyage de 12 milles.

Le jour et la nuit
Contrairement à sa mère, tôt levée, son père, déjà vieux, vit la nuit : il voudrait tant que ses enfants l’accompagnent et allègent sa solitude.

Gagner ma vie
Ses études achèvent. Sa mère la convainc de devenir institutrice. Son premier poste, elle l’obtient à Cardinal, petit village qui a mauvaise réputation.

Ce recueil demeure l’une des œuvres les plus fortes de Gabrielle Roy. À part Monique Proulx, je ne vois personne qui aurait fait aussi bien qu’elle dans le genre de la nouvelle. Comme Évelyne le dit dans De quoi t’ennuies-tu Évelyne?, « ce qui fai[t] une bonne histoire, propre à saisir le cœur, [c’est] malgré tout la vérité: vérité des personnages, vérité des lieux, vérité des événements». Et elle aurait pu ajouter : « vérité des sentiments ». C'est ce que Gabrielle Roy n'a jamais cessé de faire.


Extrait
J'allais encore souvent dans mon grenier, même quand je fus une élève studieuse, même quand je fus un peu plus âgée et au bord de ce qu'on appelle la jeunesse. Qu'allais-je faire là-haut ? J'avais seize ans, peut-être, le soir où j'y montai comme pour me chercher moi-même. Que serais-je plus tard ? ... Que ferais-je de ma vie ? ... Oui, voilà les questions que je commençais à me poser.
Sans doute pensais-je que le temps était venu de prendre des décisions au sujet de mon avenir, au sujet de cette inconnue de moi-même que je serais un jour.
Et voici que ce soir-là, comme je me penchais par la petite fenêtre du grenier et vers le cri des étangs proches, m'apparurent, si l'on peut dire qu'ils apparaissent, ces immenses pays sombres que le temps ouvre devant nous. Oui, tel était le pays qui s'ouvrait devant moi, immense, rien qu'à moi et cependant tout entier à découvrir.
Les grenouilles avaient enflé leurs voix jusqu'à en faire, ce soir-là, un cri de détresse, un cri triomphal aussi... comme s'il annonçait un départ. J'ai vu alors, non pas ce que je deviendrais plus tard, mais qu'il me fallait me mettre en route pour le devenir. Il me semblait que j'étais à la fois dans le grenier et, tout au loin, dans la solitude de l'avenir; et que, de là-bas, si loin engagée, je me montrais à moi-même le chemin, je m'appelais et me disais: « Oui, viens, c'est par ici qu'il faut passer... »
Ainsi, j'ai eu l'idée d'écrire. Quoi et pourquoi, je n'en savais rien. J'écrirais. C'était comme un amour soudain qui, d'un coup, enchaîne un cœur; c'était vraiment un fait aussi simple, aussi naïf que l'amour. N'ayant rien encore à dire... je voulais avoir quelque chose à dire...
M'y suis-je essayée sur-le-champ ? A cet ordre baroque, ai-je tout de suite obéi ? Un doux vent de printemps remuait mes cheveux, les mille voix des grenouilles emplissaient la nuit, et je voulais écrire comme on sent le besoin d'aimer, d'être aimé. C'était vague encore, bienfaisant, un peu triste aussi.


Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault

18 mars 2010

Bousille et les justes

Gratien Gélinas, Bousille et les justes, Montréal, Institut littéraire de Québec, 1960, 204 pages.

La pièce a été jouée pour la première fois le 17 août 1959 au théâtre de la Comédie-Canadienne. La distribution comprenait dans les rôles principaux : Jean Duceppe (Phil), Yves Létourneau (Henri), Gratien Gélinas (Bousille), Juliette Huot (la mère).

ACTE I
Avant-midi. Aimé Grenon a tué Bruno Maltais parce qu’il tournait autour de Colette Marcoux, son amoureuse. Le jour du procès est arrivé. La famille d’Aimé (la mère, sa sœur Aurore et son mari Phil, son frère Henri et sa femme Noëlla, ainsi qu’un « vague » cousin pas très déluré, Bousille) se retrouve dans une chambre d’hôtel dans l’attente du procès. L’avocat les y rejoint et l’heure venue, tout le monde se rend au palais de justice, sauf Noëlla et le frère Nolasque (qu’on est allé quérir), qui restent avec la mère.

ACTE II
Le même jour en fin d’après-midi. De retour de la première journée du procès, l’avocat veut rencontrer Colette Marcoux (Noëlla, qui est son amie, a réussi à la convaincre de venir à l’hôtel) et Bousille, deux témoins de la poursuite, afin de préparer sa défense. On découvre que Colette ne porte pas en son cœur Aimé Grenon, un violent, un soulon et un paresseux. Pour tout dire, elle en a peur. Il lui a fait un enfant et elle s’est fait avorter. Quant à Bousille, il raconte les circonstances du meurtre. Aimé et Bruno se sont rejoints dans les toilettes, Aimé lui a assené un coup de poing, la tête de Bruno a heurté le ciment. Aimé a voulu le frapper une seconde fois. Bousille est intervenu pour empêcher ce second coup, mais Bruno est mort quand même. Ce second coup est important, parce qu’il pourrait signifier aux yeux des jurés une vengeance préméditée.

ACTE III
Le lendemain. Phil et Henri s’arrangent pour être seuls avec Bousille en attendant la reprise du procès. Ils veulent le forcer à faire un faux témoignage, c’est-à-dire à ne pas révéler qu’Aimé a tenté de frapper une seconde fois Bruno. Ils commencent par le flatter, par jouer sur son amour-propre, enfin par lui promettre des récompenses (un poste et un scooter). Rien n’y fait. Bousille est très religieux. Finalement, Henri utilise la violence. Il le force à jurer sur son missel qu’il ne parlera pas du second coup incriminant.

ACTE IV
Le même jour en fin d’après-midi. Bousille et Colette ont témoigné en avant-midi. Après son témoignage, Phil a renvoyé Bousille dans son village. Tout le monde revient du palais de justice, triomphant. Aimé est innocenté. Déjà Aurore se promet de rabattre le caquet aux commères de Saint-Tite. La mère est déjà prête à commencer la neuvaine promise. Ils vont quitter l’hôtel pour retrouver Aimé, quand le téléphone sonne : Bousille s’est suicidé.

Cette pièce mélodramatique est une furieuse charge contre la religion, contre l’hypocrisie de la famille canadienne-française. Il faut absolument sauvegarder l’honneur de la famille, peu importent les moyens. Entre la religion et la violence, il n’y a plus de fossé. Les deux se relaient pour détruire le naïf Bousille. Ce qui empêche la pièce de Gélinas d’être une réussite complète, c’est la caricature de la mère (elle traîne une statue à l’hôtel, fait une crise d’hystérie parce qu’elle a perdu son chapelet, assiste à la messe pendant le procès…) et la faiblesse du personnage de Bousille qui donne trop dans le pathétique (un « simple d’esprit » doublé d’un scrupuleux, ancien alcoolique, en partie handicapé). Dommage car Phil, Henri, Aurore (dans une moindre mesure) et Noella sont des personnages très forts.

Extrait
AURORE, sortant de la salle de bain : Dépêchons-nous: Henri est en bas dans l'auto; il veut qu'on aille tous ensemble attendre Aimé à la porte du Palais de Justice.
LA MÈRE, crie de l'autre chambre : Ça traînera pas!
AURORE, à Phil : Appelle le garçon pour les bagages.
PHIL, se verse charitablement une autre rasade : Une seconde. Il me faut encore un peu de liquide dans le chameau avant de traverser le désert.
AURORE, retouchant son rouge à lèvres devant la glace de la commode : Je connais quelques commères à Saint-Tite qui feront mieux de se fermer la margoulette, si elles ne veulent pas recevoir une poursuite par la tête!
LA MÈRE, vient chercher son sac sur le pied du lit : La bonne sainte Anne, elle va l'avoir, son pèlerinage, je vous préviens! (Elle retourne dans la chambre voisine.)
PHIL, marmotte : Moi, je fournis la bière. (Au téléphone, son verre à la main) Allô! Ici le 312. C'est pour vous dire qu'on décampe, toute la bande. Envoyez donc le garçon pour descendre les munitions, voulez-vous?... Eh oui! il y a longtemps qu'on n'a pas fait de pique-nique, alors on part en pèlerinage! (Il raccroche.)
LA MÈRE, qui sort de la chambre voisine, manteau sur le dos, chapeau sur la tête et sac au bras : Allons-y: je suis parée. […]
PHIL, prenant la photo d'Aimé sur la commode : Oubliez pas la photo d'Al Capone.
LA MÈRE : Cher petit chou, va! (Elle baise la photo avant de la glisser dans son sac.)
AURORE : Tenez, votre statue miraculeuse. (Elle lui tend la statue de sainte Anne, déballée au premier acte.)
LA MÈRE, dramatique, la statue à la main : Silence, une minute! Avant de partir, mettons-nous tous à genoux, ensemble plus que jamais, pour remercier la bonne sainte Anne de nous avoir exaucés.
AURORE, comme la mère va s'agenouiller : Vous, maman, ne recommencez pas vos litanies!
PHIL : Pourquoi vous forcer le moulin à prières, la belle-mère? On l'a eu, ce qu'on voulait.
LA MÈRE: Oui, mais... Le téléphone a sonné.
AURORE : Venez! Vos petites dévotions, vous les ferez une autre fois. (Elle se dirige vers le téléphone.)
PHIL : Bien sûr! Ça va bien, là : on priera la prochaine fois qu'on sera dans le pétrin.
AURORE, a déjà répondu à l'appareil : Qui?... (Aux autres.) Saint-Tite qui appelle!
PHIL, étonné : Saint-Tite?
AURORE, au téléphone : Allô!... Oui, madame Laberge...
HENRI, faisant irruption dans la pièce: Qu'est-ce que vous faites, bon Dieu? Grouillez-vous!
LA MÈRE, attrapant son sac : Moi, je suis prête: je descends tout de suite. (Elle sort à la course).
PHIL, s'approchant d'Aurore, inquiet : Quoi?...
AURORE, laisse, hébétée, retomber le récepteur : Ghislaine...
PHIL, soudain dégrisé: Qu'est-ce qu'il y a?
AURORE, la voix blanche : ...vient de trouver Bousille dans le grenier du garage... pendu!
Noëlla se prend le visage dans les mains. Les autres restent pétrifiés.

AURORE : ...La police nous attend là-bas pour l'enquête. Après un silence de plomb, Henri baisse la tête, le regard stupide.
PHIL, se tourne lentement vers lui et murmure, les dents serrées : Tu voulais éviter un scandale : prépare-toi à nous sortir de celui-là, mon salaud!


Gratien Gélinas sur Laurentiana
Tit-Coq
Bousille et les justes

14 mars 2010

Florence

Marcel Dubé, Florence, Montréal, Leméac, 1970, 150 pages. (Présentation de la pièce : Raymond Turcotte) (1re édition : Institut littéraire, collection «Théâtre Canadien», 1960)

La pièce Florence fut créée au théâtre de la Comédie-Canadienne, le 20 octobre 1960. Elle fut d’abord écrite pour la télé qui l’a présentée en 1957. La présente édition est dédiée à Monique Miller, « comédienne qui a créé Florence et lui a permis de survivre ». La pièce se divise en deux parties et quatre tableaux.

PARTIE I - PREMIER TABLEAU
Florence est secrétaire à l’agence William Miller advertising. Elle est fiancée à Maurice, un compagnon de travail effacé, sans ambition. Eddy, son patron, un beau parleur et un viveur, lui tourne autour. Elle est attirée par lui. Depuis un certain temps, elle remet en question ses fiançailles avec Maurice. Son amie Suzanne l’encourage à rompre, ce qu’elle finit par faire.

DEUXIÈME TABLEAU
Le même soir, Florence annonce à ses parents, Gaston et Antoinette, qu’elle a rompu ses fiançailles. Sa mère, scandalisée, essaie de la « raisonner », son père de la comprendre et Pierre, le fils cadet, qui a la chance de poursuivre ses études, se contente de la railler. Le père veut que sa fille s’explique. Finalement tout le monde finit par déballer ses frustrations. Pour ce qui est de Florence, elle refuse le modèle de sa mère et laisse voir à son père la petitesse de sa vie. Elle reproche à ses parents d’avoir tout sacrifié à la famille, sans jamais courir de risques, elle leur reproche de ne pas avoir vécu. Elle court rejoindre Eddy à son appartement

PARTIE II - TROISIÈME TABLEAU
Gaston n’a pas dormi de la nuit. Secoué par les propos de sa fille, il décide d’accepter un poste syndical qu’il comptait refuser. Pierre, lui, va accepter un rôle dans la pièce Britanicus, même si ses études peuvent en souffrir. Seule Antoinette résiste, mais elle aussi finit par reconnaître qu’elle s’est souvent sentie prisonnière dans ses rôles de mère et de ménagère. Florence rentre. Elle semble changée, mais pas très heureuse.

QUATRIÈME TABLEAU
Au bureau, le même matin, Florence arrive en retard. Elle et Eddy ont une longue conversation. On apprend ce qui s'est passé la nuit dernière : il l’a fait boire et elle a couché avec lui. Il lui offre de venir vivre avec lui. Elle refuse. La compagnie a besoin d’une secrétaire bilingue au siège social de New York et elle se porte candidate.

La version que j’ai entre les mains date de 1969. C’est une version remaniée. L’émancipation de la femme est mise en parallèle avec celle du peuple québécois. Autrement dit, la révolte de Florence, c’est celle de la femme mais aussi celle de l’ouvrier et celle du Canadien français « né pour un petit pain ». J’ignore si ces dimensions faisaient partie de l’édition originale. Étrangement, on pourrait voir en cette pièce un prolongement des Plouffe : Florence, qui donne son salaire à sa famille, aurait pu devenir une Cécile Plouffe. Antoinette, à l’image de Joséphine, est la gardienne de la morale. Gaston est un Théophile avec plus de lucidité et d’envergure. Enfin, Pierre, le pendant d’Ovide, se décide plus tôt à affronter la vie. Comment interpréter la fin? Les critiques de l’époque y voient un échec. Je n’en suis pas si sûr. Échec de l’amour, oui. Mais ce départ pour New York, n’est-ce pas le pas décisif vers l’émancipation souhaitée?


Première édition
Extrait

GASTON — T'as accusé ta mère, maintenant je veux que tu m'accuses.
PIERRE — Tu ne devrais pas attacher d'importance à ses paroles.
GASTON, qui, pour la première fois, se fâche — Ferme-toi, Florence veut me parler, je veux qu'on la laisse me parler.
FLORENCE — Regarde papa, regarde tout ce qu'il y a autour de nous. Regarde les meubles, les murs, la maison : c'est laid, c'est vieux, c'est une maison d'ennui. Ça fait trente ans que tu vis dans les mêmes chambres, dans la même cuisine, dans le même « living-room ». Trente ans que tu payes le loyer mois après mois. T'as pas réussi à être propriétaire de ta propre maison en trente ans. T'es toujours resté ce que tu étais : un p'tit employé de Compagnie qui reçoit une augmentation de salaire tous les cinq ans. T'as rien donné à ta femme, t'as rien donné à tes enfants que le strict nécessaire. Jamais de plaisirs, jamais de joies en dehors de la vie de chaque jour. Seulement Pierre qui a eu la chance de s'instruire : c'est lui qui le méritait le moins. Les autres, après la p'tite école, c'était le travail ; la même vie que t'as eue qui les attendait. Ils se sont mariés à des filles de rien pour s'installer dans des maisons comme la nôtre, grises, pauvres, des maisons d'ennui. Et pour moi aussi, ce sera la même chose si je me laisse faire. Mais je ne veux pas me laisser faire, tu comprends papa ! La vie que t'as donnée à maman ne me dit rien, je n'en veux pas ! Je veux mieux que ça, je veux plus que ça. Je ne veux pas d'un homme qui se laissera bafouer toute sa vie, qui ne fera jamais de progrès, sous prétexte qu'il est honnête ; ça ne vaut pas la peine d'être honnête si c'est tout ce qu'on en tire ...
ANTOINETTE — Tu vas trop loin, Florence !
FLORENCE — Je préfère mourir plutôt que de vivre en esclavage toute ma vie.
ANTOINETTE — Tu ne sais plus ce que tu dis. Tu ne sais plus ce que tu dis parce que tu ne connais rien de la vie. Mais moi je vais t'apprendre ce que c'est. Pour avoir parlé de ton père comme tu viens de le faire, faut pas que tu l'aimes beaucoup, faut pas que tu le connaisses. Je vais te dire ce qu'il est ton père, moi !
GASTON — Je ne te demande pas de me défendre, ma vieille. Ce que Florence a dit de moi est vrai.

ANTOINETTE — C'est peut-être vrai dans un sens, mais ça ne l'est pas dans l'autre... Ton père, Florence, est d'une génération qui va s'éteindre avec lui... Pas un jeune d’aujourd’hui pourrait endurer ce qu'il a enduré. A vingt ans, c'était un homme qui avait déjà pris tous les risques qu'un homme peut prendre. Avoir une situation stable, sais-tu ce que ça représentait alors ? T'en doutes-tu ? Ça représentait le repos, la tranquillité, le droit de s'installer et de vivre en paix. Ton père, Florence... c'est pas un grand homme. Jamais été riche mais toujours resté honnête. Trois fois au cours des années il aurait pu gagner beaucoup d'argent à travailler pour un député rouge. Deux fois pour un député bleu. Il l'aurait achetée sa maison s'il l'avait voulu, mais il a refusé… Tu peux lui en vouloir pour ça, tu peux encore lui faire des reproches?... Parle! Réponds! (Accablée, Florence penche la tête incapable de répondre.) (p. 84-86)

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence

10 mars 2010

Zone

Marcel Dubé, Zone, Montréal, Leméac, 1968, 187 pages. (Présentation de Maximilien Laroche) (1re édition : Éditions de la Cascade, Montréal, 1956, 145p.)

La première de Zone eut lieu le 23 janvier 1953, lors du Festival dramatique de l’Ouest du Québec. La distribution mérite d’être mentionnée : Monique Miller (Ciboulette), Guy Godin (Tarzan), Robert Rivard (Passe-Partout et metteur en scène), Raymond Lévesque (Moineau), Hubert Loiselle (Tit-Noir), Marcel Dubé (Johnny), Jean Duceppe (L’Inspecteur de police), Jean-Louis Paris (Le Chef), Yves Létourneau (L’Assistant).


ACTE I : LE JEU
Une arrière-cour. Quatre jeunes contrebandiers de cigarettes, Moineau, Tit-Noir, Passe-Partout et Ciboulette s’activent près d’un hangar. Il s’agit de ranger la marchandise et de préparer des commandes. Leur chef Tarzan doit rentrer bientôt avec une nouvelle cargaison de cigarettes américaines. Passe-Partout, le mouton noir du groupe, fait la cour à Ciboulette qui le repousse. On comprend qu’elle est amoureuse de Tarzan. Ce dernier tarde à rentrer et on s’inquiète. Finalement, alors que la bande va se disperser, il apparaît. Un peu plus tard, arrive un homme qui cherche Passe-Partout : on lui a volé son portefeuille. En fait, il se nomme Ledoux, est agent de police, a piégé Passe-partout, l’a suivi : il devine ce qui se trame dans cette arrière-cour. L’homme repart. Tarzan malmène Passe-Partout et l’expulse du groupe. Au même moment, les policiers surviennent. Chacun essaie de fuir de son côté.

ACTE II : LE PROCÈS
Poste de police. Tous ont été capturés. Le Chef, son assistant Roger et Ledoux sont chargés de les interroger. Ils commencent par Moineau, le naïf, qui avoue sans trop s’en rendre compte qu’il fait de la contrebande pour s’acheter un harmonica. Suit Tit-Noir. Lui aussi avoue et donne comme motif qu’il veut se marier, avoir des enfants et leur donner ce qu’il n’a pas eu. Un coup de fil apprend aux enquêteurs qu’un douanier a été tué en après-midi. L’affaire devient plus sérieuse. On resserre l’interrogatoire. Vient le tour de Ciboulette. Elle ne parle pas et finit par s’évanouir. Les enquêteurs ont compris que le chef, c’est Tarzan. On l'interroge : il avoue qu’il est le chef mais rien de plus. Il ne reste que Passe-Partout. Il déballe tout : Tarzan allait chercher les cigarettes, il y est allé cet après-midi, il était en retard... On décide d’interroger à nouveau Tarzan. L’interrogatoire est très serré, pour ne pas dire agressif. Tarzan finit par avouer le meurtre du douanier.

ACTE III : LA MORT
Décor de l’acte I. Tarzan est en prison. Ciboulette, Moineau et Passe-Partout se retrouvent dans l’arrière-cour. Passe-partout s’est emparé de l’argent caché qui avait échappé aux policiers. Il essaie de s’imposer comme nouveau chef. Les deux autres lui rient au nez. On le soupçonne d’avoir trahi Tarzan. Tit-Noir survient en criant que la radio vient d’annoncer l’évasion de Tarzan. Passe-Partout se sauve. Tit-Noir et Moineau partent à sa poursuite afin de récupérer l’argent. Les policiers arrivent mais repartent. Ciboulette est seule. Tarzan apparaît. Les deux se parlent d’amour. Tarzan ne sait plus s’il doit se rendre ou chercher à fuir. Ciboulette le pousse à fuir, sans doute pour préserver l'image de son héros.

C’est la première pièce de Dubé. Elle lance la carrière de l’auteur qui trône sur la dramaturgie québécoise jusqu’à l’avènement du phénomène Tremblay. Dubé met en place une panoplie de personnages (la jeune fille naïve, le héros qui se brule les ailes, le traître, les parents qui ont démissionné) et un style (le réalisme poétique) qui deviendront ses marques de commerce. Je ne suis pas loin de croire que Zone est la pièce de Dubé qui passe le mieux la rampe du temps.

Analyse de la pièce


Extrait (la fin)
CIBOULETTE — Passe par les toits comme t'es venu.
TARZAN — C'est le seul chemin possible, je pense. (Il se dirige du côté des toits, il regarde, il inspecte puis il s'approche de son trône, se penche, soulève la caisse et prend son pistolet. Puis il revient vers Ciboulette.) Écoute. Je sais qu'ils vont me descendre au tournant d'une rue... Si je pouvais me sauver, je le ferais, mais c'est impossible.
CIBOULETTE — Il te reste une chance sur cent, faut que tu la prennes.
TARZAN — Non. Y est trop tard. J'aime mieux mourir ici que mourir dans la rue. (Il vérifie le fonctionnement du pistolet et le met dans sa poche.) J'aime mieux les attendre. Quand ils seront là, tu t'enfermeras dans le hangar pour pas être blessée. S'ils tirent sur moi, je me défends jusqu'à la fin, s'ils tirent pas, je me rends et ils m'emmènent.
Les sirènes arrivent en premier plan et se taisent.CIBOULETTE — T'es lâche, Tarzan.
TARZAN — Ciboulette!
CIBOULETTE — Tu veux plus courir ta chance, tu veux plus te battre et t'es devenu petit. C'est pour ça que tu m'as donné l'argent. Reprends-le ton argent et sauve-toi avec.
TARZAN — Ça me servira à rien.
CIBOULETTE — Si t'es encore un homme, ça te servira à changer de pays, ça te servira à vivre.
TARZAN — C'est inutile d'essayer de vivre quand on a tué un homme.
CIBOULETTE — Tu trouves des défaites pour oublier ta lâcheté. Prends ton argent et essaie de te sauver.
TARZAN — Non.
CIBOULETTE — Oui. Elle lui lance l'argent au visage. C'est à toi. C'est pas à moi. Je travaillais pas pour de l'argent, moi. Je travaillais pour toi. Je travaillais pour un chef. T'es plus un chef.
TARZAN — Il nous restait rien qu'une minute et tu viens de la gaspiller.
CIBOULETTE — Comme tu gaspilleras toute ma vie si tu restes et si tu te rends.
TARZAN — Toi aussi tu me trahis, Ciboulette. Maintenant je te mets dans le même sac que Passe-Partout, dans le même sac que tout le monde. Comme au poste de police, je suis tout seul. Ils peuvent venir, ils vont me prendre encore. Il fait le tour de la scène et crie : Qu'est-ce que vous attendez pour tirer? Je sais que vous êtes là, que vous êtes partout, tirez!... tirez donc!
CIBOULETTE, elle se jette sur lui -- Tarzan, pars, pars, c'était pas vrai ce que je t'ai dit, c'était pas vrai, pars, t'as une chance, rien qu'une sur cent c'est vrai, mais prends-la, Tarzan, prends-la si tu m'aimes... Moi je t'aime de toutes mes forces et c'est là où il reste un peu de vie possible que je veux t'envoyer... Je pourrais mourir tout de suite rien que pour savoir une seconde que tu vis.
TARZAN la regarde longuement, prend sa tête dans ses mains et l'effleure comme au premier baiser — Bonne nuit, Ciboulette.
CIBOULETTE — Bonne nuit, François... Si tu réussis, écris-moi une lettre.
TARZAN — Pauvre Ciboulette... Même si je voulais, je sais pas écrire. Il la laisse, escalade le petit toit et disparaît. Un grand sourire illumine le visage de Ciboulette.
CIBOULETTE — C'est lui qui va gagner, c'est lui qui va triompher... Tarzan est un homme. Rien peut l'arrêter : pas même les arbres de la jungle, pas même les lions, pas même les tigres. Tarzan est le plus fort. Il mourra jamais.
Coup de feu dans la droite.
CIBOULETTE — Tarzan! Deux autres coups de feu.
CIBOULETTE — Tarzan, reviens !
Tarzan tombe inerte sur le petit toit. Il glisse et choit par terre une main crispée sur son ventre et tendant l'autre à Ciboulette. Il fait un pas et il s'affaisse. Il veut ramper jusqu'à son trône mais il meurt avant.
CIBOULETTE — Tarzan!
Elle se jette sur lui. Entre Roger, pistolet au poing. Il s'immobilise derrière les deux jeunes corps étendus par terre. Ciboulette pleure. Musique en arrière-plan.
CIBOULETTE — Tarzan! Réponds-moi, réponds-moi... C'est pas de ma faute, Tarzan... c'est parce que j'avais tellement confiance... Tarzan, Tarzan, parle-moi... Tarzan, tu m'entends pas?... Il m'entend pas... La mort l'a pris dans ses deux bras et lui a volé son cœur... Dors mon beau chef, dors mon beau garçon, coureur de rues et sauteur de toits, dors, je veille sur toi, je suis restée pour te bercer... Je suis pas une amoureuse, je suis pas raisonnable, je suis pas belle, j'ai des dents pointues, une poitrine creuse... Et je savais rien faire; j'ai voulu te sauver et je t'ai perdu... Dors avec mon image dans ta tête. Dors, c'est moi Ciboulette, c'est un peu moi ta mort... Je pouvais seulement te tuer et ce que je pouvais, je l'ai fait... Dors... Elle se couche complètement sur lui.

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence

6 mars 2010

Le Temps des lilas

Marcel Dubé, Le Temps des lilas, Montréal, Leméac, 1972, 177 pages. (Présentation de la pièce : Maximilien Laroche) (1re édition : Institut littéraire, collection «Théâtre Canadien», 1958)

Pièce en trois actes et sept tableaux, Le Temps des Lilas fut « créée à l’Orphéum de Montréal, le 25 février 1958 par le Théâtre du Nouveau-Monde ». Elle a été jouée en Belgique et en France. Elle fut portée à l’écran en 1962 et reprise dans Le Monde de Marcel Dubé, avec l’inoubliable Huguette Oligny dans le rôle de Blanche.

ACTE I
C’est le mois de mai, le mois de Marie. Les lilas vont fleurir. Blanche et Virgile, dans la soixantaine avancée, tiennent une pension. Ce vieux couple a eu la douleur de perdre son fils unique à la guerre. Les quatre locataires leur tiennent lieu de famille. Johanne, leur préférée, est une jeune fille naïve qui s’est amourachée de Roméo, un « bum » qui profite de ses largesses. Marguerite, la vieille fille près de la quarantaine, craint que son Horace lui fasse faux bond. Par tous les moyens, elle essaie de le forcer à l’épouser. Enfin, Vincent, le locataire arrivé récemment, est un artiste désabusé qui se moque gentiment des autres locataires.

ACTE II
Deux jours et une pluie plus tard : les lilas sont fleuris. Virgile apprend que la ville veut l’exproprier pour élargir la rue. On découvre le passé de Vincent : il aurait fait cinq ans de prison en raison de ses activités politiques; il aurait également connu plusieurs expériences amoureuses, sans jamais y trouver le bonheur. Horace revient du travail. Il a obtenu son augmentation. Il emmène Marguerite au restaurant. Il lui promet le mariage, mais le soir même, après lui avoir fait l’amour, il la quitte. Quant à Johanne, elle revoit Roméo et se rend compte qu’elle ne l’aime plus. Elle se laisse courtiser par Vincent.

ACTE III
Deux jours plus tard. Déjà les lilas se fanent. L’estimateur fait une offre alléchante à Virgile, qui la refuse. Pendant que Blanche, Virgile et Johanne assistent au mois de Marie, Marguerite, un peu saoule, tente de séduire Vincent, puis Roméo. Repoussée, elle monte à sa chambre et se pend. Au retour du mois de Marie, Johanne se laisse embrasser par Vincent. Elle se prépare à se donner à lui quand elle découvre le corps de Marguerite. Une semaine passe. Vincent est disparu. Johanne part à son tour : elle vole au secours de sa mère malade. Blanche réussit à convaincre Virgile de tout faire pour repousser l’échéance de leur éviction.

Comme beaucoup d’histoires des années cinquante, l’intrigue se termine par un suicide. Le bonheur ne dure que le temps des lilas. Les personnages se leurrent quand ils essaient de tromper leur solitude dans l’amour : les couples ne sont jamais bien assortis, l’amour est volage, les hommes sont lâches… et refusent de s’engager. Comme si ce sentiment appartenait déjà à une autre époque… Seul espoir, l’amour du vieux couple persiste, mais ce bonheur craque de toute part, menacé par la solitude, par l’obligation de déménager, probablement à l’hospice.


Extrait : SCÈNE IV - Vincent, Johanne
VINCENT — Les lilas s'en vont déjà !
JOHANNE — Je me demande pourquoi ils ne durent pas plus longtemps ?
VINCENT — Tout ce qui est beau est éphémère.
JOHANNE — Tu as passé la soirée seul ?
VINCENT — Pardon ?
JOHANNE — Je te demande si tu as passé la soirée seul ?
VINCENT — J'essayais depuis longtemps de m'imaginer comment ça sonnerait si on se tutoyait. Je croyais aussi que ce serait très difficile entre toi et moi.
JOHANNE — II faut essayer une fois, après, ça va tout seul.
VINCENT — J'ai passé la soirée à me promener, ici et là. A t'attendre. J'avais besoin de ta fraîcheur autour de moi. (Elle se dirige vers la balançoire.)
JOHANNE, voyant le journal — Tu as lu ton journal aussi ?
VINCENT — Oui.
JOHANNE — Des nouvelles tristes ?
VINCENT — Comme d'habitude.
JOHANNE — Avant toi, on ne voyait jamais les journaux traîner dans le jardin.
VINCENT — Veux-tu déjà changer ma façon de vivre parce qu'on se dit tu ? Nous allons retourner au vous.
JOHANNE — Non, ne change plus maintenant.
VINCENT — Sais-tu une chose ? On devient prisonnier de ce jardin.
JOHANNE — Tu ne m'apprends rien. C'est un endroit de la ville où je me sens si heureuse, si tranquille.
VINCENT — Tu es heureuse ici parce que tu te sens forte et à l'abri de tout. Mais moi, je suis inconfortable entre toi et les fleurs.
JOHANNE — Qu'est-ce que tu proposes?
VINCENT — Qu'on sorte un peu.
JOHANNE — Tu n'aimes pas être prisonnier, hein ?
VINCENT — Je n'en ai pas l'habitude.
JOHANNE — C'est pour ça que je t'aime ... Embrasse-moi ... (Il l'embrasse.) Mieux que ça. Ça c'est comme l'autre soir. (Il l'embrasse encore.) Je t'aime, emmène-moi n'importe où... veux-tu être mon amant ?
VINCENT — Tu as appris ce que c'était ?
JOHANNE — Tu vas me l'apprendre. Où m'emmènes-tu, ce soir ?
VINCENT — Je ne sais pas.
JOHANNE — Je voudrais aller dans un club.
VINCENT — Quel club?
JOHANNE — N'importe lequel. Je ne suis jamais allée dans un club.
VINCENT — Ce n'est pas tellement intéressant.
JOHANNE — Ça m'est égal, tu seras avec moi.
VINCENT — Moi je te propose une promenade sur le port et dans le vieux quartier de la ville.
JOHANNE — J'accepte ... Je monte à ma chambre, je me mets du rouge et j'emporte un chandail.
VINCENT — Tu crois que ce sera nécessaire ?
JOHANNE — Oui. (Elle se dirige vers l'escalier, se ravise et revient sur ses pas.) Embrasse-moi ! (Il l'embrasse.) Merci... Quand j'aurai du rouge sur les lèvres, tu ne pourras plus m'embrasser. (Et elle monte à l'étage supérieur. Vincent s'approche du lilas et en hume le parfum. Soudain Johanne laisse entendre un cri à l'étage du haut.)

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence

3 mars 2010

Poussière sur la ville

André Langevin, Poussière sur la ville, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1953, 213 p.

Alain Dubois, qui vient d’être reçu médecin, a épousé Madeleine sans trop la connaître. Ils se sont installés à Macklin, une ville minière sans intérêt. Après seulement trois mois de mariage, leur union dérape. Madeleine, libre et sauvage, fréquente le restaurant de Kouri et flirte avec les hommes. Elle a rencontré Richard Hétu, et les deux frayent au vu et au su de la ville, ce qui alimente les cancans. Les notables de la place essaient de mettre en garde le docteur Dubois et, devant son inaction, de lui forcer la main. Mais celui-ci, après un court moment de révolte, décide que son devoir est d’aider Madeleine (un médecin de l’âme). Il finit même par accepter que sa femme et son amant se rencontrent sous son toit. C’en est trop! Toute la ville se ligue contre lui. Aucun patient ne vient à son cabinet. Comme il n’agit toujours pas, le curé prend les grands moyens : il force Richard Hétu à se fiancer à une jeune fille qu’il fréquentait avant l’arrivée des Dubois. Madeleine est inconsolable. Elle vole le révolver de Kouri, se rend chez son amant, le tire et se suicide. Hétu s’en tire avec une légère blessure. Contre toute attente, Alain Dubois, que la ville condamne, décide de rester à Macklin :

« Partir. Mais je ne puis pas quitter tout cela sans avoir vu clair. J'émerge de ma stupeur enfin, je cesse de vivre au ralenti, mais tout se confond, se mêle. Arrêtez le kaléidoscope. Je veux voir les images une à une, leur donner un sens. Pour m'assurer de ma qualité de vivant, il me faut la logique de la vie. Je dois sortir du cercle, prendre plus de recul encore. Au début, il y avait le bonheur, l'inconscience. Il y avait les sentiments que nous n'interrogions pas, notre passivité, notre ignorance l'un de l'autre, notre bonne nature. Le divan rosé ne possédait pas l'identité qu'il a maintenant. La médiocrité. Peut-être. Mais le bonheur peut-il avoir une autre qualité que celle-là ? Oh ! Madeleine, que ne sommes-nous demeurés médiocres, loin l'un de l'autre dans le même lit sans le savoir ! Les enfants seraient venus quand même et, avec eux, un foyer, un peu grisâtre, mal assuré, mais qui se serait affermi peu à peu d'habitudes et d'acceptations. C'eût été la vie, Madeleine, chaude et pacifiante, sans exaltation, mais sans danger aussi. Et il me faut te chercher sur le divan rose !
Le téléphone. Mais, oui, la vie reprend. Et il faut la vivre. Marie Théroux me fait le don d'accoucher dès maintenant. Je resterai. Je resterai, contre toute la ville. Je les forcerai à m'aimer. La pitié qui m'a si mal réussi avec Madeleine, je les en inonderai. J'ai un beau métier où la pitié peut sourdre sans cesse sans qu'on l'appelle. Je continue mon combat. Dieu et moi, nous ne sommes pas quittes encore. Et peut-être avons-nous les mêmes armes: l'amour et la pitié. Mais moi je travaille à l'échelon de l'homme. Je ne brasse pas des mondes et des espèces. Je panse des hommes. Forcément, nous n'avons pas le même point de vue. En les aimant eux, c'est Madeleine que j'aime encore. S'ils lui ont donné raison, c'est qu'ils la reconnaissaient pour leur. »

Poussière sur la ville, c’est le meilleur roman des années 1950, la plus grande réussite du roman psychologique. André Langevin utilise avec brio le monologue intérieur, ce qui est une première en littérature québécoise. Le contenu du roman est surprenant, provocateur. Face à sa femme, Alain Dubois adopte une attitude qui ne peut que nous surprendre, voire déconcerter si on ne tient pas compte de la posture philosophique derrière cette attitude. À partir d’une simple intrigue amoureuse, Langevin va construire un roman dont les aspects psychologiques, sociologiques et philosophiques sont bien développés.

Voyons un peu l’aspect psychologique. Le couple est bien mal assorti. Alain Dubois est immature (il vient de quitter sa mère), mais en même temps c’est un être de mesure. Madeleine est au contraire passionnée, instinctive, animale. A la recherche d'un absolu qu'elle ne saurait identifier, elle passe des bras de son mari à ceux de Richard Hétu, sans jamais trouver satisfaction. Comment évolue Alain? Il se révolte, puis décide que l’inertie et la compassion sont ses seules armes pour lutter contre l’absurde cruauté qui atteint sa femme : « Comme je comprends maintenant ! Je ne peux rendre Madeleine heureuse, mais je n'ajouterai pas à son malheur. Je ne suis plus son mari, je suis son allié contre l'absurde cruauté. Le bonheur qu'elle a donné déjà me revient intact. Je ne le vois plus à la lumière des événements des derniers jours, et je suis heureux de n'avoir rien commis d'irrémédiable contre elle. C'est un abcès qui coule enfin. Je me stérilise pour l'aimer mieux. Ma pitié, c'est peut-être ça l'amour en fin de compte, quand on a cessé d'aimer comme si on ne devait jamais mourir. Tout devient limpide pour moi maintenant. Je souffrirai encore par Madeleine, je le sais, mais je ne m'indignerai plus, je ne l'en accuserai plus. »

C’est aussi un roman social. Alain et Madeleine sont aux prises avec une petite ville, avec sa mentalité étroite. On reconnaît la pyramide sociale d’une « ville de compagnie » : les Anglais, propriétaires de la mine, sont soutenus par le Curé et quelques gros commerçants canadiens-français; suivent les médecins et les ouvriers et tous les autres. Milieu enclavé, laid, conformiste et poussiéreux : « Dans les petites rues, c’est la
farine souillée où l’on s’enlise. Même dans les champs, la neige a pris une teinte sale, grisâtre qui donne au paysage une morne tristesse. Les arbres dressent là-dessus leur bois mort, déchiqueté. Des champs de poussière avec des formes calcinées. » Le cadre physique déteint sur les mentalités.

C’est enfin un roman philosophique qui pose le problème de la liberté. Sartre et Camus ne sont pas loin. L’absurde, les déterminismes, l’étrangeté du monde, la routine obligée et l’ennui qui en découle sont quelques-uns des thèmes abordés dans le roman. Le monde est absurde, le destin de l'homme n'a pas de sens. On ne peut que compatir à ce destin. La solution de Dubois : accepter l'homme tel qu'il est, faire son métier d’homme.

 
Arthur Lamothe en a fait une adaptation cinématographique en 1967 avec la belle Michelle Rossignol dans le rôle de Madeleine.


André Langevin sur Laurentiana
Évadé de la nuit
Poussière sur la ville
Le Temps des hommes