24 décembre 2011

Yolande la fiancée

Laetitia Filion, Yolande la fiancée, s. l. [Lévis], s.n. [Imprimerie «Le Quotidien»], 1935, 188 pages

L’histoire commence en 1913, se déroule à Québec et aux alentours, surtout à Saint-Jean, Île d’Orléans. Jean Dubreuil et Henri Desruisseaux sont deux universitaires qui achèvent leurs études: le premier veut devenir médecin et le second, avocat. Jean a une sœur, Yolande, qui a une amie, Lucienne. Les jeunes filles ont fréquenté les couvents, ont terminé leurs études et demeurent à la maison en attendant de trouver un mari. Henri est amoureux de Yolande et Jean, de Lucienne.

Aux termes de leurs études, en 1915, pour des raisons obscures, Jean et Henri décident de s’enrôler. Juste avant de partir, l’un et l’autre se déclarent à sa belle. Ils se retrouvent successivement à Val Cartier (sic), à Plymouth, puis au front à Rouen. Les amoureux s’échangent des lettres. Les deux gars s’en tirent jusqu’en 1916 : Henri est amputé des deux jambes. Il rentre au pays au printemps 1917, envoie une lettre à Yolande dans laquelle il la libère de son engagement. Même si tout le monde lui conseille d’accepter cette rupture, elle ne l’entend pas ainsi.  Elle essaie sans succès de convaincre ses parents et son fiancé. Le temps passe, Yolande s’accroche à son rêve jusqu’à ce que Henri meure (on ne comprend pas trop de quoi).

En novembre 1918, survient l’armistice et Jean rentre au pays. Il revoit Lucienne, mais rompt avec elle. Pendant la guerre, elle s’était trouvé un autre amoureux, au cas où il ne serait pas revenu. Jean est maintenant médecin à Matane. Monsieur Dubreuil meurt. À défaut du grand amour, Jean épouse une gentille fille. Quand madame Dubreuil meurt à son tour, Yolande se retrouve seule. Elle décide de rester célibataire et de donner sa vie aux autres : elle allègera la vieillesse de madame Desruisseaux (qui aurait dû être sa belle-mère), d’une vieille tante et s’occupera des enfants de son frère.

Inutile de vous dire que je n’aime pas la conclusion de ce roman :
« De la joyeuse fiancée du mois de juillet 1915, il ne restait plus qu'une personne vieillie avant l'âge et qui désormais partagerait ses soins et son dévouement entre sa tante Sylvie et Madame Desruisseaux. A toutes deux qui étaient âgées, elle fermerait les yeux. Henri n'aurait pas de reproches à lui faire, après s'être dépensé auprès de ses parents, elle serait pour sa mère, à lui, une fille affectueuse et dévouée comme elle l'avait promis. Enfin, plus tard elle irait partager avec sa belle-sœur les devoirs nombreux qu’impose une famille.Yolande, seule dans la chambre d'Henri, que Madame Desruisseaux met à sa disposition, pense à ses rêves d'avenir, et voit qu'ils se sont tous changés en fumée. Malgré un soupir qui gonfle sa poitrine, elle ne se sent pas trop malheureuse: il lui reste encore quelqu'un pour qui se dévouer. »
Il y a beaucoup de femmes qui commencent une carrière de romancière aux alentours des années 1930 et Laetitia Filion (1897-1947) est l’une d’elle. Disons que la plupart ont écrit sur les relations amoureuses.  Je pense à Hélène Charbonneau,  Jovette Bernier, Éva Senécal, Marie-Louise Turcot, Françoise Morin  et Adrienne Maillet (L’Oncle des jumeaux Pomponelle, 1939). Je dois dire que toutes celles citées ci-dessus, sauf Morin, sont supérieures à Filion.

En choisissant le point de vue de la jeune fille naïve (Yolande), qui ne voit guère plus loin que l’amour qu’elle éprouve pour Henri, Filion condamnait son roman à la superficialité. On ne sait pour ainsi dire rien de la guerre, rien de la petite communauté dans laquelle elle vit, rien de ses parents. Le lecteur reste muré, avec elle, dans son rêve d’amour, devenu pathétique quand son amoureux est amputé. Même le décor est en partie escamoté : tout au plus, on mentionne à quelques reprises le traversier qui assurait la liaison entre l’île d’Orléans et Québec.

17 décembre 2011

Premières Poésies


Eudore Évanturel, Premières poésies 1876-1878, Augustin Coté, Québec, 1878, 203p. (Préface de Joseph Marmette).

On comprend mal que Joseph Marmette ait pu offrir une préface aussi élogieuse aux poésies d’Eudore Évanturel, tant elles sont loin de son œuvre. Est-ce simplement l'amitié qui l’a motivé ou voulait-il secouer l’arbre un peu trop classique du monde littéraire de son époque? Toujours est-il que sa préface fit scandale et qu’elle attira sur l’œuvre de son « jeune ami » bien des critiques dont il aurait pu se passer. Évanturel cessa d’écrire et publia, en 1888,  une version expurgée (autocensurée) de son œuvre.

Contrairement à la plupart des recueils du XIXe siècle, Premières poésies n’appartient pas au courant patriotique. Évanturel cite Musset et s’inspire de sa vie personnelle. D’autres l’ont fait avant lui, mais seulement à travers quelques poèmes perdus dans une mer de patriotisme. On peut comprendre les sautes d’humeur de ses contemporains qui n’y virent que « niaiseries », tant l’enjeu leur semblait sans intérêt. Aujourd’hui, Évanturel, que les années 1960 ont redécouvert, demeure le poète du XIXe siècle le plus près de l’inspiration contemporaine.

Dans sa longue préface de 21 pages, Joseph Marmette présente son « jeune ami » : ils se sont rencontrés sur l’Île d’Orléans que les deux fréquentent l’été quand ils veulent « aller s’abreuver d’air pur ». Marmette insiste beaucoup sur la délicatesse de l’inspiration d’Évanturel pour finir par dire que, dans l’avenir, il devrait imiter les élans patriotiques du grand Crémazie.

Le recueil est divisé en deux parties. La plupart des poèmes n’obéissent pas à une construction classique : le nombre de vers varient d’un à l’autre et parfois, d’une strophe à l’autre.

Pinceaux et palettes
 « Le printemps », le premier poème, impose un ton et une légèreté qui nous reposent des envolées du grand Crémazie et de ses épigones : « Phtisique, et toussant dans la neige, / L'Hiver s'est éteint lentement. / Le ciel pleurait pour le cortège, / Le jour de son enterrement. // C'est au Printemps à lui survivre. / Il revient en grand appareil. / Non pas en casquette de givre, / Mais en cravate de soleil. » Oui, le ton est léger et les métaphores s’inspirent du quotidien le plus banal.

L’humour, présent dans l’extrait ci-dessus, n’est pas une constante, mais on le retrouve ici et là, et même quand il s’agit de parler d’amour comme dans le poème « Les amoureux » : Évanturel y présente un vieux garçon de cinquante ans qui courtise une veuve comme s'il avait la vie devant lui.

Dans certains vers, l’inspiration est on ne peut plus prosaïque (vulgaire, diraient ses contemporains) : « Les nuits sont froides; l’on s’enrhume » ou encore : « L'Hiver, le pied dans sa pantoufle, / Se réchauffe près des tisons. » On pourrait multiplier les exemples.

On trouve beaucoup de petits tableaux parnassiens, comme « Pastel », « Promenade », « L’opticien », assez bien ficelés mais dont il y a peu à dire.

Tout n’est pas riant dans cette poésie, loin de là : Évanturel parle des pauvres, des solitaires et surtout des personnes malades. À preuve ce tableau pathétique sur la mort d’un ami dans le poème « Au collège » : « II mourut en avril, à la fin du carême. // C'était un grand garçon, un peu maigre et très blême, / Qui servait à la messe et chantait au salut. »  Ou encore l’évocation d’un homme frappé par le tonnerre ou celle d’une jeune fille qui se prépare à aller à un bal alors que c’est la mort qui l’attend. Par contre, il traite de tels sujets davantage sur le mode parnassien que romantique. Un sujet triste comme « Les orphelins » pourrait laisser cours à tous les débordements lacrymaux. Rien de tel chez Évanturel :

LES ORPHELINS
A pas égaux, toujours au centre du trottoir,
Trainant les bouts ferrés de leur semelle épaisse,
Le dimanche et les jours de fête, l’on peut voir
Les petits orphelins revenir de la messe.

Deux à deux, les voilà silencieusement.
La Sœur de Charité qui les suit par derrière,
Les mains jointes, les yeux inclinés humblement,
Achève d'égrener les Ave du rosaire.

II est midi. La cloche a fini de tinter.
Leur longue file est droite et leur tenue est bonne.

II passe !
II est passé, sans vouloir s'arrêter,
Le petit régiment commandé par la nonne!


Œillades et soupirs
Une dédicace coiffe la seconde partie : « A ma lectrice ». Le premier poème lui est adressé : « Et ces riens brodés dans mon âme / Je vous les offre à vous madame / Comme on offrirait des bonbons. » Encore une fois, la modestie et la légèreté de l’inspiration.

« Œillades et soupirs » commence par « En revenant des eaux », un long poème (31 strophes de six vers), en fait un petit récit versifié : lors d’une croisière sur le fleuve, le poète a rencontré une jeune fille; le soir même, un orage secoue le navire en tous sens. À la demande de la jeune fille, les deux demeurent sur le pont malgré le danger. Le lendemain, il débarque à Québec et il ne reverra jamais cette jeune voyageuse de 15 ans dont le souvenir le poursuit : « Les amis étaient froids ; — je courus à ma chambre. / Ce ne fut, je crois bien, qu'à la fin de septembre / Que j'ouvris au soleil un coin de mes volets. // Jamais je n'ai revu, mon ami, l'étrangère! »

Les oeillades et les soupirs du titre, ce sont ceux des amoureux. Évanturel évoque la rencontre amoureuse sous toutes ses facettes : l’éblouissement de la première rencontre, le partage des rêves les plus fous, l’élégie pour sa belle, le rendez-vous manqué, les querelles et les réconciliations, la tristesse de la séparation, le rappel mélancolique d’un ancien amour,  la promenade solitaire dans la nature. Le ton est parfois romantique, parfois banal, mais le plus souvent courtois (celui du chevalier moyenâgeux pour sa belle dame). 

En guise d’extrait, voici un court poème qui offre un bel aperçu de l’auteur. Remarquez la liberté formelle, la simplicité du langage, la narration qui affleure et l’humour du dernier vers.

LE RENDEZ-VOUS
J’étais sorti, croyant la voir après la messe.

Comme elle m'en avait d'ailleurs fait la promesse,
En me quittant, la veille au bas de l’escalier.
Et j'allais respirant un parfum printanier,
Qui me versait l’odeur du paradis dans l’âme
En songeant que j’allais rencontrer cette femme,
— Qui me faisait souffrir encor plus que jamais —
Pour ne plus lui cacher enfin que je l’aimais.

Je ne l'entrevis point au sortir de l’église.

Pas un chapeau pareil au sien, ni robe grise.

J’attendis vainement jusqu’au soleil couché.

Je revins, cependant, sans paraître fâché,
Très lentement, les yeux levés, la tête haute.

Mais j'ai battu mon chien en entrant.
C'est sa faute.

8 décembre 2011

Passetemps sur les chars


Joseph  G. Bourget, Passetemps sur les chars, Trois-Rivières, La concorde, 1880, 137 pages (+ 4 pages de publicités à la fin)

Si je me fie aux publicités à la fin du recueil, on peut penser que ce petit livre a vraiment été vendu dans les gares. L’auteur travaillait sur les « chars » : « Voyageant depuis bientôt six ans sur les trains de chemin de fer, comme conducteur des malles, j'ai pu me faire une juste idée de l'ennui et du quasi-abrutissement dont est invariablement victime le voyageur. Y a-t-il  en effet, rien de plus monotone que  de voyager sur les chars ? Cela va assez bien en partant. On admire une heure durant les campagnes que nous traversons à toute vapeur, mais nos yeux se fatiguent bientôt de ces divers paysages, et alors.... » Et plus loin : « Heureux je serai, si mon petit livre peut faire paraître le temps moins long au voyageur, car c'est là le seul but que je me suis proposé. » Oui, l’entreprise est modeste et les récits, tout aussi modestes, si ce n’est le romantisme exacerbé qui les colore d’un bout à l’autre.

Amour et patrie
Les Benoit et les Colson sont les meilleurs amis du monde. La Rébellion les sépare. Leurs enfants doivent s’épouser. Finalement, tous ceux qui survivent aux troubles de 37-38 se retrouvent en Australie et mènent la grande vie.

Le témoignage de la morte
Allemagne. Une jeune aristocrate a épousé un coureur de dots. Il pense à la tuer. Elle est sauvée par un serviteur fidèle.

L’enfant du bon Dieu
Une famille prend en charge l’enfant illégitime d’une pauvre fille abandonnée par son amoureux.

Une aventure au Brandy pot
Rivière du loup. Une jeune bourgeoise est enlevée par des brigands et sauvée par le fils du fermier de son père. Elle finit par l’épouser.

Souffrida
Mexique. Souffrida est une jeune aristocrate. Lors d’un voyage, un brigand (Henri, alias Porporo) la sauve d’une mort certaine. Ce bandit n’est qu’un ancien noble tombé dans le crime. Souffrida en est amoureuse. Il ne peut l’épouser à cause de son passé. Elle finit par s’empoisonner. Il meurt à la guerre en contemplant la pierre tombale de la jeune fille.

Lire le recueil sur Internet archive



1 décembre 2011

L'Heure est venue suivi de Le Mirage

Monique (Alice Pépin), L’heure est venue suivi de Le mirage, Montréal, Le Devoir, 1923, 141 pages.

Le recueil compte deux pièces. L’auteure l’a dédié à sa mère.

L’Heure est venue, qui ne contient qu’un acte, a été représentée au Ritz-Carlton le 8 janvier 1923. La pièce se passe dans une villa à Montréal. Claire Marois et André Bernier se fréquentent depuis un certain temps. Claire vit avec sa mère qui perd peu à peu la vue. Quand Bernier obtient une promotion qui lui permet d’aller vivre à Paris, il demande la main de Claire. Celle-ci refuse parce qu’elle désire que sa mère, bientôt aveugle, puisse continuer de vivre dans un milieu familier.

Le Mirage est une pièce en trois actes. La première a eu lieu au Théâtre canadien-français le 20 novembre 1921. Gisèle et Philippe forment un couple mal assorti. Ils ont une enfant, Véronique. Gisèle passe ses soirées à l’extérieur de la maison, jouant dans des comédies tandis que Philippe reste à la maison, rageant en l’attendant. À la suite d’une dispute, Gisèle décide de partir. Au deuxième acte, on la retrouve à New York, quelques années plus tard. Elle vient de jouer une pièce qui lui a valu un énorme succès. Pourtant, elle n’est pas heureuse. Philippe apparaît et essaie de la forcer à revenir à la maison. Il lui fait même croire que leur fille est malade. Au troisième acte, ô surprise, Gisèle est très malade. Pourtant, seules quelques semaines se sont écoulées depuis son succès. Philippe est toujours dans le décor. En fait, il vient la visiter toutes les semaines. Elle profite d’une de ses visites pour mourir.

Malgré toute la bonne volonté du monde, il est difficile de trouver quelques qualités à ces deux pièces. Les fils sont trop gros et les personnages, caricaturaux. Le tout baigne dans les clichés romantiques et le mélodrame. C’est verbeux et mièvre : « GISÈLE - Ah ! petite Marine, vous me faites songer à ces barques qui partent sur la mer, par un beau matin ensoleillé. Elles vont, oublieuses des vents d'hier, insouciantes des tempêtes clé demain. Le soleil d'aujourd'hui leur suffit...et vogue, vogue la voile ! Vous avez l'âme de ces petites barques qui glissent sans bruit sur les flots bleus. Un jour vous comprendrez le vide de vos illusions : tout vous semblera mensonge, tristesse, amertume... et vous serez si désemparée, petite barque, si désemparée que vous vous voudrez revenir au rivage. Oh ! alors qu'il ne soit pas trop tard pour vous sauver du naufrage ! »

Le seul point d’intérêt, pour un lecteur de notre temps, ce sont les discours que tiennent les personnages sur les relations maritales. C’est l’époque où la femme, en se mariant, acceptait le joug d’un mari. C’est aussi l’époque où un certain féminisme commençait à poindre :

« PHILIPPE : On ne refait pas un caractère, on le plie, mais on ne le refait pas. Gisèle est un être vaporeux, inconstant… jeune fille, c’était un enfant gâtée, quand elle voulait, il fallait obéir... Elle est arrivée au mariage avec cette mentalité de petite fille se persuadant facilement que le mari est un brave garçon qui la fera vivre et lui laissera beaucoup de liberté. Le mari lui a plu pendant quelque temps, mais comme les petites filles, elle s'est vite lassée de sa dernière poupée, son esprit trop léger ne peut être satisfait de cette existence. Elle veut retrouver toute sa liberté: son mari est un gardien trop vigilant... La vie est si riante au dehors, elle n'hésite plus, elle risque un pas hors du nid, elle est prise dans l'engrenage des plaisirs... et c'est une femme perdue.

RAYMOND : Non, c'est une femme égarée, voilà tout, faut ramener l'hirondelle à son nid. »

21 novembre 2011

Nuages sur les brûlés

Hervé Biron, Nuages sur les brûlés, Montréal, Les Éditions Fernand Pilon, 1948. 207 p.

Lorsque surgit la Crise, le gouvernement décide d’ouvrir de nouveaux territoires à l’agriculture en Abitibi et au Témiscamingue. Certains ouvriers en chômage mais aussi des agriculteurs désireux d’améliorer leur sort se lancent dans l’aventure. Accompagnés d’un curé et soutenus par des subventions pendant les premières années, les colons souvent sans expérience ont vite fait de découvrir la difficulté de la tâche qui les attend. Largués en pleine forêt vierge (dans le cas présent, dans un brûlé), il leur faut d’abord abattre des arbres pour tracer une route. Puis, ils doivent dégager un espace afin d’ériger un campement temporaire, soit une cabane en bois ronds. Quand celle-ci tient debout, ils font venir femme et enfants. Au début, les travailleurs travaillent ensemble. Au début, les travailleurs travaillent ensemble. Commence alors le dur travail de défrichement : il faut couper les arbres, essoucher le terrain et faire brûler les restes, ce qui doit leur permettre d’ensemencer un petit bout de terrain lors de la deuxième année. Et bien entendu, tout en travaillant pour soi, il faut prévoir l’église-école de monsieur le curé. L’hiver, pour gagner de l'argent, les hommes montent dans les chantiers. Il va sans dire que certains plient bagage assez vite.

C’est ce que raconte Hervé Biron dans Nuages sur les brûlés. Il n’y a pas vraiment d’action romanesque dans les cent premières pages. Souvent l’auteur se contente d’une vue d’ensemble, ce qui rapproche son roman du documentaire. On présente quelques familles sans s’arrêter à une en particulier. Dans les 100 pages suivantes, on a droit à une action dramatique. Deux familles ressortent du lot, surtout que leurs enfants se fréquentent : les Hamelin, une famille exemplaire, et les Lacourse, une famille problématique à cause du père alcoolique. Armande Hamelin est amoureuse de Freddie Lacourse. Tout irait pour le mieux sans le père Lacourse qui a contacté d’énormes dettes. Quand son fils revient du chantier, il saisit ses gages et va les dépenser à Rouyn.

Freddie est obligé de travailler pour un usurier qui menace de faire emprisonner son père. Il retarde ainsi son installation sur sa propre terre et son mariage. Il bûche illégalement du bois sur un lot qui appartient à des Anglais au profit de l’usurier. La police l’arrête et il passe trois mois en prison. Il perd son Armande. Le temps passe, il sort de prison, travaille un temps à Rouyn, mais finit par rentrer au bercail. Armande est toujours là, toujours amoureuse de lui, même si entre-temps elle est sortie avec un autre gars. Elle lui pardonne, ayant compris qu’il n’avait fraudé la loi que pour sauver son père. Ils s’épousent. Le roman se termine quand Armande met au monde des jumeaux, une fille et un garçon.

D’autres auteurs ont abordé le même sujet : Damase Potvin dans Le Français, Claude-Henri Grignon dans « Réconciliation », une nouvelle du Déserteur,  Marie Le Franc dans La rivière solitaire, Marie-Victorin dans « Le colon Lévesque », une nouvelle de Récits laurentiens, et Félix-Antoine Savard dans L’Abatis. J’avoue ma préférence pour le roman de Marie Le Franc.

Extrait
L'aventure avait commencé un matin de juin, au centre du canton Motltbeillard. Il n'existait encore qu'un chemin de pénétration. À un mille de distance l'un de l'autre des rangs tracés par les arpenteurs au moyen de marques sur les arbres - des trails - indiquaient le site des routes futures.
C'est à l'une de ces intersections qu'ils descendirent. En tout, une vingtaine d'hommes et de jeunes gens. Des vêlements d'étoffe, des bottes à épaisses semelles et des casquettes de drap gris leur conféraient une allure de rudes bûcherons. Mais la gaucherie des citadins se décelait bien vite en eux. Le chômage, la misère, les humiliations leur courbaient le dos. Leurs mains décharnées semblaient avoir désappris le maniement des outils.
La désolation des lieux frappa leur imagination. Pas un arbre que les feux auraient laissé intact. A perte de vue, des brûlés. Des bouleaux sans branches et sans têtes, comme des colonnes de marbre torses. Des épinettes noires calcinées. Des massifs d'aulnes. Des mares à grenouilles.
— Nous v'ia dans un beau trou ! cria Saul Gendron, en  arrachant de  rage  sa casquette  pour  se gratter le sommet du front. Ça prend des enfants de chiennes pour nous amener icitte !
— Attention à ton pack-sack ! lança Oscar Langlois.
La lourde besace de toile venait de glisser dans un lit de boue. Gendron hurla un chapelet de jurons. Son gros ventre frémissait d'indignation.
— Faut pas s'en  faire,  dit Ovide  Hamelin.  On n'est pas venu icitte pour danser des sets et chanter des chansons  à répondre.  C'est pour faire  de la terre.  Si les  arbres sont à moitié brûlés, tant mieux !   Ça  sera  moins  dur  à  bûcher.   J'aimerais autant les voir tous à terre, et les souches pourries, par-dessus le marché.  Préfères-tu, Saul, aller quêter ton piton de chômeur ?
— On peut pas, batême,  sortir  d'un enfer  sans sauter dans un autre ?
— M'est avis qu'on va en sortir de celui-là, reprit Hamelin. Donne-moué queuques années, moue pis mes gars. J'te dis qu'on va la néteyer, la vingt-gueuses de terre !
Cet accès d'optimisme étonna tous les auditeurs. Quelques-uns baissèrent de nouveau la tête; d'autres s'approchèrent d'Hamelin pour continuer la conversation.
Un beau type d'homme, Ovide Hamelin. D'une taille moyenne, le visage profondément labouré par les rides, les yeux vifs comme des tisons, les membres souples, l'activité l'empêchait de tenir en place. Il mâchait sans cesse, parlait vite, par saccades, et déployait largement les bras quand il exposait ses idées. (Pages 14-15)

En 1958, le roman a inspiré un film à Bernard Devlin, produit par l’ONF : Les Brûlés

Hervé Biron sur Laurentiana

11 novembre 2011

Contes de chez nous

Rodolphe Girard, Contes de chez nous, Montréal, s.n., 1912, 242 pages.

Le recueil, le dernier livre de Girard, compte 12 récits qui privilégient la fantaisie au drame. Le plus souvent, l’auteur décrit des milieux aisés. Le sentimentalisme déborde, les histoires amoureuses sont dignes des contes de fées. Le style est trop fleuri, les fins sont souvent précipitées, et les dialogues, artificiels.  Quant à moi, le récit le plus intéressant est « L'auto de la famille Robichon ». On y découvre comment l’automobile pouvait être désirée et haïe en même temps. Elle perturbait la vie des campagnes, faisait peur aux bêtes, filait à toute allure, risquant de frapper un humain ou un enfant. « La guignolée » est présentée comme un souvenir d’enfance. « Dialogue sur les morts » et « Le doigt de la femme » sont de courtes pièces de théâtre (de courtes scènes de boulevard).

Le castor de mon oncle Césaire
Césaire chérissait un vieux chapeau en castor qui aurait appartenu à Chénier. À sa mort, il désire qu’on l’enterre avec lui. Son ami, chargé de ses dernières volontés, décide de garder le chapeau. Plein de remords, il se met à boire, sa santé périclite. Finalement il dépose le chapeau sur la tombe de son ami et reprend une vie normale.

Un enlèvement au dix-septième siècle
L’histoire  dure une quinzaine d’années et se passe à Trois-Rivières. Le petit Jean, cinq ans, fils  du comte de Champflour, a été enlevé par Aontarisati et est retenu par les Agniehronnons (Iroquois). Pour lui éviter la mort, ce dernier décide de l’adopter comme esclave, mais il l’élève comme son fils. 15 ans passent et Jean, devenu Andioura, est devenu un puissant guerrier. Pourtant, une tristesse lui vient à tout propos. Dans une expédition contre Trois-Rivières, il capture son père. Il ne peut se résoudre à le livrer au bûcher. Finalement, dans une finale invraisemblable, Aontarisati lui révèle la vérité et tout le monde se réconcilie.

Le Monsieur qui sait le bridge
Charles prend un train et descend incognito dans un petit village. Le soir, trois personnes lui demandent de se joindre à elles pour jouer au bridge. Comme il se montre bon joueur, les invitations se succèdent, si bien qu’il n’a plus de temps à lui et qu’il doit fuir.

Françoise la blonde
Paspébiac. Sur son lit de mort, la mère d’Abel lui a demandé de prendre soin de son petit frère, surtout de le faire instruire. À force de sacrifices, il réussit à tenir promesse : son frère est médecin. Il peut maintenant penser à lui et épouser la belle Françoise. Or son frère est aussi amoureux d’elle et lui demande d’intervenir en sa faveur. Abel s’y résout en souvenir de sa mère.

Noé Brunel et Narcisse Bigué
Une chicane entre Noé et Narcisse compromet le mariage de leurs enfants. Il faudra que la fille de Narcisse, un entêté, tombe malade pour qu’il passe par-dessus son orgueil.

L'auto de la famille Robichon
Les membres de la famille Robichon ont fait beaucoup de sacrifices afin d’acheter une auto. Lors d’une ballade, celle-ci tombe en panne. Personne ne veut les aider tant on déteste les autos. Finalement, c’est en charmant une jeune fille que le fils Robichon trouvera un bon samaritain. Bien entendu, cette jeune fille deviendra sa femme.

La fille du pochard
« Marius Ducharme se rendait à pied chez un ministre où il devait diner. » Sur son chemin, il butte sur un ivrogne qu’il décide de ramener chez lui. Dans le logis minable, il découvre trois orphelins, dont une magnifique jeune fille qui s’occupe de ses deux frères. Comme c’est le soir de Noël, il va leur acheter des cadeaux, de la victuaille et du charbon. Il a même une bague pour la jeune fille.

Le glas
Rosalyne  s’est éprise de Julien, un jeune homme original. Toinette, dont le « but unique de son existence de villageoise [est] de s’accaparer les hommages de la jeunesse à vingt milles à la ronde », décide de le lui enlever. La jeune fille en mourra et Julien ira se pendre à la corde qui sonne la cloche de l’église.

La guignolée
Dans l’enfance du narrateur, on représentait la Guignolée comme un monstre qui mangeait les petits enfants qui n’étaient pas couchés avant huit heures la veille du jour de l’An.

Le fer à cheval de ma tante Joséphine
Joséphine, 24 ans, désespère de trouver un mari (à 25 ans, on devient vieille fille!). Quand elle voit qu’un fer à cheval trouvé ne lui porte pas chance, elle le lance par la fenêtre. Le plaignant deviendra son mari.

Dialogue sur les morts
Une femme, veuve depuis six mois, est outrée qu’un ami d’enfance du défunt la courtise.

Le doigt de la femme
Roland, un célibataire convaincu, a été mis à la porte par son richissime père parce qu’il ne voulait pas embrasser la carrière de médecin comme son père et tous ses ancêtres l’ont fait. Pour les beaux yeux d’une jeune fille, il changera d’idée, et sur son célibat et sur la médecine. En voici un extrait, on ne peut plus sexiste:


Roland (levant les épaules). — Aimer! encore un mot sonore et vide de sens. Comment veux-tu que je m'éprenne de celle-ci ou de celle-là. Les jeunes filles, tu t'adresses bien si tu veux faire leur panégyrique. Des êtres frivoles dont le cœur n'est qu'un caméléon et la tête qu'une girouette grincheuse; des êtres qui ne savent que parler jupons, chapeaux, corsages, bridges, réceptions, bals et défauts, des êtres qui changent d'amour septante fois sept fois; des êtres bouffis de prétention, de jalousie et de susceptibilité; des parvenues se réclamant toutes d'un high-life qui n'existe pas, des êtres dont l'idéal de la distinction, de l'esprit et de l'intelligence est un beau valseur . . . des êtres enfin qui s 'habillent, se déshabillent et babillent ... Oh ! on les connaît! Et voilà, toi, ce que tu me propose candidement comme stimulant à l'étude de cette maudite médecine !
Femme ou médecine, médecine ou femme, pour moi, la première qui sort du sac ne vaut pas mieux que celle qui reste au fond.
Paul. — Donne-moi une allumette. (Il allume une cigarette et en donne une à son ami). Pour déblatérer ainsi contre nos Canadiennes, il ne faut pas que tu les connaisses. Non Roland, détrompe-toi. Nous avons encore, et en très grand nombre. Dieu merci ! de bonnes et charmantes jeunes filles, dont le cœur fidèle ne demande qu'à chérir un mari qu'elles entoureront de soins affectueux et de prévenances caressantes ; dont la chaîne ne sera pas de plomb mais deux beaux bras blancs, lesquels, sois-en sûr, se dénoueront de temps à autre, pour donner à leur seigneur et maître un peu d'air et de liberté.
Si la vertu de certaines chancelle, faisons un silence et pardonnons-leur généreusement; elles ont trop ou mal aimé. Mais la forte majorité, n'en doute pas, est foncièrement honnête, et quant à leur esprit, halte-là, nombre d'entre elles en ont plus dans l'ongle de leur petit doigt que nous dans nos grosses têtes folles.
Roland. — Pour éloquent qu'il soit ton plaidoyer ne peut me convaincre. Entends-moi bien, jamais je ne me marierai, jamais je ne serai médecin. C'est mon dernier mot. Et si tu veux que nous soyons amis comme par le passé, restons-en là.


Rodolphe Girard sur Laurentiana

7 novembre 2011

Rédemption

Rodolphe Girard, Rédemption, Montréal, Imprimerie Guertin, 1906, 188 pages. (Illustrations hors textes par Georges Delfosse)

Montréal, 1892. Réginald Olivier, parce qu’il a vu ses défunts parents se déchirer, a décidé qu’il ne se marierait jamais. Il est riche, bien éduqué, et plusieurs mères essaient de pousser leur fille dans ses bras. Avec délicatesse, il repousse toutes les avances. Lors d’une soirée, il rencontre un jeune femme : Claire Dumont. Elle est très attirée par lui et ne s’en cache pas. Lui aussi ressent de l’attirance pour elle. Par peur de succomber, il décide de fuir. Il prend un bateau qui l’amène en Gaspésie et, parce que le paysage lui plait, il débarque à Paspébiac pour quelques jours. Ses plans changent lors de la visite de l’église. Il entend une organiste qui joue avec une telle finesse qu’il en est bouleversé. Et il découvre que l’organiste est une jeune fille ravissante : « Enveloppée dans un rayon de soleil qui filtrait à travers une des grandes fenêtres ceintrées de même qu'une sainte nimbée d'or, une jeune fille était assise au petit orgue de l'église. La figure tournée à demi présentait le plus pur profil qu'il fût donné à l'homme de voir : la ligne légèrement aquilinée du nez, la bouche orgueilleusement arquée, le menton ni carré, ni rond, énergique et doux. Encadrant son front en une masse opulente d'or rouge, d'un de ces rouges étranges comme les charbons à moitié consumés de l'âtre devant lequel nous rêvons les interminables soirs d'hiver, — sa chevelure se partageait sur ses épaules en deux longues et lourdes tresses. Son teint avait la blancheur éclatante des rousses, légèrement hâlée par le soleil de la mer. Ces traits reflétaient la candeur et la fierté, la froideur et la passion, l'enfant et la femme. »


Il n’a plus qu’un désir : rencontrer cette jeune fille. Le hasard fait bien les choses. Désireux d’aller en mer, il demande à deux vieillards de l’y emmener. Le matin très tôt, sur le rivage, il retrouve son « ange de beauté ». Elle est la petite-fille de Johnny Castilloux, un vieux pêcheur de 75 ans. Elle s’appelle Romaine, et comme lui, elle est orpheline. Elle a été élevée par le curé et son grand-père avec qui elle vit.  Elle a étudié dans les meilleurs couvents, ce qui explique ses talents musicaux. Réginald va lui faire la cour même si tout lui dit de fuir. Vient un temps où les deux se déclarent leur amour.  Réginald traite la jeune fille comme une vierge qu’il ne faut surtout pas souiller. 

Toujours cette peur de la souillure va gâter la sauce. Un jour sur la plage, Romaine découvre qu’elle aussi est très attirée par le jeune homme, ce qui l’épouvante :

« Jusqu'à ce jour elle était restée pure, non par orgueil ni ostentation, pour la seule gloriole de s'entendre répéter qu'elle était honnête, mais par cette pudeur instinctive chez toute jeune fille qui n'a eu sous les yeux que des exemples de vertu et de décence.
Simple et droite, elle n'ignorait ni ses défauts ni ses mérites. Surtout elle était certaine d'être restée immaculée. Si loin que se reportât sa mémoire, elle était demeurée l'enfant blanche et d'or, qui sous le voile des premières communiantes, s'était approchée de la Cène.
Elle était honnête parce qu'elle était bonne: elle ne voulait pas offenser celui qui lui demanderait son coeur et son corps en lui passant au doigt l'anneau nuptial. Si trop souvent le mariage est une vulgaire transaction commerciale, un contrat d'achat et de vente, elle voulait que la marchandise qui serait achetée fût digne du prix que l'on en donnerait. »

Voulant éloigner cette pensée, elle décide d’aller en mer, même si l’orage se prépare. Son bateau est projeté sur le rivage et on la retrouve, morte, le lendemain. Brisé, Réginald assiste aux funérailles et rentre à Montréal le lendemain.

Il se sent responsable de la mort de Romaine et décide qu’il lui faut expier sa faute, se racheter, d’où le titre. Il découvre que Claire Dumont s’est complètement déshonorée. Après son départ, elle a eu des amants et maintenant elle se fait vivre par le propriétaire d’un journal. Pour honorer la mémoire de Romaine, Réginald pense qu’il doit sauver cette fille. Il la sort des griffes de l’hypocrite journaliste, lui loue un appartement, la fait vivre, la visite régulièrement. Il lui offre même de l’épouser malgré tout l’opprobre que sa conduite lui a mérité. Malheureusement ou heureusement, la jeune fille meurt. Que faire? Fatigué de l’hypocrisie qui règne dans le milieu bien-pensant de Montréal, il décide de retourner à Paspébiac. Le grand-père est mort de chagrin et sa maison est à vendre. Il l’achète.

On comprend mal que Rodolphe Girard, qui avait démontré avec Marie Calumet qu’il était capable d’humour ait pu écrire un roman aussi pathétique. L’intrigue est digne des romans harlequin, vous l’aurez compris. L’histoire, trop moralisatrice, baigne dans une religiosité malsaine. Les clichés du genre « Les bijoux sont la raison d’être de la femme » ou encore « L’homme passe mais la vertu demeure » ne sont pas rares. En plus, Girard sur-écrit son roman, ce dont les quelques passages que j’ai cités font sans doute la preuve. La description des personnages est tellement amplifiée qu’elle leur enlève toute crédibilité.

Je ne dérogerai pas à la règle que je me suis fixée et je vais relever quand même quelques points qui méritent  que Rédemption soit lu. C’est sans doute le roman le plus illustré que je connaisse. Plusieurs petites photos des lieux sont insérées dans le texte. En plus, il y a beaucoup d’illustrations hors-texte de Delfosse. Autre intérêt : Girard décrit le Paspébiac de la fin du XIXe siècle, et il essaie de donner une dimension sociohistorique à son roman. Il décrit la pêche à la morue telle qu’elle était pratiquée et l’importance de la compagnie Robin à cette époque. Dans les dialogues, il essaie de reproduire le langage local.

Extrait
La maison Robin, dans ses trente établissements des provinces de Québec, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau Brunswick, emploie cinq mille hommes. Celui de Paspébiac est le plus considérable. Il a ses menuisiers, ses charpentiers, ses tonneliers, ses forgerons-mécaniciens, sans compter, naturellement, les ouvriers employés à la préparation de la morue. Autrefois, la maison Robin possédait jusqu'à ses petits docks et ses chantiers pour la construction des barges et des goélettes de pêche.
Certains ont prétendu que, dans les années passées, aucun des employés n'avait la liberté de se marier. On n'a jamais défendu aux employés de prendre femme. Seulement, si l'un d'eux le faisait, il devait laisser sa femme dans l'ile de Jersey, si elle était de ce pays, ou l'y conduire si elle était canadienne.
En outre, on ne lui permettait d'aller la voir qu'à tous les dix-huit mois. C'était demi-mal quand la femme était une Jersiaise, mais les Canadiennes ne se sentaient pas aises d'aller vivre au milieu d'étrangers et de ne voir leurs maris qu'à des intervalles aussi éloignés. Conséquemment la maison Robin perdit beaucoup de ses meilleurs employés. Aujourd'hui, cet ordre sévère de la compagnie a été relâché, et les employés ont l'autorisation de se marier à leur gré, autorisation dont ils n'abusent pas, tant s'en faut.
La maison fut fondée en 1766 par un Jersiais du nom de Charles Robin. Durant un siècle, la maison fut connue sous la raison sociale de "Charles Robin & Cie". Deux banques de Jersey ayant fait faillite, la maison Robin dut fermer ses portes. Trois mois plus tard, quelques Jersiais s'associèrent et formèrent une société sous le nom de "Charles Robin Co., Limited". Enfin, il y a quelques années, cette maison s'est fondue avec celle de J. E. Collas, et depuis elle est connue sous la raison sociale de "The C. Robin Collas Company, Limited." 
Le fondateur de la maison rivale, celle des Frères LeBouthillier, était commis dans la compagnie Robin quand, en 1837, il fut élu député du comté de Gaspé au gouvernement représentatif du Bas-Canada. Ses patrons n'ayant pas vu d'un bon œil qu'il s'occupât de la chose publique, il leur donna sa démission et établit cette maison que depuis il a laissée à ses quatre fils. Il mourut conseiller législatif. » (p. 68-69)

Rodolphe Girard sur Laurentiana

2 novembre 2011

Le Destin s’amuse

Lyse Longpré, Le Destin s’amuse, Montréal, Beauchemin, 1948, 347 pages.
J’ignore qui est Lyse Longpré, si elle a écrit d’autres romans et je n’ai pas le DOLQ sous la main. D’après ce que je comprends, ce roman paru chez Beauchemin a été publié à compte d’auteur.
Pendant ses vacances d’été dans les Laurentides avec sa famille, Claire Bertrand, une blonde que tout le monde trouve jolie, a rencontré un pianiste, Jacques Dumais. Naturellement ils ont su qu’ils étaient amoureux avant de se parler. L’idylle est de courte durée, puisque Jacques doit se rendre en France pour perfectionner son piano. Les deux amoureux s’échangent des lettres au quotidien. Jacques, seul à Paris, finit par s’ennuyer. Un copain lui présente sa sœur : Hélène. Les lettres cessent de parvenir à Claire. Elle en fait une dépression, d’autant plus que Jacques a décidé de poursuivre ses études pianistiques pendant une autre année. Pour gagner sa vie, il donne des concerts et enseigne le piano. Ce qu’il ignore, c’est que son père, un entrepreneur prospère, a tout perdu, qu’il doit gagner sa vie comme simple ouvrier et qu'il est très malade. Quand il meurt, Jacques doit rentrer au pays pour s’occuper de sa mère. Il promet à sa fiancée française de l’épouser dès que la situation de sa famille se sera stabilisée. Il revoit Claire et il s’aperçoit qu’il l'aime encore. Il écrit une lettre d’adieu à sa fiancée française et épouse Claire.
C’est un roman sentimental sans grand intérêt, beaucoup trop long, surtout dans la première partie. Mon résumé ne rend pas compte des intrigues secondaires qui mettent en scène les parents et amis des deux héros. La psychologie des personnages ne tient pas la route : il est difficile de comprendre qu’une fille puisse garder aussi longtemps l’amour d’un gars qui la rejette comme on jette des vieux bas : «  Sans ménagement aucun, Jacques lui annonçait une nouvelle année d'études à Paris, durant laquelle il prévoyait donner plusieurs concerts. Il regrettait de ne pouvoir plus trouver, comme autrefois, le temps de lui écrire souvent, mais, il espérait quand même qu'elle lui garderait une petite place dans son souvenir, en mémoire des belles heures qu'ils avaient vécues ensemble, autrefois. Il ajoutait même qu'il espérait recevoir de ses nouvelles à l'occasion, et lui souhaitait, pour l'avenir, beaucoup de succès et tout le bonheur possible. »
Et c’est trop souvent surécrit : « Claire eut une moue de dédain, en face du mensonge évident dont Jacques était devenu capable. Son cœur saigna abondamment, de cette blessure large et profonde que venait de lui infliger son ami, mais pas une larme ne vint humecter ses yeux translucides. Elle lut froidement, sans trouble extérieur, sauf un léger tremblement à sa main déséquilibrée. »
Inutile d'en ajouter, l’auteure y a sans doute mis beaucoup d’elle-même et, avec un bon éditeur et beaucoup de coupures, elle aurait écrit un petit roman sentimental qui aurait tenu la route.
Extrait
« Il ne goûtait rien de la splendeur d'une journée de juillet: ni le soleil qui mûrit les blés, ni le vent qui chante dans les feuilles, ni la source qui gazouille en serpentant dans la vallée. Il ne goûtait que la grande misère où son âme était plongée, où elle s'était plongée elle-même, que l'affreux tourment où son cœur se débattait.
« Claire ... Michèle ... » se répétait-il et, devant lui, comme dans un rêve, il revoyait ces deux jeunes filles qui avaient conquis son cœur.
Allait-il céder à l'ardeur du premier amour?
Claire! Elle était si jolie, si douce!
Comme il se sentait épris, dans ces lieux, de celle qu'il avait abandonnée, sans motif, dans un moment de solitude!
Il jeta un coup d'œil sur sa photo, celle que Louise lui avait donnée, puis, tout haut, en plein champ, il s'écria avec l'accent du délire: « Ma petite Claire, c'est toi que j'aime le plus au monde! Pardonne-moi de t'avoir délaissée », et il regarda son sourire, franc comme le bois qui pousse, baisa sa bouche avec la réticence que lui imposait l'erreur de sa vie!
Son âme était dans la joie et le trouble que provoque une vive exaltation amoureuse! » (p. 332-333)

9 octobre 2011

Quand reviennent les outardes

Berthe Hamelin-Rousseau, Quand reviennent les outardes, Montréal, Beauchemin, 1956, 176 p.

1re partie
L'action se déroule dans un village fictif de l'Ile d'Orléans. Ève et Alain s’aiment depuis leur plus tendre enfance. Elle est la fille d’un avocat, descendant de l’ancien seigneur de l’Ile, et il est le fils d’un juge. Ils se voient surtout pendant les vacances d’été, car ils étudient en ville. Leur amour survit à l’adolescence. Jeunes adultes, ils projettent de se marier, quand Alain est tué dans un accident de voiture.

2e partie
Seize mois ont passé. Poussée par un père pressé d’avoir un descendant, Ève épouse Jean de Courval, un chef d'entreprise de quelques années plus âgé qu’elle. Jean se rend bien compte que sa femme est ailleurs, qu’elle est dépressive.
Les Allemands ont envahi la Belgique, là où habite la sœur d’Ève. Quand le pays est libéré, Ève vole au secours de sa soeur et de son mari. Sa sœur meurt quand même. Ève revient de cette nouvelle épreuve plus forte. Elle retrouve Jean. Ils ont un enfant, puis un deuxième. Jean meurt subitement. Ève, ayant trouvé un courage et une expertise qu’on ne lui connaissait pas, reprend l’usine en main. Même si les outardes reviennent chaque automne, elle sent qu’une menace continue de planer sur le monde.

Le roman manque de fini. On saute d’un épisode à l’autre sans transition. Même si l’auteure essaie de lier le mélodrame à des éléments historiques, rien n’y fait. Tout cela a l’air chiqué. On ne croit pas aux personnages. Même l’écriture est déficiente : « Quoiqu’encore enrobé dans l’esclavage de l’enfance, son être s’arrondissait en personnalité. »; « Les prunelles d’Ève, d’une naïveté transparente et limpide flambaient, mais sa colère tomba comme un manteau encombrant. »

Extrait
Il fallait s’initier à cette tâche de l’industrie, se familiariser avec l’engrenage administratif. Ève étudia l'action des cylindres, bobineuses, filigraneuses, laminoirs, et s'enquit des procédés de blanchiment, effilochage, raffinage, coloration; enfin de l'apprêtage des pâtes et du papier.
Sur des cartes géographiques, elle étudia l'extension possible des marchés, établit de nouveaux contacts, se disant que dans ce genre d'affaires, si l'on n'avance pas on recule. Faire mieux et davantage, toujours mieux, toujours davantage!
Le soir, elle revenait fatiguée, mais heureuse. Ce n'était plus la douce paix de jadis, lorsque tendrement elle appuyait sa tête sur l'épaule de Jean, lorsqu'elle n'avait qu'à nager dans l'aisance et le bonheur, mais une grande paix, une sorte de contentement perpétuel la possédait. Ève se félicitait de cette entente avec la vie qu'elle se faisait un point d'honneur de respecter. À l'usine, tout le long du jour elle entendait les gazouillis de ses fils, vaguement, distraitement, comme de loin l'on entend le murmure de la mer.
Pourtant, c'était le printemps! Le printemps? Quelle risée! Pour elle, c'était le perpétuel automne que seuls deux sourires naissants égayaient. Des nuages d'azur chantaient cependant la joie de vivre, tout reverdissait : le soleil avait repris ses grands éclats de rire, les petits coteaux faisaient des coquetteries, les ruisseaux, débarrassés de leur gangue, couraient à travers les prés, les crapauds sortaient de l'herbe en secouant leurs pattes ridées, près des clôtures les vaches attendaient la traite journalière. Les charrues éveillées demandaient l'attelage et le cheval au museau fumant. Les dindons faisaient des glouglous joyeux accompagnés de petits coups de tête qui saluaient le soleil. Tout parlait de vaillance, de courage, d'entente et d'harmonie.
Poussée par cet engrenage des saisons, Ève connut une exaltation nouvelle. Elle vit l'avenir de ses fils monter avec la fumée des cheminées. Aux heures inévitables d'abattement, stoïque, elle fixait l'horizon. (pages 165-167)

5 octobre 2011

Le Temps des jeux

Diane Giguère, Le temps des jeux, Montréal, Cercle du livre de France, 1961, 202 pages.
Céline, 17 ans, vit seule avec sa mère Jeanne. Elle vient d’être renvoyée de son école où elle n’apprenait rien de toute façon. Elle ne fait rien, végète, ressasse ses souvenirs d’enfance malheureuse. Selon elle, sa naissance fut une erreur : elle n’a pas connu son père et sa mère ne l’a jamais aimée. Celle-ci est une ancienne comédienne devenue caissière par nécessité. Elle a eu plusieurs amants dont un qui lui a laissé Céline. Elle approche de la cinquantaine et a beaucoup de difficulté à accepter son vieillissement. Elle a un amoureux, un professeur d’université, Monsieur Moreuil, qu’elle voit à l’hôtel.
À l’instigation de sa fille, Jeanne invite son amant à la maison. Parce qu’elle déteste sa mère et parce qu’il se passe tellement rien dans sa vie qu’elle en est venue à penser au suicide, Céline tente de séduire monsieur Moreuil. En cachette de la mère, il l’invite. Les deux vont à la montagne. Monsieur Moreuil la fait boire  et couche avec elle. Cet homme est un faible. Il est affreusement laid et il en souffre. Sa femme le traite comme un moins que rien. Céline revient vers lui et ils continuent de coucher ensemble. Elle lui fait croire qu’elle est enceinte. Les deux font le vague projet de s’enfuir... mais il y a la femme de monsieur Moreuil... Comme elle se penche à la fenêtre pour entretenir ses plantes, il la pousse dans le vide. Il est arrêté.
Entre-temps, la mère de Céline, abandonnée, a sombré dans la folie. Finalement, Céline et sa mère se retrouvent toutes les deux à l’hôpital. Le roman se termine ainsi : Céline quitte l’hôpital, toujours aussi malheureuse, conservant l’espoir qu’un événement viendra la délivrer de son malheur : « Peut-être au tournant de cette route, il y avait une épaule où dormir, une maison pour se reposer longtemps, reprendre une à une toutes les années. La douleur l’étreignit comme un sanglot. Elle courut, courut encore plus vite et disparut au tournant de la rue. »
Ce roman, très sombre, nous rappelle les deux premiers de Marie-Claire Blais : La Belle Bête et Tête blanche. Ici aussi, la tension laideur-beauté dynamise l’intrigue. Ici aussi, l’amour est refusé aux êtres laids. Ici aussi, la mère est très loin du modèle traditionnel représenté par Joséphine Plouffe et Rose-Anna Lacasse. Chez Blais et Giguère, ce sont des femmes qui ne vivent que dans le regard des hommes, qui délaissent leurs enfants pour vivre leur propre vie. Céline, comme Isabelle-Marie de La Belle Bête, entretient une véritable haine à l’égard de sa mère. Ce qu’on comprend mal, c’est qu’elle n’envisage aucune action pour se libérer : elle attend passivement qu’un événement se produise. Quant aux pères, ils se sont volatilisés. La « sainte famille canadienne-française » est particulièrement mise à mal.
L’analyse psychologique est très présente dans le roman. Un peu trop selon moi. Certaines explications me semblent superflues et, à l’occasion, répétitives. Toujours selon moi, le roman y aurait gagné en adoptant un point de vue unique, celui de Céline.
Diane Giguère n’avait que 23 ans quand elle a publié Le Temps des jeux. Impressionnant. Ce roman sulfureux, encore plus que ceux de Blais de l’époque, a reçu le prix du Cercle du livre de France. Il a été publié en France. Diane Giguère écrit encore. Son dernier roman,  Le temps de l'Himalaya, date de 2007. Ce serait une « version entièrement revue de son premier roman ».
Extrait
Elle n'avait osé ouvrir les yeux de peur de voir, penché sur son lit, ce visage qu'elle détestait tant. Sur sa joue, il y avait comme une brûlure difficile à effacer. Ce n'était ni le vent, ni un rêve, ni la chaleur de l'été. Jeanne avait disparu, mais son odeur demeurait, sur cette joue, dans cette pièce. Un parfum détestable. Tremblante de honte et de peur, elle demeura assise sur son lit et elle écouta le pas de Jeanne qui arpentait le galon. Tant que celle-ci n'aurait pas quitté la maison, elle ne sortirait pas de sa chambre. Elle ne voulait plus jamais revoir sa mère. Son geste de tout à l'heure lui paraissait coupable. Elle frissonnait encore à la seule pensée de cette paume moite et caressante sur sa joue. Comment ferait-elle pour continuer à vivre avec cette femme, dans la même maison, chaque jour de sa vie, avec cette brûlure sur sa joue? Tôt à l'aube, elle était sortie pour aller où? Elle avait couru à la fenêtre pour voir si sa mère allait encore une fois vers le port, mais elle avait disparu dans une voiture. Le jour se levait quand la voiture s'était engouffrée dans le silence du matin, derrière les énormes bâtisses qui se dressaient en bordure du fleuve. Sur la petite coiffeuse du salon, il y avait beaucoup de flacons, de poudre et de désordre. Elle avait même oublié d'éteindre la lampe. Elle avait attendu le pas de sa mère dans l'escalier avant de se précipiter dans sa chambre et de faire semblant de dormir. (p. 143-144)

29 septembre 2011

La Mort d’un nègre suivi de La Fin des haricots

Jean-Louis Gagnon, La Mort d’un nègre suivi de La Fin des haricots, Montréal, Les Romanciers du jour, 1961, 121 pages.

Le recueil de Gagnon contient deux longues nouvelles. On est loin de tout ce que la littérature québécoise nous avait déjà servi jusqu’ici. Avec Gagnon, on entre dans la modernité littéraire (celle de 1960) et on franchit toutes les frontières.

La Mort d’un nègre
États-Unis. Un haut-dirigeant du parti démocrate, Don Toscany, erre dans la ville de Chicago. Dans un autobus, il est témoin d’un fait qui le trouble : cinq marines ivres s’en prennent à un noir. Sans raison apparente, Toscany suit les marines qui finissent leur soirée dans un bar de danseuses. Quatre d’entre eux en ressortent accompagnés et vont se perdre dans la ville. Le cinquième, ivre mort, va s’asseoir sur un banc dans un parc. Sans raison, Toscany le suit et l’étrangle avec le lacet de sa chaussure. Il apprend, plus tard, que le noir est inculpé de meurtre. Ce marine était le beau-frère d’un haut-dirigeant du parti démocrate, ce que Toscany ignorait. Gagnon présente une image assez convenue de l’Amérique : la recherche du pouvoir, le vide idéologique, le matérialisme, la recherche d’identité dans le melting pot, le racisme, le puritanisme.

« Il y a des pauvres en Amérique, aimait-il à dire, mais on n'y trouve pas cette mystique de la pauvreté comme en Europe. » La pauvreté devenait pour lui une sorte de crime contre la société. On se devait de faire fortune. On se le devait à soi; on le devait aux siens, à son pays. La fortune était la garantie morale de l'ordre et logiquement cet ordre devenait la condition même de la civilisation. La poursuite de cette idée remplissait tous les loisirs que lui laissait la société de fiducie dont il était le directeur adjoint. À la longue, l'idée avait épousé la forme d'une théorie générale; puis elle s'était cristallisée comme un acte de foi…

La fin des haricots
Le narrateur, un Québécois, à la demande d’un Fondé de pouvoir (anonyme) qu’il a rencontré à Rio de Janeiro, a été chargé d’incendier la ville de New York. Pour quelle raisons? Il n’arrive pas à les cerner véritablement. Il a obéi à un ordre. Il est arrêté par l’inspecteur Dick Tracy avant de mettre à exécution son plan et interrogé par le maire de New York en personne. Mais cette intrigue a peu d’importance. On est en présence de ce qu’on a appelé le nouveau roman. Le récit va de digression en digression à la recherche d’un sens toujours évanescent. Il faut admettre que l’écriture est souvent somptueuse.

C'est  pour  oublier  que  l'on boit, dit-on. Au départ, c'est vrai. Mais il y a plus. L'alcool en créant un nouvel éclairage, supprime les masques et le mensonge de la vie. L'élixir de mon oncle avait fait disparaître tout ce qui n'a pas d'importance: l'ennui d'avoir à gagner sa croûte, les chagrins d'amour et la peur des autres...  Seules demeuraient les vérités qui  sont dures comme des pierres. J'étais encore chargé de mission. Cela m'est revenu subitement.  Le bicéphale ne  comptait pas devant l'incendie de New-York. Je l'ai compris lorsque de la   fenêtre   de   la   salle   commune,   j'ai   aperçu   Québec, lorsque  j'ai  vu  les  maisons  mouillées,   les  rues   étroites luisantes de pluie et les pauvres arbres sans feuilles qui ressemblaient  à  des squelettes  empalés.  J'aime  Québec. C'est ma ville. C'est là que mes vieux ont vécu lentement entre leurs joies rapides et leurs douleurs toujours présentes; c'est là qu'ils ont vu les hivers interminables coupés de noëls rapides; c'est là qu'ils ont pleuré durant la nuit quand les autres ne  les voyaient pas. Tous  les  matins, ils sont venus au travail et, tous les soirs, ils ont fait des enfants. Parce qu'ils ne vivaient pas, ils croyaient dans la Vie. Car je sais maintenant que seul le rêve est confortable et que le désespoir ne peut appartenir qu'à ceux-là mêmes qui  sont allés  jusqu'à  l'épuisement  de   leurs  songes — à ceux qui ont nettoyé, vidé le rêve en voulant le vivre... Québec   est  une  toute  petite  ville   qui   ressemble   à  un souvenir de famille qu'on aurait emballé dans la naphtaline. C'est  une ville de zombies.  Québec  ça  ressemble  à mon  oncle :   c'est  plein d'amours inachevées...  On  a  le respect des parents et les morts drapés dans leurs habits du dimanche sont les barons immuables qui règnent sur la Mémoire...