21 avril 2017

Sensations de Nouvelle-France

Sylva Clapin, Sensations de Nouvelle-France, Boston, Sylva Clapin éditeur, 1895, 95 pages.

Observez bien la page titre. Malgré ce qu'elle semble dire, l'auteur de Sensations de Nouvelle-France n'est pas Paul Bourget, mais Sylva Clapin et ce livre n’est pas la suite d’Outre-Mer : c'est  en quelque sorte un canular.

La venue de Bourget au Québec a causé un petit esclandre en 1893.  Il faut savoir que son œuvre ne faisait pas l’unanimité, d’où la bataille rangée que vont se livrer les conservateurs (Tardivel, Chapais…) et les libéraux (Beaugrand, Fréchette…). Pour certains journalistes conservateurs, Bourget n’est qu’un « pornographe », un « libertin », un « colporteur d’immondices » et j’en passe. Il faut dire que Bourget n’avait pas encore changé son fusil d’épaule et n’était pas devenu un parangon de l’écrivain catholique du début du XXe siècle.

Paul Bourget commence son périple américain le 5 août 1893 à New York et retourne en France le 21 avril 1894. Il fait un rapide crochet au Québec entre le 29 octobre et le 17 novembre 1893. Ses notes de voyages paraissent d’abord dans les journaux, puis en livre sous le titre Outre-Mer en 1895. Les gens d’ici s’attendaient à ce que le célèbre écrivain, nouveau membre de l’Académie française, ajoute quelques pages sur son passage au Québec, mais non, rien! Bourget s’en est expliqué plus tard : « J’ai tenu à ne rien écrire sur le Canada parce que je ne l’ai pas étudié, et que je ne me reconnaissais pas, après quinze jours de passage, le droit de toucher aux questions de race qui se trouvent engagées dans le Dominion.» (Gilles Dorion, Présence de Paul Bourget au Canada, p. 56)

C’est ici qu’intervient le pastiche de Sylva Clapin présenté comme une suite d’Outre-Mer : il adapte un ancien titre de Bourget (Sensations d’Italie, 1891), copie son style et il écrit le journal de son voyage au Québec entre le 10 et le 31 octobre (voir ci-dessus, les dates ne concordent pas). Même si certains faits sont faux (dont tout le chapitre sur son prétendu passage à Trois-Rivières), quelques commentateurs se laissent berner et publient des extraits et des comptes rendus de l’ouvrage dans les journaux. On communique avec Bourget, qui s’offusque de la supercherie sans aller plus loin : « J’ai lu avec stupeur les coupures de journaux que vous m'avez envoyées. Il y a quelque chose pour moi d'abominable dans ce procédé de fausse attribution d'un ouvrage à un auteur, et cela mériterait un bel et bon procès. Vous m’obligeriez en disant que j’ai été dégoûté de cette infamie littéraire jusqu’à l’indignation. » Clapin doit avouer qu’il est l’auteur de Sensations de Nouvelle-France. La polémique pourrait s’arrêter là, mais non. Il y a encore ce que Clapin a écrit sur le Québec qui dérange surtout la fange conservatrice de la société canadienne-française.

Qu'est-ce que Clapin fait dire à Bourget? 
En arrivant à Montréal, le pseudo-Bourget a vite fait de constater l’omniprésence de l’anglais. La comparaison entre les cultures latine et anglo-saxonne sera la pierre angulaire du pastiche de Clapin. Ce dernier attribue l’infériorité des Canadiens français davantage à certains traits culturels, voire à nos institutions, qu’à une situation politique : «  Et cette minorité [les Anglais] n’est pas une oligarchie, car le Canada jouit d’institutions parlementaires bien définies, et conçues dans un esprit très large. Il y a là, d’ailleurs, dans cet effacement graduel d’une nationalité, hier encore assez vivace, plus qu’une résultante d’intrusion souveraine de conquérant en pays conquis. J’y vois aussi l’indice, sinon d’une essence supérieure, certainement d’aptitudes naturelles mieux développées, et surtout mieux dirigées, du moins quant à ce qui a trait à outiller l’homme moderne pour affronter le struggle for life contemporain. » Et sur la même lancée, il dénonce le système d’éducation dirigé par le clergé : «  En un mot le vice, qui ronge peu à peu cette Nouvelle-France, me semble initial, et c’est à l’éducation qu’il faut remonter pour porter le fer dans la plaie. »

Plus encore, il évoque une scène qui, selon lui, en dit long sur la conception de l’éducation  des deux nationalités : alors que les étudiants de l’Université McGill s’adonnent aux sports de compétition, ceux du Collège de Montréal « défil[ent] deux par deux, en route pour une promenade » […] « … ces collégiens en tuniques étriquées, march[ent] d’un air monacal et recueilli, et se pouss[ent] nonchalamment les pieds à travers les amas de feuilles mortes qui couvraient les trottoirs. » Et le faux Bourget ajoute : « J’eus comme la sensation brusque d’un cortège de ratés et de fruits secs, que plus tard la vie impitoyable broierait sans merci. »  

Clapin n’hésite pas à dénoncer l’influence cléricale sur le système d’éducation : « Voyez par exemple nos collèges classiques, où grandissent les générations qui auront plus tard à porter les poids les plus lourds. Eh ! bien, ces collèges, et cela en dépit de quelques efforts isolés pour en modifier le caractère, restent surtout des séminaires, et nous en sortons tous avec le pli séminariste. Ce n’est pas là un défaut, je sais fort bien, au sens absolu du mot, mais ce ne peut être aussi d’autre part, je crois, qu’une bien piètre qualité dans cette fin-de-siècle si batailleuse, si agressive, où le Vœ victis sonne bien vite inexorablement aux oreilles des timides, des irrésolus, des résignés. »

Dans une perspective qui va au-delà de l’éducation, il trace un portrait de Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières, qui en dit long sur la soumission du peuple au clergé : «[Mgr Laflèche]  dont l’omnipotence s’étend sur la ville, et bien loin aux alentours, comme un manteau de plomb ». «  C’est un violent, un opiniâtre, mais c’est aussi un fort et un puissant. Ancien missionnaire, et ennemi des demi-mesures, il nous rudoie et malmène tous ici comme jadis ses sauvages, et l’on sent que, s’il eût vécu au temps de l’Inquisition, il eût ordonné le bûcher […] « Eh ! bien, malgré cela — peut-être même à cause de cela, je ne sais plus — nous l’aimons et le chérissons, cet homme […] »

Comme toute polémique, celle-ci va s’éteindre lentement, mais le sentiment d’infériorité des Canadiens français continuera d’être débattu (Errol Bouchette, Edmond de Nevers) dans les années suivantes.  Il y aurait encore beaucoup à dire sur le texte de Clapin, mais on ne ferait que reprendre le travail minutieux effectué par Gilles Dorion dans Présence de Paul Bourget au Canada (Québec, PUL, 1977).

Lire Outre-Mer

14 avril 2017

L’enjôleuse

Marie-Anne Perreault (madame Elphège Croff), L’enjôleuse, Montréal, Édouard-Garand, 1928, 58 pages + Supplément de 13 pages (Illustrations d’Albert Fournier) (coll. Le roman canadien no 45)

Dans un rang de Saint-Paulin. Marielle et Marc sont fiancés. Comme Marc n’a pas un sou qui l’adore, il décide d’aller en ville pour gagner quelque argent avant d’épouser Marielle. À Québec, il retrouve Cécile, une amie de Marielle, l’enjôleuse du titre, qui vit chez sa tante et travaille dans la mode. Marc s’entiche de la ville et demande à Marielle de le rejoindre et de l’épouser. Le père de celle-ci refuse. Il veut qu’elle continue d’aider sa mère en attendant d’épouser un paysan.  Arrive ce qui devait arriver, Marc épouse Cécile.

Trois années ont passé. Les événements se bousculent. Cécile, insatisfaite de l’humble vie qu’il lui offrait, a quitté mari et enfant pour retourner au monde de la mode montréalais. Marc passe à la sauvette chez ses parents pour leur confier la garde de l'enfant. Puisque son frère aîné est marié et qu’il est héritier de la ferme, Marielle, toujours célibataire, s’est trouvé un emploi auprès d’une famille qui vit tout près. Le retour définitif de Marc ranime en elle des sentiments qu’elle croyait éteints. Coup de théâtre, Cécile revient, elle aussi, chez sa mère… mais pour y mourir. La voie étant libre, Marielle et Marc vont pouvoir se marier.

Pour l’essentiel, c’est un roman sentimental, avec son triangle amoureux et le triomphe de l’amour « vrai » à la tout fin. Mais ce roman sentimental repose sur un des motifs omniprésents dans le roman du terroir : l’opposition entre la ville et la campagne. Sans noircir à l’excès la ville pour mieux embellir la campagne, Croff, par le biais de ses personnages, fait quand même le choix de la campagne.  La vie à la ville est moins dure, plus brillante, moins monotone, mais futile. Elle jette de la poudre aux yeux, et cela ne peut pas durer : « Marc voyait maintenant que pour avoir préféré la ville à la campagne, il avait perdu son bonheur, la tranquillité de sa vie et fait le désespoir de sa petite amie d’enfance. Les remords remplissaient son cœur et un désir impérieux de revoir les siens le hantait sans cesse. » La vie à la campagne est difficile, mais c’est la continuité d’un passé qui nous rattache aux nôtres : « On ne rompt pas impunément avec tout un passé de saines traditions et ceux qui piétinent sur place en désirant de toutes leurs forces « vivre leur vie » en désertant le devoir, se trompent étrangement. » 


Ce qui me surprend toujours chez Croff, c’est l’omnipotence des pères et l’effacement des mères. Encore ici, c’est l’éducation molle de sa mère qui a mené l’enjôleuse Cécile à tant de frivolités : « ma mère a été la première, elle n’a pas su m’élever et faire de moi un caractère maniable et bon ».

Le roman est divisé en deux parties et la première nous parvient du point de vue de Marielle, jeune paysanne très conservatrice. Tout de même, mue par un sentiment amoureux très fort, elle finit par remettre en question l’autorité du père qui l’empêche d’épouser son amoureux, sans franchir le pas qui en aurait fait une révoltée. Et surtout, elle finit par questionner la justice au sein de la famille, elle qui en sera chassée le jour où une bru rentrera dans la famille  :  « Marielle était en pleine révolte, la pieuse Marielle boudait le Bon Dieu, elle boudait la Ste-Vierge qu’elle avait tant priée pendant sa neuvaine, elle boudait aussi et surtout son père. Pourquoi ne voulait-il pas lui permettre de s’éloigner un peu et de prendre l’air de la ville ? Elle se voyait transformée en petite citadine, vêtue comme une demoiselle et se promenant au bras de Marc... quels petits soupers ils auraient pu se procurer tous les deux ! et l'ouvrage qu’elle aurait fait à l’atelier au lieu du travail dur qu’elle accomplissait sur les fermes... pour les garçons, se disait-elle. »

Comme plusieurs romans du terroir, Croff agrémente son récit de certaines légendes, de coutumes, de pratiques agricoles… Ainsi nous avons droit au battage de l’avoine, au foulage de l’étoffe, aux « burlesqueries » du mardi-gras, à une histoire de loup-garou, à un mariage à la campagne… Nous trouvons aussi quelques vieilles expressions qui me semblent désuètes : « les vieux tablaient le verre en main, prenant le petit coup d’appétit  »; « il fait beau mais ce n’est pas pour longtemps, il y avait trop de marionnettes hier soir... »;  « pour lui donner du «  bras » Philippe lui passait « un petit coup » de temps en temps ».

Edouard Garand n'était pas l'éditeur le plus rigoureux. Ainsi dans ce roman, le père de Marielle s'appelle souvent Baptiste et parfois Jacques. Pas facile à suivre...


Marie-Anne Perreault sur Laurentiana

7 avril 2017

L’homme de la Papinachois

Yves Thériault, L’homme de la Papinachois, Montréal, Beauchemin, 1960, 63 pages. (Illustrations : Georges Lauda) (Coll. « Les ailes du Nord »)

Le géologue Maurice Allard a trouvé un riche gisement de columbium près de la rivière Papinachois, sur la Côte-Nord. Un malfrat, un certain Harrison, a décidé de lui subtiliser sa découverte. Il tient en otage sa femme et ses enfants et le fait chanter. Allard est obligé de conduire un des lieutenants de Harrison vers son « trésor ». Il réussit à lui échapper, mais est gravement blessé. C’est ici qu’interviennent Marc Boivin, et ses enfants, propriétaires d’une petite compagnie d’aviation qui accompagne touristes, trappeurs et scientifiques dans le Nord. On leur signale que des signaux de détresse ont été aperçus sur leur territoire. Ils finissent par retrouver Allard (grâce à Paul Provencher, un scientifique connu sur la Côte-Nord), ils le ramènent à la maison et ils soignent ses blessures. Quand Harrison découvre où se cache Allard, il tente de le faire enlever. Ses hommes de main sont piégés par la famille Boivin et, se voyant menacés de prison, se retournent contre leur chef. Voyant cela, Harrison libère ses otages et quitte le pays.

Comme il se doit, le rythme est très rapide, les descriptions purement fonctionnelles, les dialogues abondants, les phrases courtes. Thériault laisse de côté les explications psychologiques qui viendraient nous aider à comprendre certains changements de cap de ses personnages. Tout cela se lit encore très bien. 

Si Alerte au camp 29 offrait certains passages assez documentés sur les feux de forêt au nord du Québec, L’homme de la Papinachois donne davantage dans l’intrigue traditionnelle qu’on destine aux adolescents… de l’époque : on a des bons et des méchants, la vie est menacée, on épouse le point de vue des victimes, à la fin les bons l’emportent, certains méchants retrouvent le droit chemin, la justice triomphe et tout le monde est heureux.


  

6 avril 2017

Alerte au camp 29

Yves Thériault, Alerte au camp 29, Montréal, Beauchemin, 1959, 63 pages. (Illustrations : Georges Lauda) (Coll. « Les ailes du Nord »)

Yves Thériault a beaucoup écrit, et beaucoup de livres « alimentaires ». Alerte au camp 29 est le premier volume de la collection « Les Ailes du Nord », collection qui s'adressait aux adolescent(e)s. J’ai en ma possession quatre romans de cette collection, deux publiés en 1959 (La revanche du Nascopie et Alerte au camp 29) et deux en 1960 (L’homme de la Papinachois, La loi de l’Apache). Tous mettent en scène Marc Boivin et ses enfants, dont la compagnie d'aviation s’est établie sur les bords du lac Mistassini. Deux autres, annoncés en quatrième de couverture : Le rapt du Lac Caché et La montagne sacrée, ont été publiés en 1962. Y en a-t-il eu d’autres?  

 «  Pilote d’Air-Canada, Marc Boivin, jeune encore et d’allure athlétique, a perdu sa femme dans un tragique accident d’automobile. Il est resté veuf avec une fille de quinze ans, Lise, et un fils de seize ans, Yvon. Par besoin de changement, et pour satisfaire une ambition caressée depuis longtemps, il quitte son emploi, achète deux avions, un Cessna 172 et un Norseman usagé. Avec ces appareils, il obtient une certification et inaugure le Transport Aérien Mistassini. À l’autre extrémité du lac, presque en forêt, il installe un quai d’accostage, un hangar, un atelier de réparation, un poste de communication radiotéléphonique ainsi que sa maison d’habitation. C’est là que maintenant ses enfants, qui font leurs études secondaires à Montréal, viendront passer les vacances et le seconder durant la saison la plus active de son entreprise. Et c’est là que les deux adolescents vivront les aventures des AILES DU NORD. » (Introduction à la collection)

Résumé d’Alerte au camp 29
Plusieurs feux de forêt ravagent le Nord. Marc Boivin est débordé. Sa fille Lise, qui s’occupe des communications, reçoit un appel de détresse de cinq géologues encerclés par les flammes au Lac Kamish. Aucun appareil ne semble disponible dans les environs. Il reste toujours le vieux Norseman qui est inutilisé… Mais le lac est trop petit pour qu’il puisse en décoller. N’écoutant que son courage – ou sa témérité – Yvon qui n’est qu’un apprenti pilote enfourche l’appareil, se pose sur le lac malgré les flammes  et réussit par miracle à en re-décoller avec les géologues à bord.

Demain : L’homme de la Papinachois,



31 mars 2017

Le membre

Graindesel (Damase Potvin), Le « membre », Québec, Imprimerie de l’Événement, 1916, 159 pages.

Le père de Donat Mansot « possédait le plus beau lot du grand rang de la paroisse de Sainte-Artémise de Trou-en-Mer. » Contre la volonté de son père, qui souhaitait en faire un prêtre, Donat est devenu journaliste, puis député.  Malgré tout, il tire le diable par la queue, ce que son vieux père ne lui pardonne pas. Il perd assez rapidement toutes ses illusions quant à ses chances d’avancement en politique, en partie à cause de ses origines paysannes. Un jour la chance lui sourit : il sauve le premier ministre d’une noyade certaine, ce qui lui vaut d’être nommé « président du comité des bills », un poste qui le met en contact avec les lobbyistes. À la première occasion, désirant sortir de la dèche, il se laisse corrompre : il accepte un pot de vin d’une compagnie américaine qui veut implanter une immense bananeraie au Labrador (vous avez bien lu! Ils veulent détourner les icebergs, modifier le climat…). Un journaliste, au fait de la tentative de corruption, le dénonce. Mansot est sacrifié par son parti et il décide de revenir au métier qu’il n’aurait jamais dû quitter : paysan.

Quel roman étonnant! Il commence par une scène du terroir, on se déplace à New York en passant par le parlement, on trempe dans la science-fiction (le Labrador en bananeraie) et même dans le thriller politique, pour terminer par le monde paysan. L’humour est très présent et la critique très acerbe face aux gouvernants. Qui a dit que le cynisme des électeurs face à l’autorité était un phénomène récent?

Le fil du récit est tout de même assez mince et parfois abandonné pour permettre à l’auteur quelques morceaux de bravoure. Ainsi au chapitre 10, on a droit à une séance du parlement  dans laquelle les intervenants y vont de discours plus loufoques les uns que les autres. (Lire l’extrait).

Chez Potvin, le roman sert souvent la thèse agriculturiste, et la fin de celui-ci tombe dans ce panneau trop facile. Malgré quelques longueurs, Le « membre » vaut le détour.

Extrait

Le représentant d’un comté rural tomba en plein dans l’aviculture. La population, fit-il remarquer, n’accorde pas assez d’attention à la science de l’aviculture. Au lieu de se lancer à corps perdu exclusivement dans la culture du trèfle, nos cultivateurs devraient prendre plus de moyens pour faire pondre leurs poules. J’ai entendu dire, continua cet ingénieux et pratique député, que la musique, et particulièrement le piano, avait le pouvoir d’accentuer d’une façon merveilleuse les fonctions de la ponte chez les poules… On jouerait tout simplement du piano aux gallinacés. On augmenterait le rendement des œufs, on diminuerait leur prix et, du même coup, on ferait l’affaire des marchands de pianos à la campagne dont on pourrait, ensuite, taxer les ventes, ce qui fournirait un nouveau revenu au gouvernement. On pourrait aussi classer les œufs plus facilement. Nous aurions, sur les marchés, les œufs Rossini, les Massenet, les Strauss, les Beethoven qui seraient naturellement plus chers que les œufs à la Sousa, à la Petite Tonkinoise ou à la Matchiche. On vendrait pour les dyspeptiques, les œufs pondus aux accords de la marche funèbre de Chopin. (p. 89-90)

24 mars 2017

Récits du Labrador

Henry de Puyjalon, Récits du Labrador, Montréal, L’Imprimerie canadienne, 1894, 144 pages.

Henry de Puyjalon (1841-1905) est né dans un château en France et est décédé dans un camp en bois rond sur L’Île-à-la-Chasse, une île inhabitée faisant partie de l’archipel de Mingan. Dans Récits du Labrador, il a réuni 15 courts récits, dont plusieurs étaient déjà parus dans des journaux. À l’époque, on distinguait le Labrador terre-neuvien et le Labrador canadien, ce denier correspondant à la Basse-Côte-Nord. La plupart des récits se déroulent dans l’archipel de Mingan, où l’auteur a habité (gardien du phare de L’Île-aux-perroquets, et camp à L’Île-à-la chasse).

Les 15 récits mélangent anecdotes, détails scientifiques (la faune, la flore, les minéraux), récits ethnologiques, morceaux d’humour, critiques de la société bien-pensante et surtout des politiciens qui gèrent la faune.

« Le Maringouin», « Le Goëland  (sic) », « Le Canard Eider », « Le Loup-Marin », « La Bête puante », « Le Lièvre », « Le Loup-Cervier », « L’Outarde », « Le Maquereau », vous l’aurez deviné,  mettent en scène des animaux, insectes, poissons, oiseaux et mammifères. Il faudrait peut-être distinguer les animaux qui font partie de l’environnement de ceux qui sont associés à la chasse et la pêche. Car souvent, Puyjalon, non seulement raconte-t-il la chasse mais aussi l’usage qu’on en fait : le traitement des peaux, leur valeur économique, la viande qu’on en tire. Il faut le dire, si Puyjalon fait preuve d’une sensibilité écologique surprenante pour l’époque, en même temps, il est un chasseur impénitent qui perd tout rationnel quand vient le temps de chasser, surtout si l’animal titille sa gourmandise, comme l’outarde. Le maringouin et la bête puante donnent lieu à des morceaux d’humour; le goëland est un animal exécré dont il admire la beauté mais souhaite le contrôle; le canard eider et l’outarde sont ses préférés. 

Il raconte entre autres une chasse aux phoques qui nous laisse pantois : « Les uns tombent, les autres se relèvent, les bâtons se brisent, les loups-marins hurlent. C’est une animation, un désordre apparent, un combat insensé qu’il faut avoir vu, auquel il faut avoir pris part pour en comprendre toutes les joies, en connaître toutes les émotions. / Bientôt la tuerie achève faute de victime, et l’on procède au dépouillement des morts. »

Portrait de l'auteur
Puyjalon, tout comme Audubon, pratique allègrement l’anthropomorphisme : « Audubon, qui fut chasseur pour devenir savant, fait un tableau aussi délicieux qu’édifiant des soins délicats et variés qu’avait pour sa femelle un mâle d’outarde dont il fit un jour la rencontre dans les savanes tremblantes du Labrador. Il nous dit, en fort beau langage, du reste, avec quel empressement cet époux dévoué couvrait sa femelle de son corps pour la défendre des entreprises du chasseur, avec quelle tendresse il savait calmer la terreur que lui causait la présence du savant observateur, avec quelle énergie il déployait ses ailes puissantes pour en frapper l’objet de ses craintes et de sa colère. »

« Mon Curé », « La Tempête », « L’anse du Trépassé », « Le Ragoût de Ludivine » sont davantage des récits anecdotiques : rencontre avec un curé en pleine tempête, lutte contre une tempête, apparition d’un disparu, ragoût d’eider qui se révèle beaucoup moins appétissant lorsque le narrateur connait la recette. Dans « Un Rêve », l’auteur nous démontre sa très grande connaissance des métaux, sujet sur lequel il a écrit un livre : Petit guide du chercheur de minéraux (1892). Enfin dans « Le Montagnais », il trace un portrait éminemment sympathique des Montagnais (les Innus) : 

«  Ils sont catholiques comme nous, plus honnêtes que nous, moins sottement superstitieux et beaucoup plus instruits. Il est rare de rencontrer un sauvage ne sachant ni lire ni écrire. Ils correspondent entre eux au milieu des bois. Leurs boîtes aux lettres  sont des troncs d’arbres désignés et leur papier des fragments d’écorce de bouleau. »

Ou encore :
« … ils vous accueillent avec la plus complète cordialité sous leur tente ou dans leur cabane lorsque vous avez recours à leur hospitalité. Ils sont entre eux d’un dévouement sans égal, partageant tout et cela sans compter, jusqu’à épuisement absolu. C’est de l’imprévoyance, dira-t-on, mais c’est aussi de la charité, et de la meilleure.»

Ce petit livre sans prétention, pimenté d’un humour agréable, raconté par un esprit fin, mérite sans doute le détour, pour peu que vous aimiez les animaux et n’ayez pas le cœur trop sensible.

Puyjalon sur Wikipedia
Récits du Labrador  sur Wikisource
Si vous préférez le papier, le livre a été réédité par Daniel Chartier.

17 mars 2017

Le pont rouge

Alphonse Loiselle, Le pont rouge, Montréal, Édouard Garand, 1930, 46 pages (+ supplément La vie canadienne p. 47-64), (Collection Le roman canadien, no 69) (Illustrations d'Albert Fournier)

Léandre Saint-Cyr achève ses études classiques et se dirige vers la prêtrise. Pourquoi? Il ne saurait le dire. Ses parents se sont privés pour le faire instruire et il est entendu depuis toujours qu'il fera un prêtre. Durant une vacance d'été, il rencontre Roxane Dumontois, une jeune fille de « bonne famille » dont il tombe amoureux. Vocation oblige, il s'en éloigne, rencontre Gisèle, une fille dévoyée (selon l'auteur), qui l'initie à la vie mondaine. Le temps venu, il refuse de rentrer chez les prêtres, incapable de renoncer à Roxane qu'il épouse. Roxane meurt au bout d'un an. Il perd aussi ses parents et son emploi de commis de bureau quelque temps plus tard. Il sombre dans le désespoir, flirtant même avec le suicide. Il déménage à Detroit, espérant tout recommencer, vivant de petits travaux et fréquentant les milieux louches, s’enfonçant dans le désespoir. Gisèle, guérie de la vie mondaine, devenue épouse et veuve aussi, vient le rejoindre. Elle lui offre de l'épouser. Il tergiverse entre l'attrait qu'il éprouve pour elle, sa culpabilité d'avoir abandonné la prêtrise et la promesse faite à Roxane de ne jamais se remarier. Il s'acoquine avec un passeur de contrebande pour sortir de la misère. Au cours d'une mission il est tué accidentellement par son comparse.

Je suis bien obligé de le dire, Le pont rouge n’est pas un bon roman. C'est un mélo pleurnichard et l'indécision chronique du héros, ses tergiversations sibyllines concernant sa vocation nous lassent assez vite. La vie du héros qui devient désastreuse après qu'il a renoncé à sa vocation, c’est un peu facile.  Même la morale qui s'en dégage (L'amour est plus fort que la religion) ne nous convainc pas, tant s'y mêlent la culpabilité et les regrets. L'action est réduite au minimum et nous avons droit à des  analyses intérieures qui tournent en rond. Dans les dialogues, les personnages « parlent comme des livres », monologuent comme des prédicateurs. Et comme d'habitude, la ville monstrueuse et les femmes viennent détourner les jeunes gens de leur sacerdoce.


Extraits

« Une femme t’a barré la route. Elle s’est interposée entre toi et Dieu. Tu l’aimais cette femme, dis-tu, mais sache bien que toute femme s’aime d’abord avant d’aimer un autre. Sache aussi que ton corps, par qui tu as été entraîné à cette désertion, parce que tu as eu peur des sacrifices, n’est qu’une infime chose en comparaison de l’âme, qui seule est immortelle ! »

« L’âge, la douleur, l’expérience, la vie maritale, l’avaient embellie sans doute car elle s’était départie peu à peu, de tous ses attributs physiques et moraux, qui donnent un air masculin à beaucoup de jeunes filles, aux manières dégagées et à la désinvolture marquée. »

« Elles [les villes] façonnent les êtres à leur image. Elles en font des amis du bruit, de la vitesse, du plaisir; êtres incohérents, qui ne peuvent s’arrêter aux graves pensées; êtres perplexes, changeants, qui sont à l’affût de nouvelles sensationnelles, de rumeurs, de mondanités; êtres superficiels, qui s’attachent aux choses éphémères, qui courent aux plaisirs, à la mort, brûlant les étapes, ruinant leur santé, leur vie, leur corps; êtres fragiles qui succombent sous le poids des charges humaines; êtres complexes, qui raccourcissent leurs jours en prolongeant leurs nuits. »

« Combien j’ai été malheureux sur cette terre que je quitte sans aucun regret. La miséricorde de Dieu est infinie. Je suis quitte avec Lui. J’ai payé ma dette, Jean, et je retourne vers mon Créateur, l’âme soulagée.
Si j’avais obéi à Ses ordres, si j’avais écouté Sa voix, j’aurais évité toutes ces infortunes. J’ai manqué à l’appel, le sort s’est acharné sur moi.
Si jamais tu rencontres des âmes semblables à la mienne, errantes dans la vie, songe alors qu’ils ont résisté à un appel de la Providence, plains-les, comme j’ai mérité de l’être. Ma mort effacera mes fautes.
Ô mort libératrice ! je t’implore maintenant comme un baume à mes souffrances. Je remercie Dieu de la terrible leçon qu’il m’a donnée. »

10 mars 2017

Le trésor de Bigot


Alexandre Huot, Le trésor de Bigot, Montréal, Édouard Garand, 1926, (54 pages + 14 pages) (Collection « Le roman canadien » no 23)

La tombe de Marcel Morin a été vandalisée. Le curé de Saint-Henri-de-Lévis a vite fait de confier l’affaire au « fameux » détective Jules Laroche.  Il découvre que ce Marcel Morin, mort il y a très longtemps, était un garde de l’intendant Bigot. Ce dernier, voyant venir la chute de la Nouvelle-France, lui aurait confié un trésor que Morin devait lui expédier en France après les hostilités. Morin, ne voulant pas le rendre au triste Bigot et encore moins aux nouvelles autorités en place, l’a tout simplement caché et en a confié le secret aux membres de sa famille. Avec le temps, le trésor et son secret ont été en partie oubliés.  Des bandits, ayant eu vent de l’affaire, ont cru que le trésor se trouvait dans la tombe de l’ancien garde de l’Intendant. Mais, en fait, il est beaucoup mieux caché que cela, si bien que même les descendants de la famille Morin ne sauraient dire avec précision où il est. S’engage une course entre Jules Laroche et les bandits pour mettre la main sur le butin.  (Pour connaître la suite, il faut lire le bouquin.)

Alexandre Huot a joué un rôle important dans le développement du roman populaire au Québec. Il a écrit beaucoup de romans policiers, romans de gare comme on dit, sous le pseudonyme de Paul Verchères. On peut en lire un certain nombre sur le site de la BeQ. On lui doit aussi un roman de science-fiction (L’impératrice de l’Ungava).

Huot utilise les éléments classiques du roman policier : un forfait a été commis, un brillant détective et son assistant, qui lui sert de faire-valoir, s’amènent sur les lieux et percent progressivement le mystère. Le trésor de Bigot n’est pas pour autant un récit à énigme à la Conan Doyle ou à la Agatha Christie, même si Huot n’épargne pas ses raisonnements aux lecteurs. On est davantage dans un thriller : des coups de feu sont échangés, des personnages sont enlevés et même soumis à la torture, les protagonistes se lancent dans des poursuites automobiles dangereuses… On a même droit à une courte histoire d’amour entre le détective et la descendante des Morin.

Il est surprenant de constater qu’on puisse situer une histoire policière dans un lieu comme Saint-Henri-de-Lévis. En fait c’est toute cette région qui borde l’Etchemin qui est mise en scène : Lévis, Sorosto, Pintendre, Saint-Anselme. Québec occupe aussi une bonne place dans le récit. Comme les automobiles sont omniprésentes, les routes et certains points de repères sont souvent évoqués. Bref, l’intérêt du roman va au-delà de son intrigue policière.

Lire le livre

3 mars 2017

Vengeance fatale


Louis-Charles-Wilfrid Dorion, Vengeance fatale, Montréal, La Cie d'Imprimerie Desaulniers, Éditeurs, 1893, 184 pages.

Montréal 1837. Mathilde Gagnon doit épouser Pierre Hervart. Lors d’un voyage à Montréal, elle rencontre Raoul de Lagusse. Il lui fait une cour très insistante. Survient la bataille de St-Charles. Raoul en profite pour se débarrasser de Pierre Hervart.

Montréal 1858. Raoul de Lagusse a changé de nom. Il s’appelle dorénavant M. Darcy et il a deux filles Mathilde (une autre) et Hortense. Celles-ci sont courtisées par Louis Hervart (fils de Pierre, son ancien rival amoureux) et Ernest Lesieur, deux amis. On apprend que Louis, déjà orphelin de père, a aussi perdu sa mère (Mathilde Gagnon) dans un incendie (allumé par Lagusse après qu’elle eut refusé ses avances) en décembre 1838. On apprend aussi qu’Hortense n’est pas la fille de Raoul de Lagusse mais d’une autre de ses victimes tuées dans un incendie. Louis finit par découvrir la vérité. Quand Darcy apprend que Louis sait tout, il décide de l’éliminer. Avec des complices, il l’attend sur la route de Lachine. Mais Louis et Ernest, déjà avertis du complot, sortent vainqueurs du combat qui s’ensuit. Louis et Ernest épousent Hortense et Mathilde et s’enfuient en France.

Voici rapidement résumée une histoire pleine d’actions et de personnages secondaires que je passe sous silence. Vengeance fatale, c’est un roman d’action comme on en faisait au XIXe siècle en France. L’action rebondit sans cesse, au mépris de la plus élémentaire vraisemblance, mais peu importe, c’est un peu la loi du genre. Les murs ont des oreilles, les personnages se laissent aller à des témoignages qui les inculpent, on joue de l’épée et du pistolet, on fait chanter ses subalternes, des crapules louent leurs services pour quelques dollars, bref tous les coups sont permis. Les dialogues sont abondants et l’action, même si confuse parfois, évolue rapidement. Louis-Charles-Wilfrid Dorion (1856-1914) a beaucoup de difficultés avec les actions parallèles, malgré ses nombreuses adresses au lecteur.

Une première version du roman avait été publiée quelque vingt ans auparavant nous apprend l’auteur dans sa préface : « J’espère que le lecteur ne me refusera pas l’indulgence que je lui demande pour cet ouvrage. En effet, lorsque, sous le pseudonyme de Carle Fix je publiais, en 1874, « Pierre Hervart » dans l’Album de la Minerve, je n’avais pas dix-huit ans, et quelques semaines à peine s’étaient écoulées depuis que je venais de déserter, pour toujours, les bancs du collège. »

Extrait
Les seuls combattants demeurés sur ce champ de carnage étaient Louis et le comte de Lagusse. Ernest voulait achever ce dernier tout de suite en lui perçant les reins de son épée encore toute trempée du sang d’Edmond, mais Louis lui ordonna de ne pas intervenir dans une querelle qu’il considérait, avec raison, toute personnelle.

Au reste l’issue ne devait pas se faire attendre longtemps. La jeunesse de Louis lui était d’un grand secours. Aussi était-il toujours ferme, tandis que Darcy, qui n’avait plus la même vigueur que Raoul de Lagusse, faiblissait constamment. La lassitude finit par le gagner tout à fait et à une dernière attaque de Louis, il ne put résister à ce dernier qui poussa rapidement son épée jusqu’au cœur du meurtrier.

— Amen ! fit Ernest soulagé. Évidemment, Dieu ne voulait pas que ce misérable mourut d’une autre main que la tienne, et le mal qu’il t’a fait souffrir, réclamait une vengeance solennelle. (p. 179)


23 février 2017

Les Mystères de Montréal

Hector Berthelot, Les Mystères de Montréal, Roman de mœurs, Montréal, Imprimerie A. P. Pigeon,  1898, 118 pages.

Ce roman fut d’abord publié, en feuilleton, dans Le Vrai Canard en deux étapes : la première partie est publiée du 20 décembre 1879 au 31 juillet 1880 ; la deuxième paraît du 13 novembre 1880 au 5 mars 1881. Berthelot avait adopté le pseudonyme Monsieur Ladébauche. L’édition que je présente, c’est celle de 1898, la première présentée en volume.

Berthelot a divisé son roman en trois sections : un long prologue qui fait 8 chapitres et deux autres parties de 20 et 16 chapitres. Les chapitres sont courts, de même que les phrases, ce qui est compréhensible compte tenu du public auquel il était destiné. Disons-le tout de suite, l’édition est négligée, truffée de fautes et d’irrégularités typographiques.

On ne résume pas un tel livre par le menu détail. Ce serait trop long, tant les événements fourmillent, souvent sans attache logique entre eux.

Prologue
Bénoni Vaillancourt est amoureux d’Ursule Sansfaçon. Ses revenus ne lui permettent pas de l’épouser. Cléophas Plouff  fait aussi la cour à Ursule. Il a quarante ans et il est séparé de sa femme et de ses enfants. Bénoni est jaloux et sa jalousie augmente quand Cléophas sau ve la belle. Les deux en viennent au coup et se retrouvent devant le juge.

Première partie
Un notaire-détective du nom de  Caraquette doit s’assurer que les termes de l’héritage du Monsieur de Saint-Simon soient respectés. Pour l’instant, le comte et la comtesse de Bouctouche profitent de cet héritage puisque leur jeune fils est le légataire universel de cet oncle décédé.  Or l’enfant meurt. Le comte cache la mort de son fils et décide de le remplacer par un autre enfant. C’est Cléophas Plouff qui l’aide dans cette entreprise en lui proposant le jeune frère d’Ursule (beaucoup plus âgé que l’enfant décédé!).  Le comte meurt à son tour (il s’est empoisonné lui-même!);  Cléophas, ayant compris ses manigances, réussit à mettre la main sur le trésor des Bouctouche que Caraquette trimballe dans une valise (!?).  

Deuxième partie
Après avoir assassiné Cléophas, Bénoni s’est emparé du trésor des Bouctouche et mène grande vie. Il épouse en grandes pompes Ursule. Caraquette finit par découvrir la vérité et fait chanter Bénoni. Finalement, il le dénonce à la police. Ce dernier est arrêté et pendu. Le trésor est remis à la veuve qui épouse un certain Malpèque, lequel était l’héritier suivant du comte de Saint-Simon.

Quelques personnages
Le roman va un peu dans tous les sens. Le paroxysme de la confusion est atteint dans la seconde partie. L’auteur se mêle dans son histoire. Bénoni se demande où est caché le trésor des Bouctouche, alors que quatre chapitres plus tôt, c’est lui-même qui l’a volé et caché. 

La narration est maladroite : l’auteur coordonne mal les actions simultanées de ses personnages : «Laissons maintenant Caraquette à St-Jérôme et retournons à Montréal.» Le développement des personnages laisse souvent pantois : ainsi la comtesse qui ouvre un débit illégal de boisson pour survivre. Le développement manque de cohérence : des personnages changent du tout au tout pour satisfaire aux caprices des événements. 

Est-ce à dire que ce roman ne vaut pas la peine d’être lu? Non.  Il y a quand même une présence de la ville de Montréal, le défilement de ses rues, de ses places, des hôtels, des débits de boisson, des métiers de l’époque, des journaux, des moyens de transports… Il y a aussi un foisonnement au plan du langage qui vaut à lui seul le détour. Bon, c’est vrai qu’il y a beaucoup de mots anglais (parfois francisés) et d’anglicismes (swell, lofer, fair-play, flush; «Il portait un pea-jacket en velveteen un peu usé aux coudes et doublé en farmer’s satin. »); mais on trouve aussi beaucoup d’expressions (le sens de plusieurs m’échappe) assez savoureuses. J’en ai relevé neuf :

·         Il menait la vie à grandes guides : il menait grand train
·         se sentir un peu casquette : un peu saoul
·         faire peter la bande de jim rabette d’un portefeuille : l’ouvrir
·         oeil de vaisselle : œil de verre
·         attraper une gratte : se faire engueuler
·         Comme il logeait le diable dans sa bourse : n’avait pas d’argent
·         Caraquette en cherchant son voleur avait fait buisson creux : n’était arrivé à rien
·         brosser son chien dans les auberges : se saouler
·     quelques jeunes gens qui ne cherchaient qu’à effeuiller sa couronne de vertu : je vous laisse deviner!

Il y a aussi beaucoup d’humour ; d’abord, ce petit mot d’amour que Bénoni sert à Ursule : « Chère belle gueule »;  presque illettré, ce même Bénoni écrit à sa belle : « Lesse moé assavoir  ton adresse pour que j’aie te voir à Singe Erôme. » Et ce commentaire de l’auteur sur les deux tourtereaux : « Vous allez croire qu’ils se sont embrassés. Pas du tout. Les bouches des deux amoureux se touchèrent, mais ce fut pour changer de gomme. »

11 février 2017

Rencontres et Entretiens

Adélard Lambert, Rencontres et Entretiens, Montréal, Le Devoir, 1918, 161 pages.

«… ce sont tout simplement des notes recueillies ici et là sur les Canadiens émigrés aux États-Unis. »

Lambert, qui a longuement habité à Manchester, présente 12 courtes histoires sur la vie des Franco-américains. « C’est avec plaisir que je publie ces pages, dans l’espérance de convaincre quelques compatriotes de la nécessité, de l’obligation même, d’envoyer leurs enfants aux écoles franco-américaines. »  

Le véritable but de l’auteur, on le découvre en cours de lecture : les Franco-américains doivent être fiers de leurs origines et maintenir leur identité française et catholique. Oui, l’auteur le constate, déjà certains compatriotes se fondent dans le « melting pot »  américain et, souvent, cela commence à l’école publique.  Lambert déplore à quelques reprises le fait que certains Francos anglicisent ou acceptent qu’on anglicise leur nom. Là commence l’assimilation.

Qu’en est-il du contenu ?

La plupart des histoires que l’auteur présente, on les lui a racontées. Plusieurs narrateurs sont des vieillards. Dans certaines, le conteur évoque le Canada, qu’on regarde avec nostalgie (Une fête Saint-Jean-Baptiste; Le vieux soldat ; Un conte canadien). Quelques récits illustrent la difficulté des Canadiens français, en guerre avec d’autres nationalités (Les « chêneurs ») ou en train de perdre leur identité (Surnoms donnés aux enfants;  À propos de noms).  D’autres ne sont que de petits faits pittoresques qu'on prenait plaisir à se raconter lors de veillées : des histoires de loups garous qui n’en sont pas (Mes aventures au pays), de superstitions (Un parrain de malheur; Le vieux soldat). Enfin, dans Cajolette et la statue de l'ange-gardien et Le père Jérôme, le narrateur met en scène des personnages pittoresques.

Adélard Lambert termine son recueil en présentant certains témoignages de personnes qui avaient beaucoup de considération pour les Franco-américains, dont Roosevelt. Il conclut par cet appel senti à la fierté de ses compatriotes :

« Dites-vous bien une fois pour toutes : ­­­"Oui, nos vieux parents étaient dignes de notre respect, de notre admiration, de notre amour. Ils avaient la foi qui fait les grands peuples ; l’amour du prochain qui fait les bons citoyens, et, comme se plaisent à le redire les Américains, c’étaient des hommes d’honneur. "

Gardons précieusement le souvenir des traditions ancestrales. Conservons jalousement la belle langue, la foi de nos pères, leurs mœurs de famille si simples, si gaies, si patriarcales. Travaillons de toutes nos forces à faire cesser cet air d’emprunt, cet air pincé et faux, que cherchent à singer quelques compatriotes en certains quartiers.

Restons catholiques et francs, toujours ! »

9 février 2017

Journal d’un bibliophile

Adélard Lambert, Journal d’un bibliophile, Drummondville,  Imp. «La Parole» Ltée, 1927, 142 pages.

Adélard Lambert  est né à Saint-Cuthbert, en 1867. Ses parents déménagent aux États-Unis lorsqu’il a deux ans. Malgré quelques retours au Québec, l’essentiel de sa vie se déroulera dans les états du nord-est américain. À l’âge adulte, il vivra surtout dans la communauté franco-américaine de Manchester. En 1921, il rentre au Québec et deviendra l’un des principaux collaborateurs de Marius Barbeau.

Le titre le dit bien, l’auteur va raconter son expérience de bibliophile. Rien ne le prédestinait à le devenir, lui qui a quitté l’école à 16 ou 17 ans. Ses premiers livres, ce furent des récompenses scolaires de fin d’année. Ses véritables débuts de collectionneur datent de la fin des années 1880. Il commence à acheter les auteurs de l’époque : Casgrain, Fréchette, Lemay, Beaugrand, Laure Conan, Dick et il s’abonne à des revues qu’il fait relier et collectionne. Ainsi il monte, en l’espace de trois ans, une bibliothèque de « cent cinquante volumes presque tous reliés ».

Mais c’est surtout lorsqu’il devient commissionnaire (colporteur) que son expérience devient intéressante. Il rentre chez les gens – des Franco-américains - toujours à l’affût de livres dont ils veulent se débarrasser ou qu’ils acceptent de vendre. Un jour, il recueille 68 canadianas, disposés près du poêle, pour alimenter le feu. Ainsi il va dénicher des livres très rares, comme : Les Voyages de la Nouvelle France Occidentale, de Samuel de Champlain (1632); Nouvelle Découverte d'un Très Grand Pays Situé Dans l'Amérique, de Louis Hennepin (1698);  Journal Historique Du Dernier Voyage, de Henri Joutel (1713). En 1912, il a 1500 volumes canadiens.  En 1918, sa collection en contient 4000. Il est à l’aube de la cinquantaine et craint pour la survie de sa collection. Il décide de la vendre à l'Association canado-américaine de Manchester. La collection Lambert existe toujours, bien entendu.  Elle est dans la Geisel Library au Saint-Anselme collège (New Hampshire). On peut faire des recherches en ligne dans le catalogue de cette bibliothèque. Par exemple, une recherche sur l’auteure Laure Conan donne cinq titres.

Voilà un livre qui avait tout me plaire, mais, tout compte fait, Journal d’un bibliophile est un peu décevant… parce qu’on n’y parle pas suffisamment de livres. Il est difficile de concevoir un collectionneur de livres qui ne soit pas aussi un ardent lecteur. Or, on en sait très peu sur les lectures de l’auteur. On est aussi étonné qu’une personne qui fréquente les livres avec autant de passion soit aussi peu ouvert d'esprit (lire l’extrait). L’auteur marche main dans la main avec les curés (« Nos prêtres doivent rester toujours les pères de la nation. ») ce qui peut expliquer sa moralité austère, janséniste. Il faut le faire, répudier Les Trois mousquetaires! L’auteur était aussi un ardent patriote et parfois son nationalisme l’aveugle : il se laisse emporter dans des débats - et il nous les décrit en long et en large - qui n’ont plus rien à voir avec la bibliophilie. 


Adélard Lambert
Extrait
« Je n’ai jamais cherché à connaître les œuvres de Voltaire, de Rousseau, de Renan ou d’Anatole France. 

La lecture d’une couple de romans d’Alexandre Dumas me prouva que ce farceur, outre les nombreuses scènes d’immoralité que contenaient ses œuvres, persistait à amoindrir le caractère sacré de ceux qui ont mission d’élever le moral dans l’âme de l’individu.

Ma curiosité ne fut jamais assez éveillée pour que je me complusse à déguster du Balzac, du Kock, du Sand, qui furent cependant surpassés par le triste ordurier Zola, ce prétendu réaliste qui a empesté, sali et abaissé tout ce qu’il y avait de plus noble et de plus généreux dans l’âme de l’homme ; ce fut un traître à la nation française tout entière. 

Que l’assommoir de ce gargotier ne retombe que sur ses admirateurs panthéonniens. 

De mes premières lectures d’auteurs français, « Le loup blanc » et « Roger Bontemps », de Paul Féval, étaient aussi captivants et intéressants que la gargouille des auteurs plus haut nommés. » (page 104)


Lire sur l’auteur : le journal Ça m’chicotte, page 4.

31 janvier 2017

Maria Chapdelaine. Après la résignation

Rosette Laberge, Maria Chapdelaine. Après la résignation, Marieville, Les Éditeurs réunis, 2011, 434 pages.

J'ai déjà présenté trois suites de Maria Chapdelaine : Alma-Rose de Sylva Clapin, Maria Chapdelaine ou le Paradis retrouvé de Gabrielle Gourdeau et La Promise du lac de Philippe Porée Kurrer.

Après la mort de sa mère, Maria a promis d’épouser Eutrope. Rien ne l’attire chez cet homme, terne au possible. Son seul côté positif, c’est qu’il sait lire et écrire et qu’il l’enseigne à Maria et Alma-Rose. Tout le monde comprend que Maria n’aime pas Eutrope, mais personne ne réussit à la faire renoncer à ce mariage. La date approchant, Maria sombre dans un fatalisme morbide. Coup de théâtre, trois jours avant le mariage, Eutrope périt dans un incendie. Maria revoit Adrien Gagné, un jeune homme qu’elle avait rencontré chez ses grands-parents maternels à St-Prime. Comme les deux étaient déjà amoureux l’un de l’autre, tout va très vite et, l’été suivant, elle l’épouse. Le couple s’installe à St-Prime avec les grands-parents. Le livre se termine alors qu’elle est enceinte. 

Et les autres personnages? À la fin du roman, Samuel s’est remarié, a décidé de se fixer une fois pour toutes, et est à nouveau père. Esdras est aussi marié et vit sur la terre de son père. Da’Bé est toujours célibataire et Télesphore continue de faire des bêtises. Ti-Bé, amoureux de la belle-sœur de Maria, s’est lancé en affaire avec le mari de Maria à Saint-Prime. Alma-Rose habite vit chez sa sœur et va à l’école. J’oubliais, le cheval Charles-Eugène est mort et a été remplacé par Cadeau.  

Roman sentimental, débordant de bons sentiments, qui gomme l’essentiel du roman original : le message nationaliste, l’affrontement entre la sauvagerie et la civilisation, le lien avec la nature. Se lit bien malgré des longueurs, surtout dans la deuxième moitié.

Maria Chapdelaine sur Laurentiana
Maria Chapdelaine
Encore Maria Chapdelaine
Maria Chapdelaine : des éditions illustrées
Le Roman d’un roman (Potvin)
La Revanche de Maria Chapdelaine (De Montigny)
Le Bouclier canadien-français (Dalbis)
Écrits sur le Québec (Hémon)
Lettres à sa famille (Hémon)

Voir aussi :
Dans le sillage du roman
Alma-Rose (Clapin)
Les films de Carle et Duvivier
Maria Chapdelaine : un diaporama
La littérature du terroir au Québec