31 mars 2017

Le membre

Graindesel (Damase Potvin), Le « membre », Québec, Imprimerie de l’Événement, 1916, 159 pages.

Le père de Donat Mansot « possédait le plus beau lot du grand rang de la paroisse de Sainte-Artémise de Trou-en-Mer. » Contre la volonté de son père, qui souhaitait en faire un prêtre, Donat est devenu journaliste, puis député.  Malgré tout, il tire le diable par la queue, ce que son vieux père ne lui pardonne pas. Il perd assez rapidement toutes ses illusions quant à ses chances d’avancement en politique, en partie à cause de ses origines paysannes. Un jour la chance lui sourit : il sauve le premier ministre d’une noyade certaine, ce qui lui vaut d’être nommé « président du comité des bills », un poste qui le met en contact avec les lobbyistes. À la première occasion, désirant sortir de la dèche, il se laisse corrompre : il accepte un pot de vin d’une compagnie américaine qui veut implanter une immense bananeraie au Labrador (vous avez bien lu! Ils veulent détourner les icebergs, modifier le climat…). Un journaliste, au fait de la tentative de corruption, le dénonce. Mansot est sacrifié par son parti et il décide de revenir au métier qu’il n’aurait jamais dû quitter : paysan.

Quel roman étonnant! Il commence par une scène du terroir, on se déplace à New York en passant par le parlement, on trempe dans la science-fiction (le Labrador en bananeraie) et même dans le thriller politique, pour terminer par le monde paysan. L’humour est très présent et la critique très acerbe face aux gouvernants. Qui a dit que le cynisme des électeurs face à l’autorité était un phénomène récent?

Le fil du récit est tout de même assez mince et parfois abandonné pour permettre à l’auteur quelques morceaux de bravoure. Ainsi au chapitre 10, on a droit à une séance du parlement  dans laquelle les intervenants y vont de discours plus loufoques les uns que les autres. (Lire l’extrait).

Chez Potvin, le roman sert souvent la thèse agriculturiste, et la fin de celui-ci tombe dans ce panneau trop facile. Malgré quelques longueurs, Le « membre » vaut le détour.

Extrait

Le représentant d’un comté rural tomba en plein dans l’aviculture. La population, fit-il remarquer, n’accorde pas assez d’attention à la science de l’aviculture. Au lieu de se lancer à corps perdu exclusivement dans la culture du trèfle, nos cultivateurs devraient prendre plus de moyens pour faire pondre leurs poules. J’ai entendu dire, continua cet ingénieux et pratique député, que la musique, et particulièrement le piano, avait le pouvoir d’accentuer d’une façon merveilleuse les fonctions de la ponte chez les poules… On jouerait tout simplement du piano aux gallinacés. On augmenterait le rendement des œufs, on diminuerait leur prix et, du même coup, on ferait l’affaire des marchands de pianos à la campagne dont on pourrait, ensuite, taxer les ventes, ce qui fournirait un nouveau revenu au gouvernement. On pourrait aussi classer les œufs plus facilement. Nous aurions, sur les marchés, les œufs Rossini, les Massenet, les Strauss, les Beethoven qui seraient naturellement plus chers que les œufs à la Sousa, à la Petite Tonkinoise ou à la Matchiche. On vendrait pour les dyspeptiques, les œufs pondus aux accords de la marche funèbre de Chopin. (p. 89-90)

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