5 mai 2017

De tribord à bâbord

Faucher de Saint-Maurice, De tribord à bâbord. Trois croisières dans le golfe Saint-Laurent, Montréal, Duvernay frères & Dansereau, 1877, 458 pages.

Ce livre a connu un immense succès si on se fie aux publications rapprochées dont il a bénéficié. Une première version de ces récits de voyages est parue dans De tribord à bâbord en 1877. En plus du golfe Saint-Laurent, l'auteur décrit les Maritimes et la Gaspésie. Dans les éditions (tirages) ultérieures, Faucher (son vrai nom) a scindé son livre en deux, les « promenades » dans le golfe (la visite des phares) faisant dorénavant l’objet d’un livre autonome, intitulé : Promenades dans le golfe Saint-Laurent - une partie de la Côte Nord, l'Île aux Œufs, l'Anticosti, l'Île Saint-Paul, l'archipel de la Madeleine (Typographie de C. Darveau, 1879, 207 p.) . (Je n'ai lu que cette partie du voyage.)

À la lecture, on comprend que Faucher de Saint-Maurice (1844-1897) a accompli au moins trois fois (1873-1874-1875) le trajet dans le golfe Saint-Laurent. Pourquoi? Était-ce lié à ses fonctions (il est fonctionnaire, puis député à partir de 1881) ou simple plaisir touristique? 

On est au printemps 1874. « Le Napoléon III partait ce matin-là pour ravitailler les phares de la côte et du golfe Saint-Laurent. » Les passagers embarquent donc sur un bateau du gouvernement chargé de marchandises. Pointe-des-Monts, au large de Baie-Trinité, est le premier arrêt sur lequel Faucher insiste. Les voyageurs rencontrent le gardien du phare, célèbre sur la Côte-Nord, surtout en raison du livre qu’a laissé sa fille sur la vie dans un phare au XIXe siècle (Élioza Fafard, Légendes et récits de la Côte-Nord du Saint-Laurent). Vont faire partie du trajet deux autres phares de la Côte-Nord (L’Île-aux-Œufs et Sept-Îles), trois phares de l’île d’Anticosti (Sud-ouest, Sud, Pointe-aux-Bruyères), trois phares de l'Archipel de la Madeleine (Île Brion, île du Rocher-aux-Oiseaux, Île de Saint-Paul), et finalement trois des Îles-de-la-Madeleine (l’Anse-à-la cabane, l’île d’Entrée, l’île de la Pierre Meulière [Cap-aux-Meules] ).

Faucher présente les membres de l’équipage et au moins deux autres passagers, dont l’un est un gardien de phare qui retourne sur l’île d’Anticosti. L’autre, Agénor Gravel, tient une place dans le récit parce que, très coloré, il anime le groupe. L’auteur présente aussi la plupart des gardiens de phare, parfois leur famille, leur petite histoire.

L’histoire des naufrages occupe une bonne place dans le livre : on le sait, le golfe Saint-Laurent est un cimetière d’épaves, d’où la multiplication des phares. Les plus célèbres naufrages sont celui de Walker à l’Île-aux-Œufs en 1711 (l’auteur lui consacre tout un chapitre) et celui de la Renommée en 1736 que le Père Crespel a rendu célèbre : Voiages du R. P. Emmanuel Crespel dans le Canada, et son naufrage en revenant en France. Faucher raconte aussi l’histoire des lieux (la possession, les ressources, la configuration) et fait aussi un peu de place à certains personnages célèbres qui les ont marqués, de Jolliet jusqu’à Gamache.

Pour rendre son livre plus attrayant, en plus de se mettre lui-même en scène, Faucher de Saint-Maurice ajoute plusieurs anecdotes liées au voyage; par exemple, le Napoléon III manque de s’enliser en approchant des côtes des Îles-de-la-Madeleine et grâce aux manœuvres du capitaine et à l’intervention de Sainte-Anne-du-Nord, il s’en sort miraculeusement. Beaucoup moins reluisante est la « partie de chasse » menée par les voyageurs sur le Rocher-aux-Oiseaux : « … les pierres et les coups de fusil partaient drus comme grêle. Il fallait voir alors les malheureux volatiles (les fous de bassan) dégringoler par grappes dans l’onde qui, ce jour-là, n’était pas aussi amère que leur existence. Franchement, pareille tuerie devenait dégoûtante. C’était avoir des dispositions au meurtre que de taper ainsi sur ces animaux stupides ; et comme nos gens y prenaient goût, ce ne fut qu’à force d’instances que nous parvînmes à faire cesser cet inutile massacre. »

En terminant, voici un passage sur les Îles-de-la-Madeleine, de l’amiral Bayfield (The St. Lawrence pilot) que Saint-Maurice cite et que je cite à mon tour : « Par une journée chaude et ensoleillée, l’œil ne peut se rassasier de contempler ces falaises multicolores, où le rouge est la couleur dominante, et où le jaune blafard des lagunes de sable fait antithèse au vert tendre des pâturages, au vert sombre des bois, au bleu saphir du ciel et de la mer. Ces contrastes produisent alors un effet extraordinaire, et contribuent à donner à cet archipel un cachet artistique, qu’on ne saurait retrouver aux autres îles au golfe Saint-Laurent. Par les jours de gros temps, lorsque le vent d’est fouette et fait rage, le paysage change, il est vrai ; mais il n’en reste pas moins aussi caractéristique. Alors les pics isolés des îles, leurs falaises échiffées, se glissent, apparaissent confusément à travers la pluie, le brouillard, et semblent reliés entre eux par une ceinture de brisants qui masquent presqu’entièrement les bancs de sable et les lagunes. Garde à vous, matelots ! n’approchez pas alors impunément de la Madeleine. En voulant la serrer de trop près, vous talonneriez, et vous seriez naufragés avant d’avoir pu même éventer le danger. » (p. 161)

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