12 mai 2017

Labrador et Anticosti


Victor-Alphonse Huard, Labrador et Anticosti, C. O. Beauchemin & Fils, Montréal,  1897, 509 pages.

Labrador et Anticosti est l'un des nombreux récits de voyage publiés dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’auteur, l'abbé Victor Huard, accompagne Mgr Labrecque en mission apostolique sur la Côte-Nord. Ce dernier doit rencontrer ses fidèles et surtout confirmer les jeunes. Le 25 mai, à Québec, ils s’embarquent sur l’Otter, un steamer qui approvisionne les villages du Labrador (Je le rappelle, à l’époque on distinguait le Labrador canadien  du  terre-neuvien. Le « canadien » désignait la Côte-Nord – pour Huard, elle commence à Betsiamites, aujourd'hui Pessamit – et  la basse-côte-nord.) Le premier arrêt, ce sera Betsiamites, mais Mgr Labrecque ne pourra confirmer les Montagnais car ils ne sont pas revenus de leur campement d’hiver. La première mission aura donc lieu à Godbout. Ensuite, Mgr Labrecque et ses accompagnateurs emprunteront plusieurs bateaux, dont certains voiliers qui ralentiront le voyage, s’arrêtant dans les moindres petits hameaux du littoral, faisant un large crochet vers l’île d’Anticosti, pour finalement aboutir à Natashquan le 24 juillet.  Sur le chemin du retour, ils visiteront encore Betsiamites  le 27 juillet, ce qui mettra un terme à leur périple. Entre-temps Mgr Labrecque sera débarqué dans plus de 20 villages-hameaux (dont Pointe-de-Monts, Baie-de-la-Trinité, Pointe-aux-Anglais, Rivière-Pentecôte, Sept-Isles, Sheldrake, Rivière-au-tonnerre, Magpie, Pointe-aux-Esquimaux…) et aura confirmé 610 personnes.

Ce livre contient une montagne d’informations.  Victor Huard coiffe tous les chapeaux dont un voyageur peut se parer : historien, naturaliste, géographe, démographe, ethnologue, linguiste et… simple touriste.  Il trace en quelque sorte l’état des lieux de la Côte-Nord et d’Anticosti à la fin du XIXe siècle. Dans chaque village, il mène une enquête, surtout auprès des vieux qui peuvent le renseigner sur la petite histoire du lieu visité. Il avoue avoir complété ses informations en puisant dans des documents gouvernementaux mais aussi dans les ouvrages de ceux qui ont raconté ce périple avant lui. Il cite abondamment Le Labrador de l’abbé Ferland, De tribord à bâbord de Faucher de Saint-Maurice et En racontant de Gregory. Document d’une  précision remarquable, Labrador et Anticosti constitue une source précieuse pour qui cherche une connaissance objective de la Côte-Nord à la fin du XIXe siècle. Pour chaque village présenté, Huard décrit le lieu (souvent, avec photo à l’appui), les bâtiments religieux et commerciaux (souvent, avec leur longueur et leur largeur !), il fournit des chiffres concernant la composition de la population, son appartenance religieuse, ses moyens de subsistance, sa fréquentation scolaire s’il y a lieu. Par exemple, sur Rivière-Pentecôte : « Statistiques. — Population : 41 familles ; 240 âmes, dont 150 communiants. Confirmés, 62. Une école. » Ou encore de façon moins synthétique : « Je n’ai donc qu’un bon témoignage à donner de l’Anse-aux-Fraises.  On y vit vraiment assez bien. La pêche, me dit-on, peut y faire gagner deux à trois cents piastres à chaque propriétaire ; puis, si l’on se livre aussi à la chasse, chasse à l’ours noir, à la marte, au renard, à la loutre, c’est encore de cent à deux cents piastres à ajouter au revenu annuel. » (p. 212)

Comme la réalité des Labradoriens est très exotique pour les lecteurs de Québec et Montréal, Huard explique comment on pratique telle pêche (morue, hareng, saumons…), quels sont les outils utilisés (barges, seines, trap-nets), comment se passe la chasse aux loups-marins, comment on engraisse le sol (algues, restes de poisson), l’utilité du cométique et du chien du Labrador, l’accueil de la délégation religieuse (des salves de fusil), la navigation en mer (les goélettes, les barges, les « steamers », la navigation contre le vent, les ports de mer), la pratique du jardinage, etc.

Autrement dit, Labrador et Anticosti est beaucoup plus qu’un récit de voyage. Sa lecture peut même devenir fastidieuse puisqu’on le devine assez bien, tous ces petits hameaux finissent par se ressembler. Et c’est là qu’intervient le « talent » de Huard. L’auteur écrit très bien et surtout il a un sens de l’humour qui commence par une belle capacité d’autodérision. Il admire ces personnes, Montagnais, Acadiens et même Anglo-saxons protestants, qui ont choisi de vivre dans ce pays « sans bons sens », sans donner dans une complaisance béate. Voici comment il conclut l’histoire du pêcheur de Sept-Îles qui aurait vu un monstre marin : « Je laisse au lecteur le soin de se former une opinion sur le fait étrange qu’il vient de lire. S’il a déjà avalé tout rond quelque serpent de mer, je ne vois pas pourquoi il ferait la petite bouche devant le monstre que je viens de lui servir. » Comme exemple d’humour, il faut lire son récit d’une cérémonie funéraire chez les Montagnais (p. 258-262).

Il ne manque pas aussi de transmettre les récriminations des Labradoriens à l’égard de leurs élites politiques : on parle de route, de pont, de fréquence des approvisionnements du « steamer », mais aussi beaucoup du télégraphe. Et tous ceux qui habitent la seigneurie de Mingan réclament l’abolition de la tenure seigneuriale.  Même s’il leur reproche une certaine naïveté, il est sensible au fait que les Amérindiens aient été dépossédés de leurs ressources. Pour obtenir une vue plus précise des sujets abordés, voyez la table des matières très détaillée.

Ce livre est un trésor inestimable pour les habitants de la Côte-Nord. Pour les autres, la lecture d’une couverture à l’autre peut devenir fastidieuse, mais ils y trouveront leur compte en choisissant quelques chapitres à partir de la table des matières.


Extrait

Et le petit navire —  qui avait déjà navigué, et à qui les vivres ne vinrent pas à manquer, grâce à quoi ni le plus jeune, ni personne à la sauce blanche ne fut mangé  — le petit navire se penchait bien sous l’effort du vent d’ouest qui soufflait rudement ; le petit navire dansait sur la crête des vagues furieuses que le vieil Éole, en veine de malice, s’amusait à soulever autour de nous. C’était plaisir de voir la frêle embarcation  se jouer ainsi au milieu de ces montagnes d’eau et sauter vivement de l’une à l’autre. Cela ne manqua point pourtant de tourner un peu au tragique, surtout pour moi. À certain moment, en effet, je causais le plus tranquillement du monde, sans m’attendre à aucun fâcheux événement, lorsque, par suite d’une légère distraction du timonier, le yacht prêta le flanc à l’ennemi, qui ne se fit pas prier : à l’instant un paquet de mer — oh ! pas énorme ! un petit paquet de mer ! — s’élança par-dessus bord, me prit traîtreusement en queue, et, tout en s’en allant courir partout dans l’embarcation, ne manqua pas de s’engouffrer, chemin faisant, dans les béantes ouvertures des poches de ma houppelande. On organisa vite le service de sauvetage ; on fit jouer les pompes avec grande promptitude, et l’on retira en triste état mon bréviaire, et mon tabac, et mes belles allumettes « Flaming Wax Vestas », et toutes ces choses que l’on peut s’attendre de trouver dans les vastes et profondes poches d’un touriste de mon espèce. Ce sont là de petits désagréments  de voyage, qu’il faut accepter gaiement. Mais voilà ce qui arrive quand le timonier est distrait. C’est encore pis, lorsque c’est le mécanicien d’un train express qui a des distractions ! (p. 212)

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