20 avril 2018

Proses. Suites lyriques


Jean-Claude Dussault, Proses. Suites lyriques, Montréal, Éd. d’Orphée, 1955, 118 pages.

Le recueil contient six parties intitulées Proses I à Proses VI.  Chacune d’elles reçoit un sous- titre plus significatif :   Tant que merveilles!, Les heures profanes de St-Germain l’Auxerrois, Les lyres de jalousie, La mort d’Hélène, Naufrage, Les dits simples du Noël. Le livre a été écrit alors que l’auteur était en France.

Ce blogue est un carnet de lectures. Cette semaine l’expression prend tout son sens. Je vais parler davantage du lecteur que du livre. Désolé de la  lecture superficielle qui va suivre, ce livre mérite sans doute mieux, mais il faudra quelqu’un d’autre que moi pour lui rendre son mérite.  Il est sur ma table de lecture depuis deu semaines, je le prends, le feuillette, le lis, le relis, cherche de bons passages, mais je n’accroche pas. J’ai hâte de le déposer dans ma bibliothèque.

Déjà les doubles titres laissent deviner une hésitation : on dirait une poésie qui ne s’assume pas. Ce qu’on lit, ce n’est pas de la prose et ce n’est pas lyrique. Désolé pour le titre. La langue n’est ni belle, ni harmonieuse, ni musicale, ni coulante, les phrases respirent mal, souvent les mots s’accordent mal entre eux. Il y a une recherche verbale, plutôt d’ordre rythmique et syntaxique, donc un style, une manière, mais le résultat n’est pas convaincant. Les incorrections syntaxiques (voulues) ont de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Du moins les miens. Tantôt précieuse, tantôt formaliste, cette poésie va un peu dans tous les sens. On y parle de problèmes personnels, de quêtes, d’amour, de déception, de souffrance.

Je vous laisse en partage le poème de la page 115.


LE DIT DE L'AVENT
N’intervenir des couronnes que leur suspension à figurer l’attente.
(fictivité dans l’implorance de blancheur).

Les portes - - - telles des sceaux à l’aveu d’impatience - - -
s’hésitent à redire les mots et gestes.

Qu’à reprendre plutôt l’austérité les pas s'anticipent . . .
et reformer le cadre où s’inscrive le Jour.

Avant que ne se rompe l’antienne des cryptes
et, sous l’impression qui déjà prévoit l’orgue,
s’apprête un symbole de revivre.

L’Homme s’assied à l’espoir
qu’aucun maintenant ne pourrait ravir
tant est en marche le mystère. 

14 décembre '53


Feuillet publicitaire accompagnant le livre

13 avril 2018

Il fait clair de glaise


Maurice Beaulieu, Il fait clair de glaise, Montréal, éditions d’Orphée, 1958, [95] pages.

Le recueil contient 16 poèmes, dont 14 qui sont dédicacés (Jean-Paul Filion, Wilfrid Lemoine, Gilles Hénault, Léon Bellefleur, Yves Préfontaine…). Dans un des deux exergues, on lit : « La poésie ne saurait prétendre à une situation isolée au sein de la réalité concrète. » (Hégel)

Ne serait-ce à cause de l’omniprésence du mot « glaise » et des dates rapprochées de publication, on pourrait penser que « Il fait clair de glaise » n’est qu’un prolongement de À glaise fendre publié un an plus tôt. Effectivement le matériau est assez semblable, mais l’approche et la visée sont différentes. On se retrouve dans le recueil d’un homme qui met de côté ses drames personnels et ses doutes et qui, bien ancré dans cette terre, se dit en pleine possession de ses moyens. Je cite intégralement « Haute certitude » un poème dédié à Kateb Yacine : « Je suis à la terre // Chaque mot de la terre a le goût de mes mains / Chaque homme de la terre à vivre de mon sang // Pleine joie sur les hommes // Et le cru de réveil qui monte de la rue // Voici naître la joie de haute certitude. »

Le recours aux éléments premiers, ici la terre, le besoin de nommer, d’affirmer son existence en dehors de toutes considérations spirituelles, de clamer sa joie, d’opposer la fraternité à la solitude, voilà une démarche qui ne nous est pas étrangère. C’est celle de plusieurs poètes de l’Hexagone, et beaucoup celle du Gatien Lapointe des années 60…  ce dernier aurait pu faire sien des vers tels : « Un même souffle fonde l’homme et l’arbre »; « Je me découvre mûr »; « J’entre dans mon corps »; « Racines et lierres / Nous sommes à la terre »; « Je suis là nudité fraternelle des arbres / La saveur fraternelle des hommes »; « Arbre je suis / Je nomme mes racines ».

On peut trouver une source biblique à la métaphorisation du mot « glaise » : « Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » (Genèse 2,7). Le vocabulaire tellurique évoque de façon obsédante l'idée de naissance : glaise, humus, lœss, alluvion, meulière, sel, pierre, roc, terre, terreau, racines, les arbres... L’homme, pour s’inventer, pour se mettre au monde, doit émerger de cette terre sur laquelle il vit : « Je suis tous les hommes / Et je suis tous les arbres / Et je suis l’amérique / À dru d’amérindie ». Il nomme le territoire qu’il habite, y reconnaît ses racines et affirme son sentiment d’appartenance.

Bref, nous nous retrouvons devant un recueil tourné vers le jaillissement, vers l’accomplissement et la joie : « Je dis que nous sommes / Je vis ce que nous sommes / Je nomme clarté / L’homme, le cri, la joie ». Voici le dernier poème : « Me voici dénudé / Mais de vie possédé // Clair de glaise // La mort, la douleur et la faim / Sont jetés à la joie // Chaque jour je dépasse d’un cri le malheur ».

6 avril 2018

Terres prochaines

Guy Fournier, Terres prochaines, Montréal, Éd. D’Orphée, 1958, s.p. [environ 40 p.] (Frontispice sur deux pages de Charles Daudelin)

Le livre de Guy Fournier, un compte d’auteur réalisé par André Goulet, est une belle réalisation : papier de qualité, mise en page soignée et surtout le frontispice de Charles Daudelin qui vaut à lui seul le prix du livre.

Les titres qui coiffent chacune des quatre parties du recueil annoncent le projet de Fournier : La douleur d’être (4 poèmes), Les assassins (18 poèmes), Voici poindre le temps (8 poèmes) et Les matins neufs (5 poèmes). Du malaise, à l’accusation, à l’espoir et au renouveau.   

La douleur d’être
« Je m’enlisais dans la vase des jours / Et la puanteur me seyait ». Fournier ne perd pas de temps. Dès le départ, le ton et la manière sont là : un sentiment d’impuissance, d’enlisement  et une certaine enflure verbale. Tout y passe, « les mères… asphyxiantes », les « pères scorpions », les « curés déifiés », les « riches ». En quelque sorte, une révolte d’adolescent : « Je cuisinerai des ouragans / En guise d’éloge funèbre / Pour ceux qui ont brisé ma vie ».

Les assassins
Les « assassins » ont déjà en partie été nommés dans la partie précédenteFournier ne fait que reprendre — et approfondir un peu tout de même — ce qui a déjà été dit : « Le veau d’or réapparaît sans cesse / Il scintille poli / Par les lèvres qui baisent / Son cul d’argent ». Fournier vient d’agrandir le cercle des « assassins ». Et peut-être encore plus dans ce passage : « Étrange pays / Où personne n’a de droit / Que celui de victime // Tête haute / L’assassin se promène / En costume de ville ».

Voici poindre le temps
« Voici poindre le temps / Des comptes à régler / Des gueules à briser / Des blessés à finir ». La partie se termine ainsi : « Je n’ai pas d’autre choix / Que celui du courage ».

Les matins neufs
Ces « matins neufs » semblent encore loin tout de même. « Il n’ a pas de solutions / Aux problèmes absurdes ». Ce n’est que dans les deux derniers poèmes qu’on sent un certain apaisement, le poète se délestant de sa colère : « Le froid qui mordait ta peau / A maintenant la chaleur / Des paumes de femme ». Ou encore : « La vie vie éclate partout / Dans des airs de flûte ». 


30 mars 2018

Poèmes (Groulx)


Gilles Groulx, Poèmes, Montréal, Orphée, 1957, n.p. [40 p.] 

Et : Poèmes, Montréal, Les Herbes rouges, Novembre 1973, n. p. [48 p.] précédé de : « l'inquiétude énergie » de Patrick Straram et de : « Et pourquoi ne pas parler de poésie? » de Madeleine Gagnon et Jean-Marc Piotte; suivi de : [sans titre] de Denis Vanier. (deux illustrations de Groulx)

Le recueil original compte 18 poèmes. Ils sont tous datés. Ils ont été écrits entre octobre 1953 et mars 1954. Beaucoup de mots inventés et une certaine disposition des vers (en escalier, en retrait), des poèmes seulement au verso des pages, voilà ce qui caractérise le recueil... à vue d’œil. 

Issu d'un milieu modeste, c’est en fréquentant Gauvreau et les automatistes que Gilles Groulx (1931-1994) commence sa carrière artistique. D’abord peintre, il écrira Poèmes, avant de se consacrer au cinéma, dont il deviendra l’une des figures marquantes dans les années 60.

Comment lire des poèmes, probablement composés, selon les principes de l’écriture automatique? Doit-on essayer de saisir le sens, parce que toujours sens il y a? Ces questions se posent encore plus après avoir lu la préface (?) marxiste situationniste de Patrick Straram et la postface (?) de Denis Vanier dans la version remaniée publiée aux Herbes rouges en 1973.  « L'éthique de Groulx est trop profonde aux analystes séniles d’une culture retardée et vendue d'avance. » (Vanier) Pour Madeleine Gagnon et Jean-Marc Piotte, Groulx apparaît comme un héritier de Refus global et un précurseur du grand brassage idéologique des années soixante.

Disponible sur la BAnQ
Straram a raison de faire un rapprochement entre les poèmes et le cinéma de Groulx. « Au niveau de la critique, il faut être aveugle ou menteur (pour se protéger) pour ne pas voir et entendre et ressentir et comprendre la continuité qui s'établit, superbement et extrêmement solidement, des "Poèmes" aux films de Gilles Groulx le Lynx inquiet. » 

On sent la critique sociale beaucoup plus qu’on la lit en parcourant les mots disposés sur la page. Parce que ce que l’on lit, c’est moins un texte que des suites de mots. Dès le premier poème on est plongé dans ce qui ressemble à des insultes, mais des insultes qui passent par le loufoque : « Yeux liés de nibasse / oreilles lomphes de bouffons / fauresques // sentez et mentez / assis: / ronflez ». Ou encore : « fais chiourne au chat bossu / échrate sa tête d’urne / échranque le rebord trempé de son pont-balançoire / fais mine d’attirer vers lui des tonneres blasphématoires ».  On saisit qu’il y a un sujet, une volonté de résistance, une attaque qui veut faire mal. Allons au dernier poème : « la brongue/ urnic / du malin calar / qui sait si bien / moutre / lui calo / sa braise / bruie ». Ici, plus d’attaque, plus de sujet, on est tout simplement dans une suite absurde de mots. Mais des mots pleins de colère, de mépris, qui résonnent fort : « tonnerres blasphématoires, convulsions démentes, lit matraque, larges sauces opiumesques, vrasques hérétiques cyclopéens, etc.»

Toujours dans l’édition de 1973, Madeleine Gagnon et Jean-Marc Piotte écrivent : « Poésie où le sujet est posé — déjà — avant même que les théories lacaniennes et derridiennes fassent leur entrée au Québec, non plus comme représentation mais comme lieu de décentrement et de transformation textuelle. »

Donc beaucoup de mots inventés et une recherche du loufoque dans la composition des nouveaux mots; des mots qui frappent fort et d’autres qui nous plongent dans l’absurde; bref du cinéma verbal, une volonté aiguë de résistance, une mise en cause de l’institution littéraire elle-même.

Le recueil de 1957

Dans le recueil de 1973

23 mars 2018

André Goulet et les éditions d’Orphée

André Goulet (1933-2001) avait brièvement été peintre et fréquenté les automatistes avant de devenir éditeur-typographe. Il a étudié à l’École des arts graphiques et à l’École Estienne à Paris. Il avait déjà édité un livre de Jacques Ferron en 1952 : La barbe de François Hertel suivi du Licou avant de fonder les éditions d’Orphée en 1955, de concert avec sa compagne Andrée Lagacé. Homme de gauche, Goulet et tout un groupe (Depocas, Fournier, Lalonde, Molinari, Préfontaine, Saint-Martin) lanceront Situations (1959-1962) une revue qui prône l’indépendance et le socialisme. Goulet  (ou Goulot ou Goulo, comme l’a surnommé Ferron) éditera au début des années 70 des auteurs étrangers, réfugiés politiques débarqués au Québec. On pourrait penser que Goulet est un double de Roland Giguère, mais non. Goulet fait de beaux livres, avec du papier de qualité (byronic, zéphyr), de facture assez classique, des éditions centrées sur le texte, mais non des livres d’artiste. De plus, il n’y a pas chez Orphée de ligne éditoriale comme chez Erta ou L’Hexagone. Ceci étant dit, Goulet a publié quelques-uns des classiques de la littérature québécoise : Contes du pays incertain et Cotnoir de Ferron, Étal mixte de Gauvreau, Le centre blanc de Nicole Brossard. On pourrait nommer aussi beaucoup d’œuvres qui, sans être des classiques, sont de grande qualité, entre autres celles de Michèle Lalonde.

Toutes les informations ci-dessus proviennent de : François Côté et al. L'antimoine, les éditions d'Orphée : 50 ans de plomb dans la tête / andré goulet 1933-2001 – mémorandum, Montréal, Confrérie de la librairie ancienne du Québec, François Côté et les auteurs, 2002, 58 p. (illustré d'une vignette) « Ce mémorandum est publié à l'occasion de l'exposition hommage à André Goulet, typographe et éditeur, «L'Antimoine, Les éditions d'Orphée : 50 ans de plomb dans la tête» présentée à la Bibliothèque nationale du Québec du 21 avril au 25 mai 2002. Des textes de François Côté, Marc Desjardins, Gaëtan Dostie, Serge Wagner et François Tétreau. Maquette et mise en page de Marc Desjardins. »

***

Le Devoir 24 mai 1958

« Reconnu, depuis près de quarante-cinq années, pour la qualité de ses impressions artisanales typographiées au plomb, le typosaure-animateur des Éditions d'Orphée, André Goulet, édite et imprime tout ce qui se veut, se croit ou s'est cru de l'intelligentsia québécoise. 

Le sang, les sueurs, les sécrétions ainsi que les rêves, les talents et vanités de plusieurs générations qui se sont diversifiées, sur la scène de l'écriture, en autant de tendances que le post-automatisme, l'avant-gardisme, le gauchisme, le kagébéisme-réformiste, le vers-librisme, le lyrisme-hard, le modernisme-rock et le classicisme-straight, voient leur pérennité assurée par la double vertu de l'éthyle et de l'antimoine dont seul l'héritier de l'École Estienne possède l'alchimique dosage. » (Yvon Boucher) 

De 1955 à 1959, André Goulet publie seize recueils de poèmes aux éditions d’Orphée. Les auteurs devaient participer aux frais, ce qui en fait des demi-compte d’auteur. J’ai déjà blogué certains recueils et, dans le cadre de mes lectures de la poésie des années 50,  je vais en ajouter quelques-uns dans les semaines qui viennent.
.
1.       Jean-Claude Dussault, Proses. Suites lyriques (1955)
2.       André-Pierre Boucher,  Fuites intérieures (1956)
3.       Jean-Claude Dussault, Le jeu des brises (1956)
4.       Gilles Groulx, Poèmes (1957)
5.       Yves Préfontaine, Boréal (1957)
7.       Henri Prat, Les Sphinx (1957)
8.       Maurice Beaulieu, Il fait clair de glaise (1958)
9.       Jean-Charles Harvey,  La Fille du silence (1958)
11.   Jean-Claude Dussault,  Sentences d’amour et d’ivresse (1958)
12.   Ronald Després, Silences à nourrir de sang (1958)
13.   Guy Fournier, Terres prochaines (1958)
15.   Irving Layton, A Laughter in the Mind (1958)

16 mars 2018

Où nos pas nous attendent

Jean-René Major, Où nos pas nous attendent, Montréal, Erta, 1957, 98 pages.

Ayant été rejeté par son amoureuse, Martin Pesant a quitté la ville et le monde intellectuel qu’il fréquentait et s’est réfugié dans la ferme de ses grands-parents, quelque part dans les montagnes au nord de Joliette.  C’est là qu’il a passé ses vacances d’été pendant qu’il poursuivait ses études en journalisme. Les Pesant n’ont qu’un voisin, Magloire Rivet, un bûcheron qui habite avec son fils et sa fille Louise. Plus loin, en forêt, vit un trappeur d’origine amérindienne du nom de Simon.

Les grands-parents de Martin espèrent que leur petit-fils reprenne un jour le bien ancestral. Mais Martin, bien qu’il aime le travail sur la ferme, sait bien qu’il ne sera jamais fermier. Au bout de quelques mois, une idylle amoureuse se développe entre lui et Louise, une fille qui ne craint pas d’affronter les loups en pleine forêt. Martin a retrouvé le calme intérieur et jongle avec l’idée de s’installer à demeure dans ce lieu sauvage.   Mais un jour son ancienne amoureuse, Suzanne-la-comédienne, vient le relancer avec un ami : on lui propose de transformer son roman en pièce de théâtre. À partir de là,  plus rien ne tient pour Martin. Même s’il se sent coupable de leur avoir créé de faux espoirs, il abandonne son amoureuse et ses grands-parents et retourne dans son monde.

Le roman est court et très écrit. L’univers physique nous rappelle Thériault, celui de La fille laide et du Dompteur d’ours. Un univers en dehors du monde. Major aborde superficiellement le thème clé du roman de la terre – la transmission du bien paternel - , mais l’essentiel n’est pas là. Comme le fera l’autre Major dans Le Cabochon, il traite de la difficulté de passer d’un milieu social à un autre. Martin, écœuré des manigances des milieux intellectuels qu’il fréquente, apprécie l’authenticité du monde paysan. Il apprécie également le contact avec la nature, la forêt plutôt que la ferme. Il aime bien Louise, cette fille vraie, courageuse, sauvageonne. Mais il finit par comprendre qu’il lui sera impossible de passer sa vie dans ce monde restreint. 

Seul roman publié chez Erta. Surprenant tout de même parce que le roman est très conventionnel. 

Extrait
Depuis son arrivée à la ferme, même auprès des grands-parents bienveillants, Martin s’était senti presqu’étranger. Il avait vécu trop intensément et trop loin d’eux, pendant plusieurs années, pour pouvoir conserver intacte la simplicité de son enfance campagnarde.

Dans cette cabane de trappeur, il était accepté pour ce qu’il avait été. C’est Martin le jeune collégien en vacances d’autrefois que Simon aimait à travers lui. Non pas Martin l’intellectuel dont personne dans cette région, pas plus Simon que les grands-parents, ne se souciait.

Ici, il n’était désormais qu’un homme réduit à l’essentiel de sa condition. Dépouillé de tout diplôme, de tout qualificatif superficiel, de toute renommée, on le jugeait sur ses actes. Gomme tuer un loup, par exemple. Oui, Louise Rivet était bien de ces lieux, elle. Une véritable fille des bois, aux gestes précis, fermes, à qui rien ne faisait peur, ni le dur travail de la chasse ni le danger des bêtes sauvages, parce que l’un et l’autre formaient le cadre quotidien de sa vie. Elle avait sa place dans cette habitation rustique. Les murs de troncs d’arbres à peine équarris, les couvertures aux couleurs vives, le métal des pièges, rien de tout cela ne s’opposait pas à sa beauté solide.

— Mais moi, se disait Martin, même si mon allure ne me trahit pas, même si mon langage est volontairement celui de mes compagnons, j’ai vu trop de gestes délicats, j’ai senti trop d’odeurs subtiles, j’ai entendu trop de conversations raffinées pour leur être semblable. 

9 mars 2018

L’aube assassinée


Alain Horic, L’aube assassinée, Montréal, Erta, 1957, s. p. [44 p.] (Coll. de la Tête armée no 6) (Deux sérigraphies de Jean-Pierre Beaudin)


Le recueil est divisé en trois parties : Évasion (10 poèmes), L’oiseau de pierre (5 poèmes), et Confrontation (6 poèmes).

Le poème liminaire, qui suggère une agression, annonce la tension qui innerve la plupart des poèmes. D’un côté,  on lit : « Poing », « mort », « mille couteaux aiguisés », « corbeaux », « cercueils », « égorgent »; de l’autre : « coq », l’aube », « réveil » et « matinal ». La violence, la mort sont omniprésentes. La figure du coq qu’on égorge sera reprise dans la troisième partie (et donnera même son titre à un recueil ultérieur : Les coqs égorgés, 1972).  

ÉVASION
« Évasion » me semble un titre bien choisi pour coiffer cette partie. Et que veut fuir le poète? Horic reprend la symbolique de l’oiseau en cage de Garneau, du poète dévoré de l’intérieur : « Chaque homme est une cage / un cercueil dedans / qui restera / et un oiseau / qui s’envolera » (La tourmente). Mais ce mal, qui condamne à la solitude, est ressenti partout autour de lui : « Je me regarde dans le visage / d’un autre / et me découvre / … / Je suis / dans toutes les jambes qui marchent » (L’humain). Le fin du dernier poème, « Dérive », décrit en quelque sorte un plan d’évasion : « Je suis l’appel des profondeurs / le vent / plein les voiles // Pour aborder l’autre rive / qui défie le temps ».    

L’OISEAU DE PIERRE
Il y a aussi un pressant désir de vivre qui cherche sa voie : « J’amène une femme enceinte / frapper tous les cœurs / pour trouver le chiffre / de la fraternité humaine » (Fraternité). Mais tout autour, c’est la désolation la plus noire (voir l’extrait). L’oiseau de pierre, c’est un oiseau qui ne peut plus s’envoler, aussi bien dire un oiseau mort.

CONFRONTATION
La dernière partie développe ce qui était déjà annoncé dans ce qui précède. Le sujet cherche une voie de sortie, sans la trouver vraiment. Tout au plus, espère-t-il « une nuit d’encre / pour couvrir / toutes les misères du monde » (Une nuit).

Lueur matinale

Tous les coqs sont égorgés
voiles crevées

Personne ne chante
personne ne remue

Les oiseaux envolés
visages effacés

Seuls les feuillages
improvisent ma couche

Je vois poindre
le soleil
et la mort

ma dernière chance

2 mars 2018

Au catalogue de solitudes

Françoise Bujold, Au catalogue de solitudes,  Montréal, Erta, 1956,  29 p. (Collection de la tête armée no 5) (Trois gravures de l'auteure)

Le recueil de Françoise Bujold (1933-1981) compte vingt poèmes. Certains titres méritent d’être signalés : « Bravo pour le sage », « Les santés se suicident », « C'était donc ça la sainteté... », «  J’ai tué l’incohérence ».  En exergue, elle cite un passage des Proverbes, dans l’Ancien testament : « C’est ôter son manteau par temps froid / C’est verser du vinaigre sur une plaie / Que de chanter un air à un cœur affligé. » Ironie, persiflage, affliction : on a déjà une idée de l’état d’âme du poète et de sa réaction face aux problèmes qui l’affligent.

Dans le premier poème, le sujet apparaît comme un être brimé, contrecarré dans ses projets : « J’ai voulu témoigner ma présence aux premiers gestes de la terre / Ils ont fermé sur moi une porte de pierre / Ils ont inventé des chansons pour enterrer ma confession /  La cruauté d’une main d’homme sur ma bouche / A tué la vision ». On reviendra sur le  « ils », mais on peut penser que c’est davantage l’artiste que la femme qui est brimé : « Donnez-moi une journée sans nuit / Je vous promets de la beauté et de la musique / Je vous promets des crayons usés et des feuilles écrites ». Le sujet admet qu’elle n’a pas toujours joué franc jeu et il est bien difficile de dire si elle y a été forcée  : « J’ai divorcé la vérité / J’ai joué le feu comédie ». Plus loin dans le recueil, on a l’impression que la problématique se déplace, des aspirations artistiques vers le désir amoureux. Il y a encore ces « ils » trompeurs, mais la poète admet non sans bravade qu’elle joue le même jeu : «  Je joue généreuse / Mais je ne le suis pas / Ton apprivoisement  /  Souviens-toi  / Ta mort au désert me sera dite ». Au final, l’amour n’est qu’un jeu de dupes, hommes et femmes, tout le monde ment : « Et les hommes avertis / Jouent l'amour-comédie / Vous mentez! /  Vous mentez ! / Vous mentez! ». Et cela encore, à propos des hommes : « Car les hommes sont toujours assez mal préparés à l’amour. »

Plus loin encore dans le recueil, la problématique semble déborder la relation homme-femme. On retrouve quelques personnages symboliques dont certaines figures féminines  - la « mer » et la grande « dame blanche » - qui semblent des figures d’autorité, aussi castratrices  que les figures masculines. Ainsi dans le poème  « Pourquoi nous avoir profanés » : « Mais la mer / Grande et cruelle femme drapée de noir / nous a déshabillés / Nous a profanés ». Face à ces figues fortes se dresse la « fille-sève ». Dans les poèmes « Veille », « Histoire de bonheur » et même « Les nuits hymen », on pourrait penser qu’il s’agit d’une relation mère-fille, et la « fille-sève » constate que la « dame blanche », qui veut lui en imposer, n’est pas heureuse, donc n’a rien à lui apprendre.

Bref, à défaut d’interprétations précises, on peut dire sans risque de se tromper que Bujold décrit un monde cruel, dans lequel les êtres sont en lutte les uns contre les autres, chacun essayant de profiter de l’autre, les plus forts écrasant les plus faibles, les plus faibles piégeant ceux qui se croient les plus forts.  Le dernier poème semble pointer une voie de survie, celle de la fuite :

Elle est partie,
Toute belle
Ses manies violettes
Ses valises aux dentelles
Ses mains faites
De maquettes nouvelles
Schémas de clefs aux cœurs entr'ouverts
Une barrière d’évasion
Pour les désirs prisons
Elle a fondé les filles-cœur
Qui chantent l'amour et font le beurre
En échange d'épées aux sentinelles distraites
Elle a glissé un dieu de miel
Et la tête à l’envers
Un prisonnier l'a couronnée
Si elle était restée
La terre aurait encore le cœur vert
Et les doigts verrouillés
Si elle était restée
Des galeries en rouille
Germeraient encore
Les batailles-brouille
Elle est partie
Toute belle.

23 février 2018

Sur fil métamorphose

Claude Gauvreau, Sur fil métamorphose, Montréal, Erta, 1956, 55 pages (Collection de la Tête armée, no 4) (Dessins de Jean-Paul Mousseau)

Dans les Œuvres créatrices complètes de Gauvreau, la partie intitulée « Les entrailles » contient 26 pièces ou poèmes dramatiques. Dans Sur fil métamorphose, on en a retenu quatre : Les reflets de la nuit, La prière pour l’indulgence, Le rêve du pont et Le prophète dans la mer. « Les quatre objets imprimés ici sont extraits d’un recueil de pièces et poèmes dramatiques inédits, « Les entrailles », écrit il y a douze ans. » (Note de l’éditeur). Ce serait donc parmi les premiers écrits de Gauvreau (1925-1971).
Les reflets de la nuit — Petite scène surréaliste entre trois personnages : Frédéric Chir de Houppelande « le plus grand des poètes », Corvelle une « jeune fille qui piaule voluptueusement dans le désert » et Hurbur le danseur, reflet de l’ineffable Chir de Houppelande. Hurbur et Corvelle montent jusqu’aux étoiles; cette dernière y laisse sa vie. « Je suis halluciné, et je hurle et je hurle et les crépitements des mirages ne me répondent pas. »
La prière pour l’indulgence — Il y a un récitant et des personnages qui traversent la scène : deux moutons et un danseur qu’on éventre, une femme dans une brouette, des béquilles et un livre. Climat apocalyptique. « Je connus un homme qui marchait sans cesse dans les wasserfals et qui mourut d’assèchement dans les chemins de sable. »
Le rêve du pont — Un homme sombre, un guerrier, un lutin, une lutine, une jeune fille. Ils se rapprochent, se perdent, se retrouvent pour se perdre à nouveau. « Les goutteux chauves tenant dans leurs mains leurs testicules précieux s’enlisent dans la naïveté. »
Le prophète dans la mer — Louis Chir de Houppelande discute avec un tronc d’arbre flottant sur l’eau : est-ce la voix d’un ancêtre, celle d’une femme, celle de la folie? Ce tronc d’arbre, qui est en fait un prophète, et Louis finissent par échanger leur corps. Louis devenu arbre dérive sur le fleuve. Le prophète a pris son corps tout en conservant une jambe d’arbre. Trois enfants surgissent. Cherchant à remplacer des bouts de bois cassés, ils accostent le prophète qui les console. Une nouvelle métamorphose s’amorce : « aux bouts de bois dans les mains des petits enfants il pousse des barbes exactement comme la barbe du prophète. »
Davantage poésie que théâtre, ces « courtes pièces » seraient très difficilement jouables : non seulement le texte, très surréaliste, est trop dense mais les didascalies supposent des pirouettes scénographiques difficiles. Même si l’exploréen s’y fait rare (en dehors de l’extrait ci-dessous), ces textes s’aventurent plus loin que les recueils de poésie dans l’exploration du « non figuratif d’imagination ». On se retouve dans un univers qui a bien peu à voir avec un réel reconnaissable. L’imaginaire de Gauvreau est très chargé émotivement. Il est proche parent du théâtre de la cruauté d’Artaud : la souffrance, la cruauté, la mort sont omniprésentes.

Extrait :
« Les paroles dansent dans ma gorge :
L’andante criblaire ausculte ô Mène l’Edjé berta.
Voici la pampimoune astiquer le cycle.
Les réverbères à pâte moirée débinent à l’épuisement des deltas un profond schisme entre les éléments de vie.
Et la terre, frappée comme un soigneux arbalète, profuse l’arabesque du cor épinglé avec le jaune picard.
Communément faisceaux les sceaux se fractionnent par groupes, se simplifient par chaleur et soif brûlante.
Le vestige du gullible anguillé de cétone promulgué et interdit excite la bâche murât et de l’épousement énergique et saccadé gicle le sang.
Parti de rien ou du nul périclyte, mon culte ascète fait dandiner lancinamment la mutation. Là pan, la jungle prismatique éternue. Disette de saumure ou inflation d’armure, le comment connaître suppure des hésitantes langoureusetés timides. Le bain serpe coulera sur ces indécisions. Léger conseil qui part de la bordure sucrée et digestible des frontispices d’angoulême. » (p. 45-46)

Claude Gauvreau sur Laurentiana 

16 février 2018

Le sommeil et la neige

Claude Haeffely,  Le Sommeil et la Neige, Montréal, Erta, 1956, n. p [28 p.] (Deux sérigraphies de Gérard Tremblay sur deux pages repliées).

Le recueil compte trois parties, la première étant la plus longue : « Les chroniques d'Esseigne », « Le sommeil et la neige » et « L'appareil du silence ». Premier et unique recueil publié dans la collection Mandragore. 

LES CHRONIQUES D’ESSEIGNE
Qu’est-ce qu’« Esseigne » ? Un lieu ? On ne trouve rien sur internet et dans les critiques qui ont été faites de ce livre dans les journaux de l’époque. On lit dans le texte : « Nous écoutons le passage sur la vitre. C’est Esseigne, un signe de vie ».
Dans un décor urbain, plutôt hostile, le narrateur décrit le sentiment d’étrangeté qu’il éprouve à l’égard du monde : « C’était dimanche soir, et je rentrais seul. C’était un beau moment vide et parfait. Je n’étais plus rien. Libre, je me déplaçais au centre d’un désespoir bien chaud, bien vivant. Qu’aurai-je pu encore désirer ? » Haeffely fait à quelques reprises référence à la période de l’après-guerre : «  C’était à nouveau comme autrefois la guerre. La vieillesse sur les remparts tuait la jeunesse qui riait et s’enroulait de serpentins pour mourir. » Des hommes et des femmes, errant dans la ville, livrés à leur solitude, cherchent à se reconstruire après une catastrophe : « Au fond d'une après-midi pleine de sommeil, les yeux ouverts sur un univers qui ne participe plus à la naissance de la magie, je me retrouve mêlé aux hommes et aux femmes de ma race atteints comme moi de la maladie innommable. » L’amour, la création et le voyage semblent les voies de guérison de cette « maladie innommable ». 

LE SOMMEIL ET LA NEIGE 
Au plan thématique, « Le sommeil et la neige » est une reprise de « La chronique d’Esseigne ». Le décor est quand même différent : «  C’était le silence de la neige qui triomphait du sommeil de l’été. »  La neige apparaît comme le creuset où tout peut recommencer : « Tout était blanc. Tout était si bouleversé que je ne pouvais plus prononcer un nom sans songer que la vie pouvait renaître d’un instant à l’autre comme un mystère en terrain vague. »

L'APPAREIL DU SILENCE
« L’appareil du silence » reprend aussi le même sujet, mais nous plonge plus froidement dans l’épisode de l'après-guerre (le mot n’est pas employé dans le texte). Haeffely décrit la lourde démarche de tous ces éclopés qui « espèrent désespérément » retrouver leur vie : « Mais le silence était déjà trop lourd. Nous étions engloutis sous un océan de plomb. Le sang dans le corps pesait plus qu’un sac de cailloux. Au fond de nos trous, nous nous en retournions au pays natal. La respiration reprenait plus douloureuse qu’une étreinte. La sueur qui perlait de nos fronts ressemblait hélas à une coulée de sperme. Le silence qui suintait des voûtes nocturnes pénétrait comme une graine féconde, vivace, impitoyable. » 
Le rapprochement entre la thématique de Giguère et celle d’Haeffely s’impose de lui-même. Bien que leurs références historiques soient en partie différentes (la grande noirceur et l’après-guerre pour l'un et l'autre, et l’existentialisme pour les deux), tous les deux décrivent un monde dévasté et des êtres aliénés; tous les deux espèrent la venue d’un monde neuf qui permettra aux hommes et aux femmes de retrouver leur dignité. Le recueil de Haeffely se termine ainsi : « Le chemin s’ouvrait ni trop large, ni trop étroit, tout juste praticable. Nous nous étions remis en marche, comme toujours, nous faufilant à pas de loup dans un nouveau monde encore anonyme et sans voix. »

La lumière peine à émerger dans les sérigraphies très noires de Conrad Tremblay.

9 février 2018

La vie reculée



Claude Haeffely, La vie reculée, Montréal - Paris, Erta, 1954, n. p. [32 p.] (5 linogravures d’Anne Kahane).

Claude Haeffely est né en France en 1927. Il débarque au Québec en 1953, se lie à Roland Giguère, mais retourne en France où il se fait agriculteur pendant un temps. Après plusieurs vagabondages, entre autres à Toronto et Boston, il s’installe au Québec en 1962. Il est décédé en 2017. (Jean Royer, Claude Haeffely à la pointe du vent, Le Devoir, 3 mai, 2017)

Le premier poème, « À la ville comme au bord de mer », donne le ton : le recueil va aborder le thème de la résilience, soit la capacité de se reconstruire après une période difficile : « la victoire dans ses mains / serpente à fleur de peau / et balance toutes voiles dehors / ce navire de haute terre ». Encore dans le deuxième poème, « Les oiseaux se passent le mot », se retrouve le même cheminement : le sujet évolue vers un mieux-être, ici qui suit les voies de l’amour et de l’érotisme : « le flot parlait parasol / à tes yeux qui n’en finissaient plus de grandir / et moi de nouveau caché par les buissons de cendres infinies / je te parle dans l’algue douce de nos corps ». Beaucoup des 13 poèmes qui composent le recueil se termine dans l’amour salvateur, ou à tout le moins, dans l’amour qui rend la vie habitable : « Le visage des mimosas / je porte la houle de ces fleurs / jusqu’à ces yeux / jusqu’à tes lèvres embrassées / par la faim l'exil et les coups de force de l’espoir » (Percussion).

Quelle est la cause de ce mal-être que le poète cherche à oublier ? Bien entendu, compte tenu du vécu de Haeffely (né en 1927), on est porté à croire qu’il s’agit de la guerre. Et parfois, cette explication est on ne peut plus plausible : « Il y a lumière aux fenêtres des wagons / la tête des hommes aux portières / à travers les yeux des femmes / qui regardent filer / le train du soir » (Sérieux-sourire). Mais ce serait simplifier la portée du recueil de s’en tenir à cette interprétation : on pourrait aussi bien dire qu’il s’agit d’une interrogation existentielle (c’est l’époque!) qui est à l’origine de ce malaise : « Le poète et ses oiseaux / des cages, des cages, des cages encore / pour les enfermer, les oublier, les tuer, / parce que la poésie n'a plus cours sur terre / et que la mer a bu tout le ciel des oiseaux » (L’épistolair [sic] des jours). Mais mieux encore, il me semble, c’est tout le passé de l’auteur (ce qui englobe la guerre), cette « vie reculée » qui est dure à porter, qui a engendré le désir de partir et dont l’amour demeure la voie de l’apaisement :

LA VIE RECULÉE
Aux frontières des mots frontière du rire
la voix n’est déplacée par aucune onde d’outre-monde
je n’entends ce soir au salon
que les voix des femmes et parfois
une note plus grave
les paroles d’un homme durement éprouvé
par des chagrins très loin retirés
dans les jardins d’un précoce hiver
il neige nos rêves sur la neige des nudités
l’oubli la saveur des écorces d’incertitude
de navires d’avions de chemins de fer encore
au plus fort de nos colères
une automobile dernier modèle
cela signifie simplement les yeux cernés les mains fermées
sur des silex sans force et sans chaleur.
Je n’en puis plus de vie reculée, d’amis perdus.

Recherches faites dans les journaux de l’époque, il me semble que ce recueil n’a pas reçu l’attention qu’il méritait. Cette poésie, dont le surréalisme n’est pas envahissant, est riche et les illustrations de Kahane sont d’une beauté rarement égalée.





2 février 2018

Le jardin zoologique écrit en mer

Théodore Koenig, Le jardin zoologique écrit en mer, Montréal, Erta, 1954, s. p. [36 p.] (Coll. de la Tête armée no 3) (Dessins de Conrad Tremblay)

Théodore Koenig a vécu seulement quelques années à Montréal. Il a quand même publié quatre recueils chez Erta, dont un en collaboration avec Roland Giguère. (Voir Les éditions Erta)

C’est un voyage sur le Saint-Laurent qui aurait inspiré Le jardin zoologique écrit en mer. Un Saint-Laurent rêvé, il faut bien le dire, car on ne retrouve rien de près ou de loin qui puisse nous faire voir notre fleuve. À moins que nous n’ayons jamais su voir… 

Ce recueil est d’abord un voyage dans les mots. On pourrait penser à Gauvreau, mais non, rien à voir avec l’exploréen. Koenig compose un bestiaire — le titre et les dessins de Tremblay nous aident à le comprendre — qui donne dans le merveilleux. Rien d’agressif dans le ton, on est plutôt dans la fantaisie et l’humour. Le recueil ne véhicule pas vraiment une vision du monde, peut-être une vision artistique, mais encore.  

Mots inventés, mots-valises, mots dérivés, mots tronqués, jeux de mots, clichés, les mots deviennent des objets qui permettent toutes les dérives. Dès le premier poème du recueil, intitulé « Avertissement de l’auteur », on a droit à « l’oiseau Courvite » au « pupiaire Hyppobosque », au « mollusque Circé », à « l’antilope Sing-Sing », à la « raie Pastenague », au « lézard Sauvegarde ». Drôle de ménagerie, vous l’admettrez. 

Et  le plus souvent, ce sont les associations lexicales et sonores plutôt que le sens qui guident l’avancée du poème. « Ane ou bien cheval / ce nerf tout bouc tout cerf O confrères / ce couvreur couvert / pustules rondes et carrées / fond les dociles chèvres aux douces montagnes de Bièvre » (L’Hicorcerf). Pour peu qu’on accepte le jeu, on parcourt un monde qui n’existe pas, qui a encore moins de consistance que celui des contes merveilleux. Koenig jette les mots sur le papier comme certains peintres le font pour la peinture. Dadaïsme, surréalisme, automatisme, dripping, le recueil de Koenig appartient à cette époque et s’en nourrit.

On a parlé jusqu’ici de l’écriture, mais chaque poème est accompagné d’une illustration de Conrad Tremblay. Et quelles illustrations! Je vois peu de recueils où texte et image soient aussi nécessaires l’un à l’autre. Ils s’interpellent davantage qu’ils se répondent et il y aurait une étude savante à tirer de leurs relations, ce dont je me garderai. Chose sûre, il serait absurde de re-publier ce recueil sans les images de Tremblay. 




26 janvier 2018

Le défaut des ruines est d’avoir des habitants

Roland Giguère, Le défaut des ruines est d’avoir des habitants, Montréal, Erta, 1957, 107 pages. [illustré de 3 dessins de l'auteur]‎

Le défaut des ruines est d’avoir des habitants réunit sept poèmes en prose écrit entre 1950 et 1956. S’il en était encore besoin, ce recueil viendrait une fois de plus confirmer que Giguère est l’un des intellectuels les plus éclairés des années 50. Il partage l’immense solitude des poètes de sa génération, tout en cherchant les racines de son mal dans l’environnement social de ces années de grande noirceur. Comment habiter une société en ruines, telle est la question qu’il soulève dans ce recueil. Voici un aperçu des sept poèmes.

Miror (1950-51)
Miror n’était plus que l’ombre de lui-même. Il craint que les miroirs ne puissent « lui renvoyer [que] le blanc visage de sa solitude ». Incapable de s’harmoniser à la nature et au temps, avec « sa pauvre cervelle noyée dans une eau noire », il n’arrive à rien. Prisonnier qui attend sa condamnation, il se contente de « louvoyer dans sa cellule ». S’échapper, il le voudrait bien… mais on n’échappe pas à soi-même. Autour de lui, il ne trouve que luttes intestines et blessures. Ses tentatives, si minimes soient-elles, de se rapprocher, échouent. Il faudrait partir, mais il en est incapable. Il plonge au fond de lui-même, mais ne rencontre qu’un « gouffre pavé de cœurs en loques ». Lors d’un voyage en forêt, il perd sa vie. Il a beau alerter tout le monde, il ne la retrouve pas : « Elle me faisait souvent du mal mais je m’y étais habitué, nous avions si longtemps vécu ensemble... Nous avions nos habitudes, tous les deux, nos petites habitudes de vie... Ma petite chienne de vie qui faisait la belle, la voilà partie, perdue, comme ça, pour rien du tout... Je l’ai perdue bêtement, sans y penser, comme on perd une vieille dent ou une clef... je ne sais plus quoi... je ne sais plus ce que je ferai sans elle mainteant seul... je ne sais plus . . . je ne sais plus. »

Signaux (1953)
Le poème décrit le décor d’un pays dévasté et des humains qui préfèrent «apprivois[er] les monstres » plutôt que de « découvrir [...] les racines de l’obscur ».

Lettres à l’évadé (1951)
Entre le 10 octobre et le 29 novembre, le narrateur envoie onze lettres à un destinataire inconnu. Il lui raconte son mal de vivre dans un pays qu’il n’habite pas vraiment, les faux semblants, ses illusions, son désespoir, une certaine apathie consentie. « Il n’y a plus de doute possible, la vie serait ici intenable si l’on ne possédait le pouvoir d’être absent. »

Grimoire (1955)
Il arrive assez souvent que Giguère fasse appel au vocabulaire de la magie. Dans ce poème, il nous offre différentes « recettes » pour améliorer notre mieux être. Les unes sont purement ironiques, d’autres quelque peu surréalistes et certaines plus terre-à-terre. Ma préférée : « Pour aller loin : ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer. » Peut-être préférerez-vous celle-ci : « Pour faire le vide dans une forêt : énoncer à haute voie quelques théorèmes de géométrie plane. » Bien entendu, derrière tout cela, pèse la même solitude que l’on retrouve dans les autres poèmes du recueil.

Lieux exemplaires (1954-55)
Le poèmes compte 13 sections, toutes titrées. L’ensemble donne davantage dans le surréalisme. Giguère décrit un monde chaotique, asphyxiant, dans lequel les humains essaient en vain de trouver un peu de paix, un peu d’espoir. Le poème « Signaux inutiles » peut donner une idée : « On signale depuis longtemps un satellite nuisible, un autre non moins nuisible mais invisible celui-là, enfin un anneau qui brise tout élan. On signale d’autre part les innombrables avaries qu’a subies notre planète en cours de route.   Ne sachant plus où vivre, quoi réparer, quoi détruire, nous laissons tout crouler. » Peut-être que le mieux, c’est de « partir après nous être démunis de tout souvenir ».

En pays perdu (1956)
Peut-on renier son passé ? Comment affronter les crises qui nous secouent si nous ne reconnaissons pas d’abord le sol où nous marchons?  « Tout est à apprivoiser : l’air et le vent, la parole et le chant qui écume sur des lèvres lourdes de givre. Il faudra aussi semer des clairières pour que vive cette forêt nouvelle car déjà la flétrissure germe dans la racine. » Personne ne viendra nous sauver : « On croit être sauvé à l’instant fatal par une illusoire lame de fond, comme si le bourreau allait échanger le cou coupé pour la main tendue... » Travail difficile s’il en est qui exige une « transfiguration » de l’individu, une plongée dans l’inconnu « Et j’avance. J’avance une planète verte et vierge au pied de la découverte, j’avance une main libre sur le corps du délit, j’avance mille feux follets pour un loup garou, j’avance et j’abandonne le chemin parcouru aux aveugles de demain. »

La main de l’homme détermine la moisson (1952)
Court poème en prose d’une dizaine de lignes. Très facile à lire. La pureté des intentions ne suffit pas. On ne peut pas laisser tout aller. Il faut intervenir pour protéger la beauté, la justice...

« Lieux exemplaires » et « En pays perdu » ont été repris dans la rétrospective de 1965, L’âge de la parole; « Miror », « Lettres à l’évadé » et « La main de l’homme » dans La main au feu (1973); « Signaux » et « Grimoire » dans Forêt vierge folle (1978).