16 février 2018

Le sommeil et la neige

Claude Haeffely,  Le Sommeil et la Neige, Montréal, Erta, 1956, n. p [28 p.] (Deux sérigraphies de Gérard Tremblay sur deux pages repliées).

Le recueil compte trois parties, la première étant la plus longue : « Les chroniques d'Esseigne », « Le sommeil et la neige » et « L'appareil du silence ». Premier et unique recueil publié dans la collection Mandragore. 

LES CHRONIQUES D’ESSEIGNE
Qu’est-ce qu’« Esseigne » ? Un lieu ? On ne trouve rien sur internet et dans les critiques qui ont été faites de ce livre dans les journaux de l’époque. On lit dans le texte : « Nous écoutons le passage sur la vitre. C’est Esseigne, un signe de vie ».
Dans un décor urbain, plutôt hostile, le narrateur décrit le sentiment d’étrangeté qu’il éprouve à l’égard du monde : « C’était dimanche soir, et je rentrais seul. C’était un beau moment vide et parfait. Je n’étais plus rien. Libre, je me déplaçais au centre d’un désespoir bien chaud, bien vivant. Qu’aurai-je pu encore désirer ? » Haeffely fait à quelques reprises référence à la période de l’après-guerre : «  C’était à nouveau comme autrefois la guerre. La vieillesse sur les remparts tuait la jeunesse qui riait et s’enroulait de serpentins pour mourir. » Des hommes et des femmes, errant dans la ville, livrés à leur solitude, cherchent à se reconstruire après une catastrophe : « Au fond d'une après-midi pleine de sommeil, les yeux ouverts sur un univers qui ne participe plus à la naissance de la magie, je me retrouve mêlé aux hommes et aux femmes de ma race atteints comme moi de la maladie innommable. » L’amour, la création et le voyage semblent les voies de guérison de cette « maladie innommable ». 

LE SOMMEIL ET LA NEIGE 
Au plan thématique, « Le sommeil et la neige » est une reprise de « La chronique d’Esseigne ». Le décor est quand même différent : «  C’était le silence de la neige qui triomphait du sommeil de l’été. »  La neige apparaît comme le creuset où tout peut recommencer : « Tout était blanc. Tout était si bouleversé que je ne pouvais plus prononcer un nom sans songer que la vie pouvait renaître d’un instant à l’autre comme un mystère en terrain vague. »

L'APPAREIL DU SILENCE
« L’appareil du silence » reprend aussi le même sujet, mais nous plonge plus froidement dans l’épisode de l'après-guerre (le mot n’est pas employé dans le texte). Haeffely décrit la lourde démarche de tous ces éclopés qui « espèrent désespérément » retrouver leur vie : « Mais le silence était déjà trop lourd. Nous étions engloutis sous un océan de plomb. Le sang dans le corps pesait plus qu’un sac de cailloux. Au fond de nos trous, nous nous en retournions au pays natal. La respiration reprenait plus douloureuse qu’une étreinte. La sueur qui perlait de nos fronts ressemblait hélas à une coulée de sperme. Le silence qui suintait des voûtes nocturnes pénétrait comme une graine féconde, vivace, impitoyable. » 
Le rapprochement entre la thématique de Giguère et celle d’Haeffely s’impose de lui-même. Bien que leurs références historiques soient en partie différentes (la grande noirceur et l’après-guerre pour l'un et l'autre, et l’existentialisme pour les deux), tous les deux décrivent un monde dévasté et des êtres aliénés; tous les deux espèrent la venue d’un monde neuf qui permettra aux hommes et aux femmes de retrouver leur dignité. Le recueil de Haeffely se termine ainsi : « Le chemin s’ouvrait ni trop large, ni trop étroit, tout juste praticable. Nous nous étions remis en marche, comme toujours, nous faufilant à pas de loup dans un nouveau monde encore anonyme et sans voix. »

La lumière peine à émerger dans les sérigraphies très noires de Conrad Tremblay.

9 février 2018

La vie reculée



Claude Haeffely, La vie reculée, Montréal - Paris, Erta, 1954, n. p. [32 p.] (5 linogravures d’Anne Kahane).

Claude Haeffely est né en France en 1927. Il débarque au Québec en 1953, se lie à Roland Giguère, mais retourne en France où il se fait agriculteur pendant un temps. Après plusieurs vagabondages, entre autres à Toronto et Boston, il s’installe au Québec en 1962. Il est décédé en 2017. (Jean Royer, Claude Haeffely à la pointe du vent, Le Devoir, 3 mai, 2017)

Le premier poème, « À la ville comme au bord de mer », donne le ton : le recueil va aborder le thème de la résilience, soit la capacité de se reconstruire après une période difficile : « la victoire dans ses mains / serpente à fleur de peau / et balance toutes voiles dehors / ce navire de haute terre ». Encore dans le deuxième poème, « Les oiseaux se passent le mot », se retrouve le même cheminement : le sujet évolue vers un mieux-être, ici qui suit les voies de l’amour et de l’érotisme : « le flot parlait parasol / à tes yeux qui n’en finissaient plus de grandir / et moi de nouveau caché par les buissons de cendres infinies / je te parle dans l’algue douce de nos corps ». Beaucoup des 13 poèmes qui composent le recueil se termine dans l’amour salvateur, ou à tout le moins, dans l’amour qui rend la vie habitable : « Le visage des mimosas / je porte la houle de ces fleurs / jusqu’à ces yeux / jusqu’à tes lèvres embrassées / par la faim l'exil et les coups de force de l’espoir » (Percussion).

Quelle est la cause de ce mal-être que le poète cherche à oublier ? Bien entendu, compte tenu du vécu de Haeffely (né en 1927), on est porté à croire qu’il s’agit de la guerre. Et parfois, cette explication est on ne peut plus plausible : « Il y a lumière aux fenêtres des wagons / la tête des hommes aux portières / à travers les yeux des femmes / qui regardent filer / le train du soir » (Sérieux-sourire). Mais ce serait simplifier la portée du recueil de s’en tenir à cette interprétation : on pourrait aussi bien dire qu’il s’agit d’une interrogation existentielle (c’est l’époque!) qui est à l’origine de ce malaise : « Le poète et ses oiseaux / des cages, des cages, des cages encore / pour les enfermer, les oublier, les tuer, / parce que la poésie n'a plus cours sur terre / et que la mer a bu tout le ciel des oiseaux » (L’épistolair [sic] des jours). Mais mieux encore, il me semble, c’est tout le passé de l’auteur (ce qui englobe la guerre), cette « vie reculée » qui est dure à porter, qui a engendré le désir de partir et dont l’amour demeure la voie de l’apaisement :

LA VIE RECULÉE
Aux frontières des mots frontière du rire
la voix n’est déplacée par aucune onde d’outre-monde
je n’entends ce soir au salon
que les voix des femmes et parfois
une note plus grave
les paroles d’un homme durement éprouvé
par des chagrins très loin retirés
dans les jardins d’un précoce hiver
il neige nos rêves sur la neige des nudités
l’oubli la saveur des écorces d’incertitude
de navires d’avions de chemins de fer encore
au plus fort de nos colères
une automobile dernier modèle
cela signifie simplement les yeux cernés les mains fermées
sur des silex sans force et sans chaleur.
Je n’en puis plus de vie reculée, d’amis perdus.

Recherches faites dans les journaux de l’époque, il me semble que ce recueil n’a pas reçu l’attention qu’il méritait. Cette poésie, dont le surréalisme n’est pas envahissant, est riche et les illustrations de Kahane sont d’une beauté rarement égalée.





2 février 2018

Le jardin zoologique écrit en mer

Théodore Koenig, Le jardin zoologique écrit en mer, Montréal, Erta, 1954, s. p. [36 p.] (Coll. de la Tête armée no 3) (Dessins de Conrad Tremblay)

Théodore Koenig a vécu seulement quelques années à Montréal. Il a quand même publié quatre recueils chez Erta, dont un en collaboration avec Roland Giguère. (Voir Les éditions Erta)

C’est un voyage sur le Saint-Laurent qui aurait inspiré Le jardin zoologique écrit en mer. Un Saint-Laurent rêvé, il faut bien le dire, car on ne retrouve rien de près ou de loin qui puisse nous faire voir notre fleuve. À moins que nous n’ayons jamais su voir… 

Ce recueil est d’abord un voyage dans les mots. On pourrait penser à Gauvreau, mais non, rien à voir avec l’exploréen. Koenig compose un bestiaire — le titre et les dessins de Tremblay nous aident à le comprendre — qui donne dans le merveilleux. Rien d’agressif dans le ton, on est plutôt dans la fantaisie et l’humour. Le recueil ne véhicule pas vraiment une vision du monde, peut-être une vision artistique, mais encore.  

Mots inventés, mots-valises, mots dérivés, mots tronqués, jeux de mots, clichés, les mots deviennent des objets qui permettent toutes les dérives. Dès le premier poème du recueil, intitulé « Avertissement de l’auteur », on a droit à « l’oiseau Courvite » au « pupiaire Hyppobosque », au « mollusque Circé », à « l’antilope Sing-Sing », à la « raie Pastenague », au « lézard Sauvegarde ». Drôle de ménagerie, vous l’admettrez. 

Et  le plus souvent, ce sont les associations lexicales et sonores plutôt que le sens qui guident l’avancée du poème. « Ane ou bien cheval / ce nerf tout bouc tout cerf O confrères / ce couvreur couvert / pustules rondes et carrées / fond les dociles chèvres aux douces montagnes de Bièvre » (L’Hicorcerf). Pour peu qu’on accepte le jeu, on parcourt un monde qui n’existe pas, qui a encore moins de consistance que celui des contes merveilleux. Koenig jette les mots sur le papier comme certains peintres le font pour la peinture. Dadaïsme, surréalisme, automatisme, dripping, le recueil de Koenig appartient à cette époque et s’en nourrit.

On a parlé jusqu’ici de l’écriture, mais chaque poème est accompagné d’une illustration de Conrad Tremblay. Et quelles illustrations! Je vois peu de recueils où texte et image soient aussi nécessaires l’un à l’autre. Ils s’interpellent davantage qu’ils se répondent et il y aurait une étude savante à tirer de leurs relations, ce dont je me garderai. Chose sûre, il serait absurde de re-publier ce recueil sans les images de Tremblay. 




26 janvier 2018

Le défaut des ruines est d’avoir des habitants

Roland Giguère, Le défaut des ruines est d’avoir des habitants, Montréal, Erta, 1957, 107 pages. [illustré de 3 dessins de l'auteur]‎

Le défaut des ruines est d’avoir des habitants réunit sept poèmes en prose écrit entre 1950 et 1956. S’il en était encore besoin, ce recueil viendrait une fois de plus confirmer que Giguère est l’un des intellectuels les plus éclairés des années 50. Il partage l’immense solitude des poètes de sa génération, tout en cherchant les racines de son mal dans l’environnement social de ces années de grande noirceur. Comment habiter une société en ruines, telle est la question qu’il soulève dans ce recueil. Voici un aperçu des sept poèmes.

Miror (1950-51)
Miror n’était plus que l’ombre de lui-même. Il craint que les miroirs ne puissent « lui renvoyer [que] le blanc visage de sa solitude ». Incapable de s’harmoniser à la nature et au temps, avec « sa pauvre cervelle noyée dans une eau noire », il n’arrive à rien. Prisonnier qui attend sa condamnation, il se contente de « louvoyer dans sa cellule ». S’échapper, il le voudrait bien… mais on n’échappe pas à soi-même. Autour de lui, il ne trouve que luttes intestines et blessures. Ses tentatives, si minimes soient-elles, de se rapprocher, échouent. Il faudrait partir, mais il en est incapable. Il plonge au fond de lui-même, mais ne rencontre qu’un « gouffre pavé de cœurs en loques ». Lors d’un voyage en forêt, il perd sa vie. Il a beau alerter tout le monde, il ne la retrouve pas : « Elle me faisait souvent du mal mais je m’y étais habitué, nous avions si longtemps vécu ensemble... Nous avions nos habitudes, tous les deux, nos petites habitudes de vie... Ma petite chienne de vie qui faisait la belle, la voilà partie, perdue, comme ça, pour rien du tout... Je l’ai perdue bêtement, sans y penser, comme on perd une vieille dent ou une clef... je ne sais plus quoi... je ne sais plus ce que je ferai sans elle mainteant seul... je ne sais plus . . . je ne sais plus. »

Signaux (1953)
Le poème décrit le décor d’un pays dévasté et des humains qui préfèrent «apprivois[er] les monstres » plutôt que de « découvrir [...] les racines de l’obscur ».

Lettres à l’évadé (1951)
Entre le 10 octobre et le 29 novembre, le narrateur envoie onze lettres à un destinataire inconnu. Il lui raconte son mal de vivre dans un pays qu’il n’habite pas vraiment, les faux semblants, ses illusions, son désespoir, une certaine apathie consentie. « Il n’y a plus de doute possible, la vie serait ici intenable si l’on ne possédait le pouvoir d’être absent. »

Grimoire (1955)
Il arrive assez souvent que Giguère fasse appel au vocabulaire de la magie. Dans ce poème, il nous offre différentes « recettes » pour améliorer notre mieux être. Les unes sont purement ironiques, d’autres quelque peu surréalistes et certaines plus terre-à-terre. Ma préférée : « Pour aller loin : ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer. » Peut-être préférerez-vous celle-ci : « Pour faire le vide dans une forêt : énoncer à haute voie quelques théorèmes de géométrie plane. » Bien entendu, derrière tout cela, pèse la même solitude que l’on retrouve dans les autres poèmes du recueil.

Lieux exemplaires (1954-55)
Le poèmes compte 13 sections, toutes titrées. L’ensemble donne davantage dans le surréalisme. Giguère décrit un monde chaotique, asphyxiant, dans lequel les humains essaient en vain de trouver un peu de paix, un peu d’espoir. Le poème « Signaux inutiles » peut donner une idée : « On signale depuis longtemps un satellite nuisible, un autre non moins nuisible mais invisible celui-là, enfin un anneau qui brise tout élan. On signale d’autre part les innombrables avaries qu’a subies notre planète en cours de route.   Ne sachant plus où vivre, quoi réparer, quoi détruire, nous laissons tout crouler. » Peut-être que le mieux, c’est de « partir après nous être démunis de tout souvenir ».

En pays perdu (1956)
Peut-on renier son passé ? Comment affronter les crises qui nous secouent si nous ne reconnaissons pas d’abord le sol où nous marchons?  « Tout est à apprivoiser : l’air et le vent, la parole et le chant qui écume sur des lèvres lourdes de givre. Il faudra aussi semer des clairières pour que vive cette forêt nouvelle car déjà la flétrissure germe dans la racine. » Personne ne viendra nous sauver : « On croit être sauvé à l’instant fatal par une illusoire lame de fond, comme si le bourreau allait échanger le cou coupé pour la main tendue... » Travail difficile s’il en est qui exige une « transfiguration » de l’individu, une plongée dans l’inconnu « Et j’avance. J’avance une planète verte et vierge au pied de la découverte, j’avance une main libre sur le corps du délit, j’avance mille feux follets pour un loup garou, j’avance et j’abandonne le chemin parcouru aux aveugles de demain. »

La main de l’homme détermine la moisson (1952)
Court poème en prose d’une dizaine de lignes. Très facile à lire. La pureté des intentions ne suffit pas. On ne peut pas laisser tout aller. Il faut intervenir pour protéger la beauté, la justice...

« Lieux exemplaires » et « En pays perdu » ont été repris dans la rétrospective de 1965, L’âge de la parole; « Miror », « Lettres à l’évadé » et « La main de l’homme » dans La main au feu (1973); « Signaux » et « Grimoire » dans Forêt vierge folle (1978).


19 janvier 2018

Images apprivoisées

  Images apprivoisées
Exemplaire de la BAnQ 

Roland Giguère, Images apprivoisées‎, Montréal, Erta, 1953, n.p. [40] p. (illustré de 16 planches photos)

Le septième recueil de Giguère contient seize poèmes, chacun côtoyant une image au verso de la page précédente. Que sont ces images? Des photos, des dessins? Difficile à dire. Giguère explique dans une note préliminaire la conception du recueil : «  Les images de ce recueil proviennent de clichés trouvés tels que reproduits. Les poèmes ont été provoqués par les images, les uns et les autres désormais indissociables. » Aucuns humains, aucuns paysages ne sont représentés sur ces clichés. Ce sont plutôt des objets, des réalités abstraites qui y figurent. Sur certains, on dirait le détail agrandi d’un objet dont on ignore l’identité.

Compte tenu de ces prémisses, on pourrait penser que Giguère va s’aventurer dans de nouveaux sentiers thématiques, que ces photos vont modifier sa vision du monde, mais non, on retrouve le Giguère de ses autres recueils. Comme il le dit dans sa note préliminaire, il n’a pas cherché le sens caché de ces photos dans un dessein d’objectivité : « Elles ont un sens celui que je leur ai donné ». Comment l’ordre des photos a-t-il été établi? À lire les poèmes, on dirait que le propos avance de façon plutôt logique. Allons voir, grosso modo, de quoi il est question.

Chez Giguère, l’être humain a bien de la difficulté à saisir la réel dans lequel il baigne. Il y a partout des murs, des murs qu’il grignote, qu’il franchit parfois pour mieux y revenir : « nous en avons si souvent comme des rats / grignoté les pierres que notre fièvre / à présent y dessine deux ouvertures ». Une porte pour sortir, une autre pour revenir. Ces êtres se bercent d’illusions entourés de dangers qu’ils ne voient pas : « la foule aveugle tournait autour du soleil / comme une mante religieuse / amante heureuse ». Cris, douleurs, torture, cassures, blessures, le monde est un immense champ de bataille : « on torture / on torture la santé les yeux fermés ». Même l’amour semble dérisoire : « un - je t’étreins / deux - tu t’affoles / trois - je m’étoile / quatre - tu t'étioles ». L’être est prisonnier de cet univers de tristesse : « noires années de lumière rayée / filtrée tamisée à petite dose / par ci mo nieu se ment / et le silence à bâtons blancs bâtons rompus  / le silence ronge les barreaux de la tristesse ». La situation semble sans espoir : « Demain prépare aujourd’hui sa propre défaite ».


Y a-t-il quelque chose dans les photos qui appelait un tel parcours thématique? Sûrement pas. Au contraire, on dirait des photos sans affect, presque scientifiques. Mais contrairement à Ponge, Giguère les revêt de sa vision du monde, un monde noir, en perdition, qui trouve parfois comme échappatoire, un « tout petit rêve d’oiseau migrateur ».  

Pour certains historiens, ce livre devrait être considéré comme le premier livre d'artiste au Québec.


12 janvier 2018

Midi perdu

Exemplaire de la BAnQ
Roland Giguère, Midi perdu, Montréal, Erta, 1951, 12 p. (illustré de 10 dessins de Gérard Tremblay)

« Midi perdu », l’unique poème du recueil, est daté du 10 décembre 1950 et écrit à la main par l’auteur. Les dessins de Tremblay sont intercalés dans le texte. Le livre a été imprimé sur du papier d’architecte qui se déplie en accordéon. Il a été tiré à 20 exemplaires.

Commençons par le poème. Il est midi, et déjà règne « l’obscurité inquiétante du plein jour ». On dirait un décor d’apocalypse : « la fumée entrait par tous les pores / la cendre s’installait dans nos corps ». Tout est chaos, désolation et les gens ne « sav[ent] plus où donner de la tête ». Même la présence de son amoureuse n’arrive pas à rassurer le poète : « nous avions trop à faire / rire et pleurer à la fois. » Les gens réalisent que s’extirper de ce guêpier ne sera pas une mince tâche. À force de turpitude, la vie finit par s’en aller, sans qu’ils y aient vraiment pris part : « la vie s’en allait / la vie prenait le train du midi / et penchée à la portière elle nous faisait signe de la main ». Ne reste que la nuit : « La lune était déjà haute au-dessus de nos fronts / armes blanches à la main / la nuit attaquait de partout ». 

Les dessins de Conrad Tremblay ne sont pas là pour illustrer le texte, du moins au premier degré. Les images viendraient en quelque sorte alléger un texte assez lourd de sens : « Les nombreux dessins exécutés par Gérard Tremblay participent de très près à la construction du sens dans Midi perdu. Imbriqués très étroitement avec le texte, les dessins sont autant d'«illuminures», de petits éclats lumineux à l’extrême limite du figuratif. On pourrait y reconnaître différents symboles - astres, sablier, flèches, carcans -, mais la majorité des formes ne sont pas connotées. Elles fonctionnent plutôt en tant que lumières, objets sans nom, en dialogue avec la noirceur. » (Sébastien Dulude, Esthétique de la typographie, p. 175)

Merci à la BAnQ de rendre ce livre disponible.  Sur cette lancée, ne devrait-on pas mettre aussi en ligne les premiers livres de Giguère devenus introuvables : Faire naitre (1949), 3 pas (1950) et Les nuits abat-jour (1950). Et ceux de Théodore Koenig : Décanté (1950) et Clefs neuves (1950).  Et le fruit de leur collaboration : Le poème mobile (1950).

6 janvier 2018

Yeux fixes



Roland Giguère, Yeux fixes ou L’ébullition de l’intérieur, Montréal, Erta, 1951, 18 pages. (Couverture de Gérard Tremblay)

Je suis debout
accoudé à la dernière barrière de l’être
l’oeil rivé aux petites explosions
qui secouent les galeries
je me souviens avoir déposé des mines un peu partout
à l’intérieur
pour voir le sang mêlé à des corps étrangers
histoire de voir.

Ce poème liminaire ne laisse aucun doute sur les intentions de l'auteur. Les yeux fixes ne sont pas ceux de l'immobilisme, de l’observation béate; une action violente est déjà enclenchée, des mines ont été posées et vont exploser. Le tout est froidement révélé, comme s'il s'agissait d'une expérience sans conséquences, « histoire de voir ».

Le sujet, en « ébullition intérieure », est prêt à s’engager avec force dans l’action : « Réduire en poudre — le marteau-pilon — réduire en poudre, fondre, puis cristalliser sous forme de fils de fer barbelés. Il s’agit ensuite de faire une enceinte de ces fils et de s’y jeter à corps perdu. Quelques-uns en sortent indemnes ... » Comme on le voit, le poète se coupe de toute forme de repli, quitte à y laisser sa peau. Il doit aller de l'avant, faire front sans détour : « À ma droite: rien. À ma gauche: rien. Derrière: moins que rien. Tout est devant. Je tourne le dos à l’ombre. Les lianes se dressent en l’air en un monument irréductible, un entrelacement de chemins de fer sans passage à niveau. » 

L’action violente (au plan métaphorique) déclenche une suite de remuements intérieurs qui sont présentés comme une allégorie. « JE suis LE MINISTRE DES AFFAIRES INTÉRIEURES, celles obscures, celles inextricables, et le jeu consiste à s’y perdre et s’y retrouver alternativement — tant que cela dure — s’y retrouver pour s’y perdre — tant qu’on en a le cœur — s’y perdre et s’y retrouver, plonger, revenir à la surface (le ciel est bien à sa place) et replonger plus profondément, toujours plus profondément. » Il faut « vivre constamment en état d’éclatement », attaquer sous tous les angles : « je me tourne vers les vaisseaux sanguins […] ; « Je me tourne vers ce qui ne tourne plus […] ; « Je me tourne vers les cris […] ;  « Je me tourne vers les hauteurs[…]. 

Cet engagement n’a d’autre buts que la libération de l’individu et de la collectivité : « On ne revient pas sur ses pas »; « Il faut que le fleuve se poursuive » ; « Et tout continue. Continuellement ». 

La libération passe par une coupure avec le passé : « Au bout de quelques années, le corps entier se trouve pris dans une immense toile d’araignée dont chaque fil est solidement amarré à une action passée. À ce moment précis, il s’agit de perdre la mémoire, de la lancer aux pieds de l’araignée vorace. Alors chaque fil se dénoue et il ne reste bientôt plus qu’une pâle cicatrice, hermétiquement close, à l’endroit de la tempe. »

La libération passe par l’amour : « Mais la dernière heure n’est pas venue et ce n’est pas en vain que des hommes, usant de toutes leurs forces, reculent cette dernière heure. Arc-boutés à l’amour, ils lui font perdre du terrain, gagnent sur elle seconde sur seconde avec l’espoir qu’elle fera définitivement volte-face et s’enfuira vaincue, effrayée par tant de rage à conserver entre les dents un si minuscule ruban de vie. »

La libération passe par un travail sur soi : « Moi, actuellement, je dresse la tête. J’essaie de me survoler afin d’envisager dans toute leur étendue les défauts de ma cuirasse et je vois que j’aurai du travail à étancher ces multiples cellules ouvertes aux intempéries. »

Finalement, la libération passe par la solidarité : « Ce sont les pas des hommes qui feront les routes, qui les aplaniront et leur donneront l’orientation libératrice. »

Dans une entrevue avec Jean-Marcel Duciaume, Giguère admet qu’il préfère les poèmes qui ne sont pas trop « lisses », qui conservent certaines « aspérités ». Contrairement à Miron qui était obsédé par des « vers en souffrance », Giguère révisait très peu ses textes : « Si je ne crois pas à l'écriture automatique, je pense par contre qu'il peut y avoir un « certain » automatisme dans l'écriture. Je me souviens, par exemple, que Yeux fixes a été écrit d'une façon, je dis bien d'une façon, automatique, c'est-à-dire au fil de la plume, très rapidement et sans retouche, en l'espace de quelques heures. Pour moi, c'est une forme d'écriture automatique puisqu'il s'agit d'un texte non prémédité, non réfléchi. Il serait peut-être plus juste de parler d'une spontanéité de l'écriture. »

On peut lire…
Yeux fixes dans le recueil L’âge de la parole. (BAnQ - Prêt numérique)

3 janvier 2018

Les éditions Erta

Roland Giguère
http://richardmaxtremblay.com
Dans les prochaines semaines, je vais présenter quelques œuvres de Roland Giguère et des éditions Erta. 

« Derrière l'écrit remuent des centaines de mains qui ont une longue habitude de l'encre, du papier, du plomb, de la colle et du cuir. J'ai toujours été intrigué par un écrivain qui ignore comment son livre a vu le jour, qui n'a jamais mis les pieds dans une imprimerie, qui n'a jamais tenu entre ses doigts un caractère de fonderie et senti l'odeur de l'encre autrement qu'en ouvrant son premier exemplaire livré par l'éditeur. » (Roland Giguère, « Une aventure en typographie : des Arts graphiques aux Éditions Erta », Études françaises)

Roland Giguère (1929-2003) fonde les éditions Erta en 1949, alors qu’il fréquente l’École des arts graphiques où il étudie la reliure et la typographie. Il s’entourera de plusieurs collaborateurs, autant des spécialistes de l’édition (Arthur Gladu, Jean Larivière, Jacques Saint-Cyr, Gilles Robert, Yvar Labrie) que des auteurs (Théodore Kœnig, Gilles Hénault, Claude Haeffely, Claude Gauvreau, Françoise Bujold, Jean-Paul Martino, Alain Horic) et des peintres-graveurs (Albert Dumouchel, Conrad et Gérard Tremblay, Anne Kahane, Jean-Paul Mousseau, Léon Bellefleur). La maison d’édition, qui produit artisanalement des livres à faible tirage (du moins au début), publiera surtout de la poésie, dont six recueils dans la collection « La tête armée ». Cette approche multidisciplinaire va donner naissance au livre-objet, au livre d’artiste.


Erta - Liste des publications
  • GIGUÈRE, Roland, Faire naître, illustrations d'Albert Dumouchel, Montréal, 1949, 38 f. 
  • GIGUÈRE, Roland, 3 pas, 4 gravures de Conrad Tremblay, Montréal, 1950, 13 p. 
  • KOENIG, Théodor, Décanté, Montréal, 1950, 100 p.
  • GIGUÈRE, Roland et Theodor Koenig, Le poème mobile. Poème écrit par Theodor Koenig et Roland GIGUÈRE le 25 mai 1950 sur la distance de 362 milles entre Boston et Montréal, Montréal, 1950, 4 p.
  • GIGUÈRE, Roland, Les nuits abat-jour, images d'Albert Dumouchel, Montréal, 1950, 48 p. 
  • KOENIG, Théodor, Clefs neuves; poèmes ouverts, poèmes fermés, Montréal, 1950, 50 p.
  • TREMBLAY, Gérard, 20 lithographies, Montréal, 1951, 20 planches.
  • GIGUÈRE, Roland, Yeux fixes ou l’ébullition de I'intérieur, Montréal, 1951, 12 p. 
  • GIGUÈRE, Roland, Midi perdu, dessins de Gérard Tremblay, Montréal, 1951, 12 p. 
  • GIGUÈRE, Roland, Images apprivoisées, Montréal, 1953, 36 p.
  • HENAULT, Gilles, Totems, illustrations d'Albert Dumouchel, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 1, 1953, 26 p.
  • GIGUÈRE, Roland, Les armes blanches, 6 dessins de l'auteur, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 2,1954, 26 p.
  • HAEFFELY, Claude, La vie reculée, gravures d'Anne Kahane, Montréal, 1954, 22 p. 
  • BELLEFLEUR, Léon, 15 dessins, introduction par le Dr. R.H. Hubbard, Montréal, 1954, 15 planches.
  • KOENIG, Théodore, Le jardin zoologique écrit en mer, dessins de Conrad Tremblay, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 3, 1954, 36 p.
  • ANONYME, Les Souhaits du monde; poème anonyme du XVIe siècle, Montréal, 1956, 12 p.
  • CHARPENTIER, Gabriel, Cantate pour une joie, Montréal, 1956, 8 p.
  • HAEFFELY, Claude, Le sommeil et la neige, sérigraphies originales de Gérard Tremblay, Montréal, coll. «Mandragore», 1956, 28 p.
  • GAUVREAU, Claude, Sur fil métamorphose, dessins de Jean-Paul Mousseau, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 4, 1956, 55 p.
  • BUJOLD, Françoise, Au catalogue de solitudes, 3 gravures de l'auteure, Montréal, « Collection de la Tête armée», no 5, 1956, 44 p.
  • COLLECTIF, 10 sérigraphies originales en couleurs, Montréal, 1957, 10 planches.
  • MARTINO, Jean-Paul, Osmonde, frontispice de Léon Bellefleur, Montréal, 1957, 52 p. 
  • GIGUÈRE, Roland, Le défaut des ruines est d'avoir des habitants, Montréal, 1957, 107 p. Trois dessins de l'auteur.
  • MAJOR, Jean-René, Où nos pas nous attendent, Montréal, 1957, 98 p.
  • HORIC, Alan, L'aube assassinée, 2 sérigraphies originales de Jean-Pierre Beaudin, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 6, 1957, 38 p.
  • MAJOR, Jean-René, Les archipels signalés, lithographies originales de Roland Giguère, Montréal, 1958, 51 p.
  • ROUSSIL, Robert, Dix bois gravés, Montréal, 1958, 10 planches.
  • GIGUÈRE, Roland, Adorable femme des neiges, illustré par I'auteur, Chateaunoir, Aix-en- Provence, 1959, 12 p.
  • HENAULT, Gilles, Voyage au pays de mémoire, 6 eaux-fortes originales de Marcelle Ferron, Montréal, 1960, 36 p.
  • TREMBLAY, Gérard, Les semaines, Montréal, 1968, 21 planches.
  • GIGUÈRE, Roland, Naturellement, sérigraphies de Roland Giguère, Montréal, 1968, 8 f. 
  • TREMBLAY, Gérard, Poème-affiche, texte de Gaston Miron, sérigraphie originale de Gérard Tremblay, Montréal, 1970, 1 f.
  • GIGUÈRE, Roland, Poème-affiche, texte et sérigraphie originale de Roland Giguère, Montréal, 1970, 1 f.
  • GIGUÈRE, Roland, Abécédaire, illustrations de Gérard Tremblay, Montréal, 1975, 1 emboitage.
  • GIGUÈRE, Roland, J'imagine, 10 lithographies de Gérard Tremblay, Montréal, 1976,13 f. 
  • MIRON, Gaston, La marche à l'amour, 5 eaux-fortes de Léon Bellefleur, Montréal, 1977, 17 p.
  • LAPOINTE, Paul-Marie, Arbres, 5 sérigraphies de Roland Giguère, Montréal, 1978, 23 p.
  • MARTEAU, Robert, Traité du blanc et des teintures, 7 gaufrures de Gérard Tremblay, Montréal, 1978, 65 p.
  • GIGUÈRE, Roland, Paroles visibles, 12 sérigraphies originales de Roland Giguère, Montréal, 1983,12 planches.


1 janvier 2018

Dans le domaine public aujourd’hui

Au Québec, les œuvres entrent dans le domaine public cinquante ans après le décès de l’auteur. C’est dire que n’importe quel éditeur peut alors les reprendre à son compte. Depuis quelques années, ce sont plutôt des sites sur internet qui les mettent en ligne, après les avoir numérisées et océrisées. Au Québec, la BEQ et Wikisource sont deux sites qui offrent des livres gratuits. Cette année en est une très faste pour le domaine public québécois. Quatre auteurs, décédés en 1967, qui ont une œuvre substantielle et qui ont laissé une trace certaine dans notre histoire littéraire, font leur entrée : Lionel Groulx, Robert Charbonneau, Léo-Paul Desrosiers et Jean-Charles Harvey. Sur Wikipedia, on présente leur biographie et une bibliographie de leurs œuvres. On peut aussi consulter le Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord (Éditions Fides, 1989) et le DOLQ.



Robert Charbonneau
ROBERT CHARBONNEAU (1911-1967)
Charbonneau fut un romancier de qualité, mais c’est probablement l’animateur littéraire (le critique et l'éditeur) que l’histoire retiendra.

Œuvres de Charbonneau sur Laurentiana 


Léo-Paul Desrosiers
LÉO-PAUL DESROSIERS (1896-1967)
Les engagés du Grand-Portage, publié à Paris en 1938, est sans contredit son chef-d’œuvre. Ses autres romans, quoique moins singuliers, valent aussi le détour.

Œuvres de Desrosiers sur Laurentiana
  
Lionel Groulx
LIONEL GROULX (1878-1967)
Si je m’en tiens au domaine littéraire, je désignerais Les rapaillages comme son œuvre la plus intéressante et L’appel de la race comme celle qui vaut le détour pour des raisons sociologiques.

Œuvres de Groulx sur Laurentiana
Chez nos ancêtres
Les Rapaillages
L'Appel de la race 
Au cap Blomidon


Jean-Charles Harvey
JEAN-CHARLES HARVEY (1891-1967)
Harvey a beaucoup écrit. Les demi-civilisés, qui vaut davantage pour ses qualités sociologiques que littéraires, est encore lu et étudié dans les cégeps et les universités.

Œuvres de Harvey sur Laurentiana