20 avril 2018

Proses. Suites lyriques


Jean-Claude Dussault, Proses. Suites lyriques, Montréal, Éd. d’Orphée, 1955, 118 pages.

Le recueil contient six parties intitulées Proses I à Proses VI.  Chacune d’elles reçoit un sous- titre plus significatif :   Tant que merveilles!, Les heures profanes de St-Germain l’Auxerrois, Les lyres de jalousie, La mort d’Hélène, Naufrage, Les dits simples du Noël. Le livre a été écrit alors que l’auteur était en France.

Ce blogue est un carnet de lectures. Cette semaine l’expression prend tout son sens. Je vais parler davantage du lecteur que du livre. Désolé de la  lecture superficielle qui va suivre, ce livre mérite sans doute mieux, mais il faudra quelqu’un d’autre que moi pour lui rendre son mérite.  Il est sur ma table de lecture depuis deu semaines, je le prends, le feuillette, le lis, le relis, cherche de bons passages, mais je n’accroche pas. J’ai hâte de le déposer dans ma bibliothèque.

Déjà les doubles titres laissent deviner une hésitation : on dirait une poésie qui ne s’assume pas. Ce qu’on lit, ce n’est pas de la prose et ce n’est pas lyrique. Désolé pour le titre. La langue n’est ni belle, ni harmonieuse, ni musicale, ni coulante, les phrases respirent mal, souvent les mots s’accordent mal entre eux. Il y a une recherche verbale, plutôt d’ordre rythmique et syntaxique, donc un style, une manière, mais le résultat n’est pas convaincant. Les incorrections syntaxiques (voulues) ont de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Du moins les miens. Tantôt précieuse, tantôt formaliste, cette poésie va un peu dans tous les sens. On y parle de problèmes personnels, de quêtes, d’amour, de déception, de souffrance.

Je vous laisse en partage le poème de la page 115.


LE DIT DE L'AVENT
N’intervenir des couronnes que leur suspension à figurer l’attente.
(fictivité dans l’implorance de blancheur).

Les portes - - - telles des sceaux à l’aveu d’impatience - - -
s’hésitent à redire les mots et gestes.

Qu’à reprendre plutôt l’austérité les pas s'anticipent . . .
et reformer le cadre où s’inscrive le Jour.

Avant que ne se rompe l’antienne des cryptes
et, sous l’impression qui déjà prévoit l’orgue,
s’apprête un symbole de revivre.

L’Homme s’assied à l’espoir
qu’aucun maintenant ne pourrait ravir
tant est en marche le mystère. 

14 décembre '53


Feuillet publicitaire accompagnant le livre

13 avril 2018

Il fait clair de glaise


Maurice Beaulieu, Il fait clair de glaise, Montréal, éditions d’Orphée, 1958, [95] pages.

Le recueil contient 16 poèmes, dont 14 qui sont dédicacés (Jean-Paul Filion, Wilfrid Lemoine, Gilles Hénault, Léon Bellefleur, Yves Préfontaine…). Dans un des deux exergues, on lit : « La poésie ne saurait prétendre à une situation isolée au sein de la réalité concrète. » (Hégel)

Ne serait-ce à cause de l’omniprésence du mot « glaise » et des dates rapprochées de publication, on pourrait penser que « Il fait clair de glaise » n’est qu’un prolongement de À glaise fendre publié un an plus tôt. Effectivement le matériau est assez semblable, mais l’approche et la visée sont différentes. On se retrouve dans le recueil d’un homme qui met de côté ses drames personnels et ses doutes et qui, bien ancré dans cette terre, se dit en pleine possession de ses moyens. Je cite intégralement « Haute certitude » un poème dédié à Kateb Yacine : « Je suis à la terre // Chaque mot de la terre a le goût de mes mains / Chaque homme de la terre à vivre de mon sang // Pleine joie sur les hommes // Et le cru de réveil qui monte de la rue // Voici naître la joie de haute certitude. »

Le recours aux éléments premiers, ici la terre, le besoin de nommer, d’affirmer son existence en dehors de toutes considérations spirituelles, de clamer sa joie, d’opposer la fraternité à la solitude, voilà une démarche qui ne nous est pas étrangère. C’est celle de plusieurs poètes de l’Hexagone, et beaucoup celle du Gatien Lapointe des années 60…  ce dernier aurait pu faire sien des vers tels : « Un même souffle fonde l’homme et l’arbre »; « Je me découvre mûr »; « J’entre dans mon corps »; « Racines et lierres / Nous sommes à la terre »; « Je suis là nudité fraternelle des arbres / La saveur fraternelle des hommes »; « Arbre je suis / Je nomme mes racines ».

On peut trouver une source biblique à la métaphorisation du mot « glaise » : « Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » (Genèse 2,7). Le vocabulaire tellurique évoque de façon obsédante l'idée de naissance : glaise, humus, lœss, alluvion, meulière, sel, pierre, roc, terre, terreau, racines, les arbres... L’homme, pour s’inventer, pour se mettre au monde, doit émerger de cette terre sur laquelle il vit : « Je suis tous les hommes / Et je suis tous les arbres / Et je suis l’amérique / À dru d’amérindie ». Il nomme le territoire qu’il habite, y reconnaît ses racines et affirme son sentiment d’appartenance.

Bref, nous nous retrouvons devant un recueil tourné vers le jaillissement, vers l’accomplissement et la joie : « Je dis que nous sommes / Je vis ce que nous sommes / Je nomme clarté / L’homme, le cri, la joie ». Voici le dernier poème : « Me voici dénudé / Mais de vie possédé // Clair de glaise // La mort, la douleur et la faim / Sont jetés à la joie // Chaque jour je dépasse d’un cri le malheur ».

6 avril 2018

Terres prochaines

Guy Fournier, Terres prochaines, Montréal, Éd. D’Orphée, 1958, s.p. [environ 40 p.] (Frontispice sur deux pages de Charles Daudelin)

Le livre de Guy Fournier, un compte d’auteur réalisé par André Goulet, est une belle réalisation : papier de qualité, mise en page soignée et surtout le frontispice de Charles Daudelin qui vaut à lui seul le prix du livre.

Les titres qui coiffent chacune des quatre parties du recueil annoncent le projet de Fournier : La douleur d’être (4 poèmes), Les assassins (18 poèmes), Voici poindre le temps (8 poèmes) et Les matins neufs (5 poèmes). Du malaise, à l’accusation, à l’espoir et au renouveau.   

La douleur d’être
« Je m’enlisais dans la vase des jours / Et la puanteur me seyait ». Fournier ne perd pas de temps. Dès le départ, le ton et la manière sont là : un sentiment d’impuissance, d’enlisement  et une certaine enflure verbale. Tout y passe, « les mères… asphyxiantes », les « pères scorpions », les « curés déifiés », les « riches ». En quelque sorte, une révolte d’adolescent : « Je cuisinerai des ouragans / En guise d’éloge funèbre / Pour ceux qui ont brisé ma vie ».

Les assassins
Les « assassins » ont déjà en partie été nommés dans la partie précédenteFournier ne fait que reprendre — et approfondir un peu tout de même — ce qui a déjà été dit : « Le veau d’or réapparaît sans cesse / Il scintille poli / Par les lèvres qui baisent / Son cul d’argent ». Fournier vient d’agrandir le cercle des « assassins ». Et peut-être encore plus dans ce passage : « Étrange pays / Où personne n’a de droit / Que celui de victime // Tête haute / L’assassin se promène / En costume de ville ».

Voici poindre le temps
« Voici poindre le temps / Des comptes à régler / Des gueules à briser / Des blessés à finir ». La partie se termine ainsi : « Je n’ai pas d’autre choix / Que celui du courage ».

Les matins neufs
Ces « matins neufs » semblent encore loin tout de même. « Il n’ a pas de solutions / Aux problèmes absurdes ». Ce n’est que dans les deux derniers poèmes qu’on sent un certain apaisement, le poète se délestant de sa colère : « Le froid qui mordait ta peau / A maintenant la chaleur / Des paumes de femme ». Ou encore : « La vie vie éclate partout / Dans des airs de flûte ».